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Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu
DEUXIÈME PARTIE
Paragraphe XV
Suite du même sujet, comment Dieu reçoit les pécheurs. Parabole de l'Enfant prodigue. Image de notre misère dans celle de ce libertin.
Telle est la tendresse avec laquelle notre Dieu reçoit le pécheur. C'est ainsi qu'il le rassure dans sa crainte ; et afin de ne rien omettre pour nous inspirer les sentiments de confiance dont il connaissait la nécessité ; il nous l'a marquée encore plus clairement dans la parabole de l'enfant prodigue. Quel est ce père, dit Tertullien, ce père si miséricordieux et si facile à pardonner, qui reçoit son fils avec tant de bonté ? C'est sans doute notre Dieu qui est plus notre père que tous les pères de la terre, qui est plus miséricordieux que tous les miséricordieux de la terre. Mais avant que de reconnaître dans ce symbole les miséricordes de notre Dieu, commençons par reconnaître nos propres égarements figurés par ceux de cet enfant libertin.
D'abord je vois que des enfants de ce bon père, c'est le plus jeune qui s'élève contre lui. C'est le sort de la jeunesse de ne pouvoir souffrir la contrainte, de vouloir se conduire elle-même, et de n'écouter les conseils de personne, d'être inconsidérée et téméraire, et de suivre aveuglément ses passions. Cet aveuglement et cette témérité nous est commune avec lui, nous qui sommes dans cette vie, comme des enfants indociles qui se révoltent contre la contrainte, qui s'irritent contre ceux qui veulent les conduire, et qui s'exposent sans crainte à mille périls qu'ils ne connaissent pas.
Cet enfant demande à son père la portion de son héritage. Il n'était pas encore temps pour lui d'en jouir. Il devait la mériter par ses services auprès de son père ; et en attendant se contenter des petites libéralités qu'un bon père fait à ses enfants, tandis qu'il leur ménage le fond de ses biens pour le grossir, et pour les enrichir un jour. Mais cet enfant ne peut attendre un bonheur solide qu'on lui prépare. Il aime mieux avoir actuellement une portion de cet héritage, que de conserver le droit assuré d'en partager un jour toutes les richesses. Nouveau symbole de l'indigne choix que nous faisons, en préférant la jouissance actuelle des misérables félicités de la terre, à tout le bonheur de cet héritage abondant, que Dieu notre père nous destine. Ces félicités passagères et terrestres n'en sont que comme des portions, et de petites portions. Cependant c'est pour ces portions légères, que nous abandonnons le droit que nous avons sur les richesses éternelles de l'héritage céleste.
Le père donne donc à son fils ce que ce fils lui demande. Indigné du procédé de ce fils téméraire, il aurait pu aussitôt le chasser de sa maison. Mais il ne peut s'y résoudre ; et si je lis bien dans son cœur, je vois qu'il désirerait que ce fils, au moins ne le quittât pas. Ce fils ingrat trouve la présence de son père trop importune et trop gênante. Il le fuit ; et pour se dérober à ses avertissements, il va dans un pays fort éloigné. Mais que lui avait donc fait ce père pour le fuir ainsi, et pour mépriser sa tendresse ? Hélas ! rien du tout. Ce ne sont ni les reproches, ni les châtiments qui ont révolté ce fils dénaturé. Il semble que ce père trop bon ne pouvait se résoudre à lui en faire, puisqu'il lui accorde sans délai tout ce qu'il lui demande. Et nous, quand nous nous livrons à ces plaisirs criminels que nous voulons goûter sur la terre, nous fuyons notre Dieu et nous nous éloignons de lui, est-ce pour avoir reçu de lui quelques mauvais traitements ? Quelle ingratitude ! Fuir celui qui nous comble de biens, et qui ne nous les reproche jamais.
Dans cet éloignement funeste, que fera ce fils si imprudent ? Bientôt il aura tout perdu, tout dissipé. Pour nous, quand nous nous précipitons dans l'abîme du péché, que deviennent tous ces plaisirs que nous croyons goûter ? Combien durent-ils ? un moment. Funeste moment ! qui est suivi de regrets, et de dégoûts, d'amertumes, de chagrins, d'infirmités. Mais que devient cette portion de grâces et de biens spirituels, dont notre père nous avait enrichis ? Tout est dissipé. A peine nous reste-t-il le remords salutaire d'une conscience troublée, qui se reproche à elle-même tous ses désordres ; et qui semble ne nous rester de tous les biens que nous avons perdus, que pour être la vengeresse de leur dissipation.
