Foi et Contemplation

La Miséricorde Divine

La Miséricorde Divine

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Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu

DEUXIÈME PARTIE

Paragraphe XIII

Troisièmement, Dieu, après avoir parlé en vain, veut bien encore attendre avec patience le retour du pécheur. Combien cette patience est admirable ! Quelle conséquence le pécheur en doit tirer.

Dieu attend en effet le pécheur, et c'est pour cela qu'il est aussi lent à punir qu'il est prompt à pardonner. Les hommes, dit admirablement saint Chrysostôme, sont longs à former un ouvrage, et diligents à le détruire. Dieu, dans les ouvrages de sa grâce, en use tout autrement. Il est prompt à les former, il est prompt à purifier, à pardonner. Un instant lui suffit pour créer l'homme, pour sanctifier saint Jean, pour convertir saint Paul, pour toucher Magdeleine, pour accorder le pardon au larron. Mais, faut-il punir, on dirait presque qu'il oublie le pouvoir qu'il a de faire, il diffère, il attend, il menace, il dissimule, il semble presque ignorer nos crimes. S'il est enfin obligé de punir, il éloigne encore le temps de la punition, soit pour nous montrer que ce n'est qu'à regret qu'il la fait, soit pour nous donner occasion de trouver dans ce nouveau délai quelque moment pour fléchir sa colère. Il veut perdre les hommes par le déluge ; il veut les effacer de dessus la terre qu'ils avaient souillée par leurs abominations : il est cent ans à les en menacer. Il veut punir Ninive de ses crimes, il prononce, après mille délires, jusqu'à une dernière sentence ; mais il en diffère l'exécution quarante jours. Il veut punir le peuple juif par la captivité : plusieurs siècles sont employés à la leur prédire. Il s'empresse pendant ce temps-là, de leur faire parler par cent prophètes. Et selon l'expression d'un de ces prophètes, il se lève dès le grand matin pour les solliciter à la pénitence. Il est comme un homme empressé qui craint un malheur, et qui interrompt son sommeil pour y chercher des remèdes. Telle est la patience de Dieu, à attendre la conversion du pécheur.

Or, c'est encore ici un nouveau caractère de sa bonté pour lui, caractère si propre à le rassurer dans sa défiance ; jusque-là même que je crains que le pécheur n'en tire trop d'assurance, pour persister dans le péché. Quelle bonté en effet, que d'attendre la pénitence de celui qui a abusé de tout ce qui devait le porter à la faire ! Qu'est-ce qu'attendre le pécheur ? C'est souffrir patiemment ses insultes, ses mépris et les indignes préférences qu'il donne à toutes les créatures. Attendre le pécheur, c'est lui donner le temps d'être pécheur, et d'aggraver son péché. Attendre le pécheur, c'est, ce me semble, ô mon Sauveur ! risquer votre propre gloire, et tout le fruit de votre passion. Y a-t-il rien qui puisse mieux montrer l'excès de votre tendresse pour les pécheurs ?

Certes, ce n'est pas par impuissance que Dieu en use ainsi. Au contraire, dit l'Ecriture, c'est parce qu'il est infini dans sa puissance, qu'il semble craindre d'exercer son pouvoir, et qu'il le retient, pour donner lieu à la pénitence. Pouvoir tout, c'est ordinairement parmi les hommes un titre pour n'avoir pitié de personne ; mais en Dieu, c'est une raison d'épargner, et de ménager la faiblesse de ses créatures. Seigneur, dit le sage, vous êtes miséricordieux, parce que vous êtes tout-puissant, et c'est votre puissance qui vous engage à dissimuler nos faiblesses. Or, quelle plus grande patience, et quelle plus grande bonté, que de tenir son ennemi entre ses amis, d'être en pouvoir de le punir sans peine, sans risque, sans injustice et cependant de l'épargner, lors même qu'il insulte et qu'il est furieux ?

