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Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu
DEUXIÈME PARTIE
Paragraphe XXVI
Preuve de la vérité précédente. Premièrement ; c'est dans les souffrances que se trouve la vocation la plus efficace.
Je demande en effet : qu'est-ce qui peut contribuer plus efficacement à notre salut ? Qu'est-ce qui fait les saints et les prédestinés ? C'est premièrement, comme je l'ai dit auparavant, la vocation efficace de Dieu, c'est l'expiation des péchés commis, c'est la précaution contre les rechutes ; et ce qui renferme tout le reste, c'est la ressemblance avec Jésus-Christ. Il n'en faut pas davantage assurément pour faire un saint, et pour reconnaître un prédestiné. Or, où chercher tous ces avantages ? Dans la souffrance. C'est là où vous les trouverez tous. C'est donc là où vous trouverez l'assurance de la bienheureuse prédestination.
Premièrement, on y trouve la vocation efficace de Dieu. Dieu appelle, il est vrai, tous les chrétiens. La sagesse, dit l'Ecriture, élève sa voix dans les places publiques, elle invite tout le monde indifféremment à venir à elle. Mais la plupart entraînés par leurs occupations terrestres, n'écoutent pas même sa voix. Le père de famille convie tous ses voisins aux noces de son fils ; et aucun de ceux qu'il a invités ne veut s'y rendre. L'un est riche et occupé de ses biens ; l'autre songe à le devenir et fait des acquisitions ; un autre pense à jouir des plaisirs de la vie : tous ont des excuses, et aucun ne profite du festin qui leur était préparé. Le père de famille irrité de leur négligence et de leur mépris, les abandonne à leurs occupations terrestres qui font leur bonheur, et qui le termineront. Il transporte la faveur qu'il voulait leur faire, aux pauvres, aux infirmes, aux misérables que tout le monde méprise. Ce sont ceux-là qui entrent au festin, mais comment y entrent-ils ? On leur fait une espèce de violence pour les y faire entrer. On les presse, on les pousse, on les contraint, pour ainsi dire. Quelle est cette contrainte dont parle ici figurément la parabole ? C'est celle des afflictions, qui détachent une âme, en quelque sorte malgré elle, du monde qu'elle aimait, et l'obligent de se rendre aux invitations de son Dieu qu'elle méprisait tandis qu'elle était heureuse. Aussi le Fils de Dieu, voulant nous préparer à cette application de sa parabole, y a-t-il ajouté comme une conclusion : il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Comme s'il disait : il est vrai qu'il y en a peu de choisis est beaucoup d'appelés ; mais vous voyez ici qui sont les uns et les autres. Les heureux du siècle sont appelés, et souvent ils ne sont pas choisis, mais les malheureux et les pauvres sont, pour ainsi dire, contraints d'entrer au nombre des élus.
C'est là ce qui nous instruit des deux moyens dont Dieu se sert pour nous attirer à lui. Il invite les uns avec douceur ; il y en a d'autres qu'il presse, qu'il terrasse, qu'il enchaîne, qu'il oblige par une espèce de violence de se rendre à lui. Cette violence ne tombe pas sur leur volonté, car la volonté est toujours libre, et la grâce ne la nécessite point ; mais elle tombe sur ce qui l'environne, sur les objets de ses attachements que Dieu lui enlève avec violence, pour l'obliger de s'en détacher. Il traite ces âmes qu'il veut soumettre à lui, comme un prince traite une ville ennemie qu'il veut réduire sous son obéissance. Il ruine ses remparts, il renverse ses bastions, il affaiblit ses défenses, il lui ôte tout commerce avec ses ennemis, il la presse par la faim et par les assauts redoublés ; et tôt ou tard il l'oblige à se rendre à lui. Telle est la seconde sorte de vocation que Dieu emploie pour nous appeler.
