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Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu
PREMIÈRE PARTIE
Paragraphe VI
Troisième effet funeste de la crainte ; l'affaiblissement de la tendresse dans l'amour de Dieu. D'abord on montre combien cette tendresse est nécessaire. Première preuve.
Tels sont en partie les tristes effets que la crainte produit lorsqu'on ne lui donne point de bornes, qu'on ne la soutient pas par les consolations de l'espérance, lorsqu'on n'a pas soin de joindre inséparablement le souvenir de la miséricorde et de la justice de Dieu, et de chanter également comme David, les louanges de ces deux attributs, dont le sage mélange fait toute l'économie de notre salut. Mais ce n'est pas là encore tout le mal que la crainte peut causer. J'en veux expliquer un autre moins connu, mais qui n'est pas moins réel. C'est l'affaiblissement de l'amour divin qui n'a jamais, ce me semble, la vivacité qu'il aurait s'il était soutenu par la tendresse de la confiance ; parce que je prétends que le plus sûr moyen d'atteindre à la perfection de cette vertu, c'est de ressentir tout ce que l'espérance a de douceur. Je crois même que c'est la confiance qui donne en partie à la charité sa vivacité, sa fécondité, sa consolation et sa tendresse.
Examinez, en effet, quelle est la nature, l'étendue, l'effet de l'amour divin dans un cœur qui en est embrasé. Peu de gens en ont l'idée qu'ils en devraient avoir. On accoutume les fidèles à se faire des idées sublimes sur la religion : on leur apprend à raisonner à l'infini, même sur l'amour de Dieu ; mais on ne leur apprend guère à connaître cet amour. Jamais on n'a tant parlé de l'obligation d'aimer Dieu, et peut-être jamais n'a-t-on moins connu un des plus beaux caractères de la perfection de cet amour ; Ce caractère consiste dans sa tendresse. Les mondains connaissent les tendresses funestes de l'amour profane ; mais pour celles de l'amour divin, quelquefois même les âmes pieuses et dévotes de notre siècle les ignorent ; et des esprits qui se piquent d'élévation les regardent peut-être comme des faiblesses ou des simplicités.
Cependant c'est là le caractère que devrait avoir notre amour envers Dieu. C'est ce que j'établis par deux preuves convaincantes. La première, c'est que notre amour est un amour de reconnaissance, qui répond à celui que Dieu a eu pour nous de toute éternité, et à celui dont Jésus-Christ nous a donné des preuves dans le temps. Amour, par conséquent qui doit ressembler à cet amour de notre Dieu, et qui même devrait lui être égal, si cela était possible. Au moins doit-il être formé selon les sentiments que Dieu a eus pour nous. Or, quelle tendresse notre Dieu n'a-t-il pas eue pour nous dans son amour ? Que j'aime à me le représenter tel qu'il se montre à nous dans ses saintes Ecritures, tantôt comme un père qui porte son fils entre ses bras, et qui, pour l'avoir sans cesse devant les yeux, promet de le porter toujours de même, sans se lasser de ce poids, devenu encore plus pesant par ses ingratitudes. Tantôt comme une nourrice qui presse son enfant sur son sein, et qui, sans s'irriter de ses cris importuns, le caresse, l'embrasse, et s'épuise elle-même pour le nourrir. Tantôt comme un pasteur qui s'afflige d'avoir perdu la brebis qu'il chérit et qui se fatigue à la chercher. Que j'aime à lire dans ces saints livres les douces invitations de ce Dieu de bonté qui nous presse de lui donner tout notre amour ; qui ne nous demande que la tendresse de notre cœur ; et qui, pour la mériter, nous offre le premier le sien et tout l'amour dont il est capable. Si les inquiétudes de l'amour en prouve mieux la vivacité et la tendresse, il a voulu nous en faire la peinture de celles qu'il ressent, quand il nous appelle, quand il nous attend. Il se demande à lui-même : En ai-je fait assez ? Qu'ai-je dû faire davantage. Il le dit comme en gémissant à toutes les créatures ; il les prend à témoin de ses soins empressés ; il leur fait confidence de ses inquiétudes ; il se plaint amoureusement à elles du peu de succès de son amour, et de notre lenteur à l'aimer. O qu'un Dieu qui gémit, qu'un Dieu qui pourrait foudroyer, et qui se contente de se plaindre, est aimable ! Ses plaintes et ses reproches même prouvent, ce me semble, autant la tendresse de son amour, que le font ses bienfaits et ses caresses.
Pour moi, j'avoue qu'il est difficile de n'en être pas touché jusqu'aux larmes ; surtout lorsque l'on voit encore le Fils de Dieu pleurer de tendresse pour nous et sur nous. Il voit, dit l'Évangile, la ville de Jérusalem, et il voit dans cette ville une figure de l'Évangile qu'il vient former ; il y voit une image de l'état de nos cœurs qu'il veut gagner : aussitôt son amour lui fait verser des larmes sur elle, et en même temps sur chacun de nous. Il pleure d'amertume sur nos insensibilités ; il pleure d'affliction sur nos égarements ; il pleure de compassion sur nos peines ; il pleure d'inquiétude sur nos combats ; il pleure de joie sur nos couronnes ; il pleure enfin, parce qu'un père ne peut retenir ses larmes lorsqu'il revoit un fils qu'il aime et qu'il croyait avoir perdu. Tel est l'amour de notre Dieu. Un amour qui doit répondre par sa reconnaissance à cet amour paternel, ne doit-il pas avoir la même tendresse ? Si l'enfant prodigue n'eût pas mêlé ses larmes à celles que son Père répandit sur lui, eût-il été digne d'en être reçu avec tant de miséricorde ?
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