Saül conçut que David l'aimait véritablement, lorsqu'il sut que ce saint homme qu'il poursuivait sans relâche pour le faire périr, avait été en pouvoir de se venger en lui donnant la mort à lui-même, et qu'il l'avait épargné. Ce prince en fut attendri, il répandit des larmes. Il appela David, son fils ; il le bénit, et lui dit avec étonnement : Je vois bien que vous m'aimez, et que ma vie est précieuse devant vous, puisque vous m'avez épargné, lorsque vous aviez une si belle occasion de m'ôter la vie. En effet, qui est-ce qui tiendra son ennemi entre ses mains, et qui le laissera aller sans se venger de lui ? Ne pouvons-nous pas en dire de même de celui que David figurait, et qui lui est mille fois préférable en miséricorde ? Comment se peut-il faire, ô mon Sauveur ! que vous soyez assez patient pour me souffrir, et pour m'épargner si longtemps ? Hélas ! je suis entre vos mains, et il n'a tenu qu'à vous mille fois de me perdre. C'est là, Seigneur, ce qui me fait connaître combien je dois me confier en vos miséricordes. Si vous avez été si bon pour moi, tandis que je vous irritais par mes crimes ; quelle sera votre tendresse, maintenant que je recours à vous, et que je tâche de vous apaiser par mes larmes ?

Quand je songe en effet d'un côté à la stupidité de l'homme, qui ose insulter à son Dieu, et de l'autre à la patience de Dieu, qui dissimule les insultes de l'homme, il me semble voir un petit enfant entre les bras de sa mère. Cet enfant privé de raison, est quelquefois de mauvaise humeur ; il s'impatiente, il s'irrite, il crie, il frappe de ses petites mains le sein de sa mère qui le porte, il s'efforce de satisfaire sa faible colère. Quelle vengeance cette mère tirera-t-elle de la témérité de cet enfant ? Elle le presse plus tendrement sur son cœur, elle redouble ses caresses, elle le flatte, elle lui présente sa mamelle et son lait pour l'apaiser. Voilà toute sa vengeance. Si cet enfant avait de la connaissance, que devrait-il penser en voyant tant de douceur ? Donnons-lui pour un moment l'usage de la raison que la nature lui refuse. Que pensera-t-il, que jugera-t-il lorsqu'il sera revenu de sa colère ? Il est vrai qu'il sera étonné de la témérité qu'il a eue de s'irriter contre celle qui le tient entre ses bras, et qui n'a qu'à les ouvrir pour l'écraser contre terre. Mais en même temps craindra-t-il que cette bonne mère ne refuse de lui pardonner ses petites fureurs ? Ne verra-t-il pas au contraire qu'elles sont déjà, pour ainsi dire, pardonnées, puisqu'elle le caresse si tendrement, pouvant si aisément se venger ?

C'est ainsi que Dieu nous tient entre ses bras ; et c'est ainsi qu'il nous traite. C'est ainsi qu'il nous caresse, pour ainsi dire, au milieu même de nos plus étranges fureurs. Afin que nous n'en doutions pas, c'est lui-même qui a dicté cette comparaison à son prophète : Il est, dit-il, comme une nourrice, qui caresse dans son sein l'enfant qu'elle porte. Et ailleurs, il dit lui-même : Ecoutez mes chers enfants, que je tiens dans mon sein ; c'est ainsi que je peux vous porter, et cela jusqu'à la vieillesse. Et encore : Quand une mère manquerait de tendresse pour ses petits enfants, je n'en manquerai jamais pour vous. Apprenons donc à répondre par nos retours à tant de bonté. Que la tendresse de notre confiance réponde à la tendresse de son amour. Tout pécheurs que nous sommes, adressons-nous à lui avec une vive espérance en sa bonté ; puisque non seulement il attend, il menace, il caresse le pécheur ; mais qu'il le reçoit avec miséricorde, lorsque ce pécheur revient à lui. Quatrième caractère de la bonté de notre Dieu pour les pécheurs : caractère si propre à rassurer de nouveau ceux que la crainte de sa colère jette dans l'abattement.

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