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Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu
DEUXIÈME PARTIE
Paragraphe XVI
Continuation de la même parabole. Image de la bonté de Dieu dans celle de ce père de famille qui reçoit son fils.
Le prodigue était encore loin de la maison, lorsque son père l'aperçut. J'admire la vigilance de ce père, que je me représente tout inquiet de l'absence de son fils. Il va souvent de tous côtés, pour voir s'il ne l'apercevra point. Il le voit enfin, et il le voit même de loin. L'amour conduit ses yeux, et lui fait reconnaître celui après qui il soupire. Sans cela, comment eût-il reconnu de si loin un fils si défiguré, que tout autre eût méconnu de près ? Il le voit donc, et son cœur est ému. Et de quoi est-il ému ? N'est-ce pas d'indignation et de colère ? Ces sentiments seraient justes, mais ce ne sont pas là les siens. S'il est ému, ce n'est point de colère, ce n'est pas même d'une pitié telle que nous la pourrions concevoir pour un misérable qui ne nous intéresserait point. C'est d'une miséricorde et d'une tendresse telle qu'une mère la ressent pour l'enfant qu'elle a porté dans son sein. La preuve que j'en ai, c'est que ce bon père court aussitôt vers son fils pour le prévenir.
Mais à quoi songe ce père ? La gravité de père, la pesanteur de son âge, ne devrait-elle pas le retenir ? D'ailleurs, sait-il si son fils est pénitent, s'il ne vient pas au contraire pour l'insulter ? Que si ce bon père veut n'écouter que sa tendresse, n'en fait-il pas assez en faisant quelques pas vers ce fils libertin ? Qu'est-il nécessaire qu'il y coure ? Ne devrait-il pas même craindre de se commettre, et d'avilir sa dignité de père en s'abaissant, jusqu'à prévenir celui à qui il fera assez de grâces en le recevant ? D'ailleurs, ne serait-il pas plus à propos qu'il dissimulât sa joie, pour faire mieux sentir à ce prodigue toute l'énormité de sa faute, et pour lui faire acheter le pardon qu'il vient demander ? Pauvres réflexions de la prudence humaine, que la vraie tendresse n'écoute point ! Celle de ce père est au-dessus de tout. Elle le transporte, il n'en est plus le maître, il ne l'est pas de lui-même. Il est hors de lui, il court à son fils. L'amour guide ses pieds chancelants, et affermit ses pas. Il se jette au cou de son fils pour l'embrasser. Il a oublié que ce fils est criminel, et il l'a oublié pour se souvenir seulement qu'il est son fils. Il le baise, il le caresse ; il le presse sur sa poitrine, il pleure sur lui sans presque lui laisser le loisir de parler, de s'accuser, de demander pardon. Il lui donne tout son amitié, et il répand sur lui plus de larmes de joie, que la contrition n'en fait répandre à ce fils pénitent.
Cependant, n'eût-il pas été à propos qu'il lui eût fait quelques doux reproches de son ingratitude ? De tels reproches, à mon sens, ne sont pas incompatibles avec la tendresse. Il est vrai qu'il pouvait lui en faire, mais il y a encore plus de miséricorde d'en épargner la honte à celui qui a déjà assez de confusion. Jésus-Christ, qui voulait animer notre confiance par cette parole, craignait sans doute que ces reproches toujours humiliants n'intimidassent encore notre faiblesse, capable de s'effrayer des peines les plus légères. Au lieu donc de s'arrêter à faire à son fils de justes reproches, ce bon père le comble de bien, il s'empresse même de le faire sur-le-champ, sans attendre qu'il eût éprouvé par quelques délais la persévérance de ce fils. Il met aussitôt tous les domestiques de la maison en mouvement, pour chercher des habits nouveaux, pour trouver une robe digne de sa naissance, pour lui apporter un anneau précieux. Il fait préparer un festin magnifique, il appelle des musiciens, les amis et les parents sont invités de venir partager la joie de cet aimable père ; il impose silence à son fils aîné, qui, jaloux de tant de caresses, voulait rappeler le souvenir des crimes de son cadet ; il veut qu'on les oublie comme il les oublie lui-même. Mon fils, dit-il, était mort, et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé. Il ne dit pas ; mon fils était pécheur, et il s'est converti ; mon fils était désobéissant, et il s'est soumis. Non, il a oublié ses désobéissances, ses crimes et ses débauches. Il semble que ce ne soit qu'un malheur innocent qui l'ait éloigné de lui : Ce fils, dit-il, était perdu, et le voilà retrouvé.
Il est inutile de faire l'application de cette parabole, on la sent assez. Mais si on en sent l'application, peut-on ne pas sentir toute la confiance qu'elle doit nous inspirer ? En effet, que nos crimes soient énormes, le seraient-ils plus que ceux de ce fils libertin et dénaturé ? Notre pénitence a été tardive ; la sienne ne l'était-elle pas aussi ? C'est peut-être uniquement la nécessité, l'affliction et le chagrin qui a été l'occasion ou la cause de notre conversion ; la sienne a-t-elle eu un principe plus noble ou plus désintéressé ? Nous n'apportons en revenant à Dieu aucun mérite ; en avait-il plus que nous pour se présenter à son père ? L'unique qu'il avait, c'était sa qualité de fils, sa confiance et sa douleur. Ne sommes-nous pas comme lui les enfants de Dieu ? Déjà nous ressentons une vive douleur de l'avoir irrité ; ajoutons encore la confiance en sa miséricorde. Allons à lui hardiment, et nous en serons reçus avec autant de bonté, que ce libertin le fut de son aimable père. C'est ainsi que Dieu reçoit tous les pécheurs pénitents. C'est ainsi qu'il pardonne aux pécheurs, et c'est ce pardon qui fait le dernier caractère de sa miséricorde envers nous, de laquelle je dois parler encore. Sans doute que ce cinquième caractère est déjà assez prouvé par ce que je viens de dire, puisque recevoir le pécheur avec bonté et lui pardonner, c'est la même chose. Mais il est juste de faire, en peu de mots, sur ce pardon, quelques nouvelles réflexions trop consolantes pour être omises.
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