Or, il est aisé de voir laquelle des deux est la plus pressante, et par conséquent la plus efficace. On sait, hélas ! qu'il y en a bien peu qui se rendent aux douces invitations de la grâce, et que pour un qui sacrifie à Dieu de bon cœur les avantages de la vie qu'il pourrait goûter en liberté, il y en a mille qui n'en viennent à ce sacrifice que par la force des afflictions. Encore combien de temps un cœur rebelle est-il à combattre ? On s'appuie tant que l'on peut sur tout ce qui environne : on épuise toutes les ressources humaines avant que d'en venir jusqu'à rendre les armes, et à s'avouer vaincu. On fait comme ces passagers qui, étant dans le vaisseau qui portait le prophète Jonas, se trouvèrent en danger de périr avec lui : chacun invoqua son dieu, le dieu qu'il connaissait, le dieu qu'il adorait, le dieu qu'il aimait. Ainsi en usons-nous lorsque notre Dieu nous afflige pour nous ramener à lui. Il y a d'autres dieux que notre cœur adore, et auxquels il a recours. Ce sont les richesses, la fortune des parents, ses protecteurs, sa propre habileté, sur laquelle on compte toujours. Ce sont là les dieux en qui on met sa première confiance, et à qui on dit, délivrez-moi, sauvez-moi. Mais ces dieux sont impuissants, on reconnaît bientôt leur faiblesse, et lorsqu'on est plongé dans une amertume dont aucun secours humain ne peut tirer, on recourt enfin à Dieu, on l'invoque, on reconnaît sa justice, on se soumet à ses volontés, et on est comme forcé de prendre ce parti, parce qu'on n'a plus d'autre ressource pour se consoler dans sa peine.
Combien y en a -t-il qui reconnaîtront, par leur propre expérience, la vérité de ce que j'avance ici, et qui avoueront avec justice que, si Dieu ne les eût détachés du monde par des afflictions, s'il n'eût répandu de salutaires amertumes sur les objets de leurs passions, s'il n'eût semé d'épines le chemin de l'ambition, ou celui des plaisirs, pour les en dégoûter, ils auraient conservé jusqu'au bout les attachements criminels qui les retenaient ? Combien qui n'ont commencé à être chrétiens, que lorsqu'ils ont commencé à être affligés, qui n'ont ouvert les yeux sur les vérités de la foi, que lorsqu'ils les ont ouverts sur les malheurs dont ils étaient environnés, et qui n'ont donné des larmes à la pénitence, qu'après en avoir répandu sur leurs pertes, leurs afflictions, et leurs infirmités ? Combien qui, sans la disgrâce du prince ou la ruine de leur fortune, n'auraient jamais songé à prendre les vrais sentiments de l'humilité chrétienne ? Amusés par un vain fantôme de dévotion, ils nourrissaient leur amour-propre de toutes les apparences de bonnes œuvres, dont ils faisaient trophée. Ils se croyaient justes et fidèles, et s'applaudissaient de leur prétendue sainteté. Cependant ils étaient plus éloignés de Dieu par leur orgueil, que d'autres ne l'auraient été par des crimes. Le temps de leur conversion est venu, et celui de leur salut. Dieu leur a fait entendre efficacement sa voix ; et comment ? Ils ont été humiliés par des disgrâces éclatantes, et l'humilité si nécessaire au salut est entrée dans leur cœur par la porte de l'humiliation.
Combien d'autres que Dieu traite de même, et qui passeraient toute leur vie dans le plaisir, la joie et l'abondance, si Dieu ne les appelait à lui, en arrachant de leurs mains ces objets de leurs regrets ? A l'un il envoie une maladie douloureuse et périlleuse, à l'autre une perte de biens. Celui-ci a ruiné sa santé, il ne peut plus aller dans les compagnies ; celui-là a perdu son protecteur, et toutes ses espérances ont été ensevelies avec lui. Cet autre, décrédité dans son négoce par le malheur des temps, est contraint de le quitter. Quelquefois la mort enlève les parents, les amis, un époux, des enfants. On ne trouve plus sur la terre de consolation, il n'y a plus que Dieu qui se montre à ce cœur affligé, pour lui en offrir une solide dans son amour. On reconnaît enfin qu'il est le vrai ami, l'ami de tous les temps, l'ami qui ne finit point. Voilà ce qui se passe tous les jours, et peut-être le lecteur le reconnaîtra-t-il par sa propre expérience. C'est là ce que j'appelle une vocation efficace, parce qu'elle a presque toujours son effet ; et c'est cette vocation qui est le premier pas qu'il faut faire pour entrer dans la route de la prédestination, et qui en est la première marque.
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