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Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu
DEUXIÈME PARTIE
Paragraphe X
Réponse à l'objection précédente. Les sentiments de Dieu envers le pécheur sont des sentiments de miséricorde. – Il l'aime, et même il s'attendrit, pour ainsi dire, sur lui, en tant que pécheur.
Dieu hait le péché, j'en conviens ; mais il ne laisse pas d'aimer le pécheur. Il l'aime avec tendresse ; il semble même qu'il suffit qu'il soit pécheur, pour avoir part à cette tendresse de son amour. Hé pourquoi ne l'aimerait-il pas ? Tout pécheur qu'il est, il est encore sa créature, il est son ouvrage, et, qui plus est, il est son enfant C'est ce qui nous est figuré par la tendresse de ce saint roi, qui, chassé de son trône par un fils dénaturé, conservait encore pour ce fils toute la tendresse paternelle ; tandis qu'il était obligé, pour la sûreté de sa vie, de s'armer contre lui, et de le poursuivre comme un rebelle.
Le crime d'Absalom ne pouvait être plus énorme ; et cependant l'amour de David ne peut être plus tendre. Il est obligé de marcher à la tête d'une armée contre ce fil dénaturé, et de lui livrer une bataille décisive. Mais son plus grand soin avant le combat, c'est de recommander à ses officiers et à ses troupes, de lui sauver son fils. Ce fils ambitieux, cruel, ingrat, perfide et criminel, c'est ce fils même que David aime encore, et qu'il désire de sauver, quoiqu'il ne puisse le faire qu'aux dépens peut-être de sa couronne, et aux risques de sa vie. Cependant, comme l'on sait, ce fils périt dans le combat. David triomphe des rebelles ; mais ce prince est insensible à sa victoire et n'est touché que de la mort de son fils. Il oublie que cette mort le délivre du plus indigne fils qui fût au monde, qu'elle lui rend son royaume, et qu'elle met sa vie en sûreté. Il oublie, dis-je, tous ces avantages, pour ne songer qu'à la perte qui intéresse son cœur. Il répand des torrents de larmes ; il se couvre le visage pour ne plus voir le jour ; il attendrit toute sa cour par ses cris ; il jette la consternation dans toutes ses troupes ; il voudrait avoir sacrifié son royaume et sa vie même, pour sauver celle de ce malheureux. O mon fils, mon cher, fils, mon fils Absalom. ! Hélas ! Qui m'ôtera la vie pour vous la rendre, et plût à Dieu que je fusse mort pour vous !
Tels sont les sentiments de tendresse que Dieu notre père a pour nous, lors même que le péché nous jette dans la révolte contre lui. En effet, c'est le pécheur qui est figuré par l'ingrat Absalom ; et le crime de ce prince n'a rien d'odieux qui ne se trouve dans la rébellion de l'homme qui viole la loi de son Dieu. Mais si ce pécheur est aussi criminel qu'Absalom, Dieu n'est pas moins tendre que David. Car quelle attention dans ce Dieu aimable, le père de notre vie ? Quelle attention, dis-je, pour la conservation du pécheur, dont tout l'univers demande la mort et le châtiment. Il me semble l'entendre crier à tous les ennemis de notre vie, et de notre salut, sauvez-moi mon fils Absalom ; conservez-le, épargnez-le. Hélas ! Dans une telle occasion, je pensais périr par une maladie, ou par un accident funeste. J'étais alors dans le péché, et si je fusse mort, c'était fait de moi pour l'éternité. Mais, mon Dieu et mon Père ! Vous étiez inquiet pour ma vie : vous l'étiez pour mon salut ; et dans les empressements de votre tendresse, vous ordonniez à vos créatures de me secourir. Vous envoyiez vos anges pour me protéger, vous disiez : C'est mon fils, c'est mon fils Absalom ; sauvez-le, sauvez celui que j'aime.
