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Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu
DEUXIÈME PARTIE
Paragraphe XII
Confirmation de ce qu'on vient de dire. Image de la tendresse avec laquelle Dieu recherche le pécheur, dans une histoire rapportée par un auteur de l'antiquité.
Un homme fut si malheureux en enfant, que n'en ayant qu'un, ce fils dénaturé, sans aucun sujet de mécontentement, se résolut d'assassiner son père, de qui il n'avait jamais reçu que du bien. Il se mit même à en chercher l'occasion. Le père l'ayant appris d'une manière à n'en pouvoir douter, cacha un jour un poignard dans son sein ; et priant son fils de l'accompagner, il le mena dans un lieu écarté au fond d'une épaisse forêt, où la lumière même du jour avait peine à pénétrer. Alors se voyant seul avec ce méchant fils, il tire son poignard. Le fils étonné de ce spectacle, pensa aussitôt que c'était fait de lui ; et sa conscience lui reprochant tous ses mauvais desseins il ne douta point que son père ne l'eût amené dans ce lieu secret, pour en tirer plus sûrement la vengeance. Ce n'était pas là le dessein de ce bon père. " Mon fils, lui dit-il, prenez ce poignard, et puisque vous avez tant d'envie de m'ôter de ce monde, contentez en sûreté votre fureur. Voilà mon sein, plongez-y ce fer. Que votre main parricide ne m'épargne point, je n'y résisterai pas. Je vous ai amené dans cette solitude, afin qu'en vous offrant ma vie, je puisse sauver la vôtre et garantir votre honneur. Vous n'aurez que faire d'employer des assassins, ni de préparer des poisons : il y aurait trop de risques pour vous. Mon fils, voilà ma tête, ôtez-la sans péril à celui qui vous déplaît dans ce monde. Si une aveugle fureur vous a fait oublier que vous étiez mon fils, je n'oublierai pas que je suis votre père. Je veux que vous me deviez une seconde fois la vie que je sauve des mains des bourreaux, en vous sacrifiant la mienne dans ce lieu solitaire. Encore une fois, mon fils, mon cher fils, quelque cruel que soit votre désir, contentez-le : aussi bien dois-je mourir bientôt, ou par votre cruauté, ou par ma douleur. J'aurai en mourant ici la consolation de cacher dans les ténèbres la honte de votre parricide ; et je vous donnerai encore une fois cette marque de ma tendresse, à laquelle vous auriez dû être plus sensible. "
Quelque dur que fut ce fils dénaturé, il fut attendri à ces paroles. Il se jeta aussitôt aux pieds de son père ; et pressé d'un côté par la honte de son crime, et de l'autre par la bonté admirable de son père, il s'efforça en vain de lui répondre. Ses sanglots et ses larmes étouffaient ses paroles : à peine put-il lui dire ces mots entrecoupés de soupirs. Vivez, mon cher père, vivez toujours. C'est à moi de mourir, je l'ai trop mérité. Tournez ce poignard contre moi, je ne puis plus souffrir le jour après avoir été criminel. Ensevelissez pour jamais dans ces lieux l'opprobre de mes cruels desseins. Si votre main ne me punit pas, il faut queÉÉIl ne put achever ; ses sanglots redoublés éteignirent sa voix, et le père fondant en larmes à son tour, se jeta sur le cou de ce fils, transporté de joie de le voir attendri. S'efforçant de le relever, ils furent longtemps sans pouvoir se parler autrement que par leurs larmes.
Que ce fils ait été touché de la bonté charmante de son père, nous n'en sommes pas surpris ; mais qu'aurions-nous dit, si, insensible à tous les sentiments de la nature, il eût saisi le poignard que son père lui présentait, pour contenter sa fureur ? Aurions-nous des termes pour exprimer la honte de cette ingratitude, et tout ce que nous ressentirions d'indignation contre ce cruel parricide ? Hélas ! Modérons notre courroux, arrêtons l'excès de notre indignation, ou plutôt tournons-la contre nous-mêmes. Voilà ce que nous ne faisons que trop tous les jours. Je reconnais véritablement dans la tendresse de ce père, celle de Jésus-Christ, qui a bien voulu nous offrir sa vie, pour nous montrer son amour et pour exciter le nôtre. Mais je ne reconnais point dans notre conduite la conversion de ce fils dénaturé. Au lieu d'être touchés de la tendresse d'un Dieu si bon, combien ajoutons-nous chaque jour de crimes à ceux qui l'ont attiré sur la terre ? Il s'est offert aux hommes afin de mourir pour eux ; et les hommes ont assouvi sur lui toute leur fureur. Non contents de cette barbarie, nous ajoutons, pour ainsi dire, autant de morts nouvelles, que nous commettons de crimes. Il se présente encore si souvent à nous ; il nous parle, il nous presse, il se met entre nos mains ; et de toutes ces avances miséricordieuses il ne tire d'autre fruit que des mépris et des insultes. N'est-ce pas là prendre le poignard de la main de son père, pour le lui plonger dans le sein ?
Qui ne croirait que ce père, je dirais presque trop bon, ne dût enfin s'irriter d'une telle ingratitude ? Ce n'est pourtant pas encore là le terme de sa tendresse. Assez miséricordieux pour appeler le pécheur dans son égarement, il est encore assez patient pour l'attendre dans ses délais.
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