Voilà quelle est la honte de nos égarements, si semblables à ceux de l'enfant prodigue. Mais notre retour n'est pas moins semblable au sien, et il est important d'y réfléchir, pour mieux connaître la miséricorde du père céleste qui nous reçoit. Premièrement, ce n'est qu'après de longs délais, peut-être après plusieurs années, que nous revenons à Dieu, comme des voyageurs qui, après de longues courses reviennent enfin dans leur patrie, qui croyait les avoir perdus pour toujours. C'est là ce que fait l'enfant de l'Évangile. Ce n'est qu'après avoir vu couler successivement des années d'abondance et de sécheresse, qu'il rentre en lui-même. Encore, pourquoi rentre-t-il en lui-même ? Hélas ! C'est la nécessité qui l'y contraint. Il meurt de faim, il en est dévoré, il ne sait plus quelle ressource trouver. Et nous, avouons-le, quand nous revenons à Dieu, est-ce bien de notre plein gré ? N'est-ce pas le dépit d'être méprisé du monde, l'infidélité des amis, la perte des biens, de la réputation, ou des protecteurs, les douleurs d'une infirmité qui nous consume peu à peu, n'est-ce pas quelqu'une de ces causes, qui nous force de recourir à lui, lorsque tout nous manque, et que tout nous abandonne ?
Ce fils prend enfin une résolution courageuse. Je me lèverai dit-il, et j'irai à mon père. Sa résolution est suivie de l'effet. Il sort, il se met en chemin, le voilà près de la maison paternelle. Mais quoi ? Osera-t-il paraître devant son père, devant son frère, devant les domestiques de la maison, dans le triste équipage auquel il est réduit ? Je me le représente semblable à un de ces mendiants que la faim a défigurés et que la pauvreté a dépouillés qui n'a plus que des haillons qui le couvrent à demi, et qui s'en vont par lambeaux, qui vit à peine de quelques aumônes qu'il arrache des passants par importunité. N'était-ce pas augmenter le courroux de son père, que de se présenter à lui dans cet état ? N'était-ce pas même s'exposer à en être méconnu ? Hélas ! Nous le savons, lorsque notre âme revient à Dieu par les commencements de la pénitence, elle doit être bien plus horrible à ses yeux ; et les souillures du péché sont mille fois plus affreuses que les horreurs de la pauvreté.
Cependant, le prodigue n'aura-t-il rien à présenter à son père pour l'apaiser ? De tous les biens qu'il avait reçus de lui, n'aura-t-il rien ménagé pour le remettre entre ses mains ? Au moins, ne trouvera-t-il pas quelque excuse pour justifier sa conduite, et la rendre moins odieuse ? N'y a-t-il pas quelque motif d'intérêt par où il puisse engager son père à le recevoir ? N'a-t-il pas encore à son héritage quelque droit qu'il puisse lui sacrifier pour apaiser son courroux ? Point du tout, il en convient lui-même. Il n'est plus digne d'être compté au nombre des enfants, il serait trop heureux d'être reçu dans la maison paternelle au rang des valets qui gagnent leur vie à la sueur de leur front. Pour des excuses, il n'en a point, il n'en cherche point, il n'en invente point. Il se prépare à dire tout naœvement, qu'il est le plus coupable de tous les hommes ; que le ciel même doit s'intéresser à sa punition. Il n'a uniquement que des larmes à offrir à son père. Telle est la pauvreté et la misère où le péché nous a réduits. Nous n'avons ni mérite, ni excuse, ni richesses à présenter ; tout se réduit à des larmes, et c'est là notre unique ressource. Mais cette ressource paraît bien peu de chose ; et voilà ce qui nous effraye. Comment, disons-nous, quelques larmes pourront-elles effacer tant de crimes ? Comment notre Père céleste s'en contentera-t-il ? Comment nous recevra-t-il ? Comment nous pardonnera-t-il ?
Faisons taire nos défiances, elles sont injurieuses à Dieu. Si nous connaissons la pauvreté et la malice de notre cœur, apprenons à connaître la bonté du sien. Si nous n'avons que des larmes à lui offrir, il ne demande autre chose, et déjà il les a prévenues pour venir à nous. Etudions pour le reconnaître toutes les démarches de ce bon père de l'Évangile, que l'on sait être sa figure.
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