C'est ainsi que Dieu aime le pécheur : j'ajoute même qu'on peut dire, en un sens, qu'il est intéressé à aimer ainsi le pécheur. Je prie le lecteur de remarquer combien les pécheurs, quelque indignes qu'ils soient, sont utiles à sa gloire. En effet, sans l'excès de leur impiété, connaîtrions-nous la magnificence de la miséricorde de notre Dieu ; et cette miséricorde se serait-elle manifestée à nos yeux dans toute son étendue ? Non sans doute : ce qui a donné occasion à Dieu de montrer sa bonté, c'est la malice des hommes. Aussi, selon le prophète, c'est dans le pardon qu'il leur accorde qu'il trouve sa propre gloire. Dieu attend, dit-il, le pécheur pour lui pardonner, et c'est dans ce pardon qu'il accordera, qu'il sera glorifié. Et le même prophète ajoute ailleurs, que s'il pardonne, ce n'est pas seulement pour l'avantage du pécheur qu'il le fait, mais aussi pour lui-même, et pour sa gloire propre. C'est par cette pensée que l'on peut expliquer ce mot de saint Paul, qui paraît avoir quelque obscurité : Tous ont péché ; dit-il, et ils ont besoin de la gloire de Dieu De quelle gloire parle cet apôtre ? C'est de celle qu'un Dieu miséricordieux trouve à pardonner. Il est de la Gloire d'un roi de punir, mais il est aussi de sa gloire de remettre la punition. S'il lui est glorieux de dompter, d'humilier les rebelles, il serait indigne de sa majesté et de son courage, d'exercer des rigueurs sur ceux qui recourent à sa clémence. Telle est, ce me semble, la grandeur de notre Dieu. Tous ont péché, tous se sont révoltés, tous ont mérité d'être la victime de sa justice. Comment peuvent-ils l'éviter, puisqu'il était de sa gloire de les humilier et de les punir ? Il fallait que ce Dieu trouvât aussi sa gloire dans leur pardon. C'est cette gloire de la miséricorde de Dieu qui devient pour eux un principe de salut et un sujet d'espérance. En ce sens, les pécheurs avaient besoin de la gloire de Dieu, pour recevoir le pardon de leur crime.
Il est aisé de conclure de tout ceci, que quoique nous soyons pécheurs, nous ne devons pas croire pour cela, que Dieu n'ait pour nous que des sentiments de vengeance et de haine. Ce sont les misérables et les pécheurs qui sont les objets de sa miséricorde. Le propre de cet attribut c'est de pardonner. Or, à qui est-ce que la miséricorde pardonnera ? Sera-ce à des innocents ? Ne sera-ce point plutôt aux coupables, qui, humiliés après leurs crimes, apportent pour tout mérite à son tribunal, l'humble aveu de leur misère, et le désir sincère d'en sortir ? C'est sur ceux-là qu'elle exerce plus glorieusement son pouvoir. J'ai ressenti, disait l'apôtre saint Paul, parlant de sa conversion, j'ai ressenti les effets d'une miséricorde que je ne méritais point, parce qu'elle a voulu montrer en moi toute son étendue, pour servir d'exemple à ceux qui doivent croire en Jésus-Christ. Tous les pécheurs ressentiraient comme lui les effets de la miséricorde de Dieu, s'ils n'y apportaient point d'obstacle par leur défiance ou par leur présomption.
Ce n'est donc pas, encore une fois un obstacle à recevoir la miséricorde de Dieu, que d'être pécheur. Il semble au contraire, que c'est un motif qui peut aider à l'espérer encore davantage. Un prince a fondé un hôpital magnifique ; tous les pauvres sans exception y sont reçus et traités avec soin : les malades, les estropiés, ceux qui sont couverts d'ulcères et de haillons, désespèrent-ils d'y entrer à cause de leur misère, et sur leurs haillons, sur leurs ulcères et leurs infirmités pour y être reçus ? Ne pensent-ils pas que la porte d'une maison destinée à recevoir tous les misérables ne sera point fermée aux plus misérables de tous ? C'est ainsi que le nombre et l'énormité de mes péchés ne me décourage point, de même que ce pauvre ne serait point découragé par sa misère. Quelque grands qu'ils soient, ces péchés, bien loin de m'exclure de la miséricorde de Dieu, ils me laissent au contraire tout le droit que j'ai d'y prétendre et de l'invoquer. Parce qu'ils sont énormes et sans nombre, je dis plus volontiers : Mon Dieu ! Sauvez-moi, délivrez-moi. Si je suis le plus grand de tous les pécheurs, c'est en cela, Seigneur, que vous montrerez plus glorieusement toute l'étendue de votre miséricorde, et la puissance de votre rédemption.
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