Foi et Contemplation

La Miséricorde Divine

La Miséricorde Divine

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Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu

PREMIÈRE PARTIE

Paragraphe V

Second effet funeste de cette crainte ; la tristesse du cœur : péril de cet état.

Si la crainte ne va pas jusqu'au découragement, au moins produira-t-elle la tristesse du cœur, effet nécessaire de cette crainte immodérée. Or, c'est assez pour la rendre périlleuse, et même funeste. Pour en convaincre, je pourrais montrer combien cette tristesse est injurieuse à Dieu, qui aime qu'on le serve d'un cœur gai et content, et qui demande que la joie du cœur assaisonne les offrandes qu'il reçoit de nous. Comment pourrai-je paraître devant Dieu ? disait autrefois le saint pontife Aaron, pour s'excuser d'offrir le sacrifice de son ministère dans un temple de deuil ; comment pourrai-je lui plaire avec un cœur plein de tristesse ? Effectivement, rien n'est moins agréable à un père qui aime ses enfants avec tendresse, que de les voir autour de lui toujours dans la tristesse, et ne répondre à ses caresses que par la crainte, le sérieux et le silence. Dieu, qui prend à notre égard la qualité de père, et qui par sa tendresse, selon la noble expression de Tertullien, est plus père que tous les pères de la terre, n'exige-t-il pas de nous qu'on réponde à ses caresses par la confiance et la joie ?

Je pourrais montrer encore combien cette tristesse est injurieuse à la piété, dont elle donne aux gens du monde une idée effrayante qui les en dégoûte. Car que doit penser un homme qui ne connaît ni les douceurs de la vertu, ni les joies de la pénitence, lorsqu'il ne voit dans ceux qui vivent saintement, qu'un dehors austère, un front ridé, un regard sombre, un cœur agité par des scrupules qui ne finissent point, un esprit inondé de tristesse, qui n'a que des idées effrayantes de la justice de Dieu, qui ne parle que de la rigueur de ses vengeances, et qui n'a à la bouche que des paroles de menaces ? N'est-ce pas là de quoi les rebuter pour jamais d'un état qui paraît si fâcheux et si pénible ?

Je ne m'arrête pas cependant à ces deux preuves, je me borne à ce qui regarde plus particulièrement mon sujet. Je parle de cette faiblesse qu'opère la crainte dans le cœur de celui qui s'y livre avec excès, faiblesse que la tristesse augmente nécessairement. Je n'en veux point d'autres preuves que le témoignage même de l'Ecriture. C'est dans la tristesse, dit le Sage, que l'âme trouve sa faiblesse et son abattement. Et ailleurs : Bannissez, dit-il, la tristesse de votre cœur, chassez-la loin de vous, comme un mal dont vous devez craindre les approches. Et pourquoi ? Parce que c'est par la tristesse que plusieurs ont péri. Et encore : De même que la teigne mange les habits et les rend inutiles ; de même que le ver dévore le bois, l'affaiblit et le consume, ainsi la tristesse de l'homme lui ronge le cœur.

Si la crainte et la tristesse qu'elle produit sont si funestes pendant le cours de cette vie, ou l'une et l'autre est modérée par tant de remèdes, que sera-ce de toutes les deux aux approches de la mort, où ces sentiments, comme je l'ai dit, doivent être plus vifs par la présence des objets qui les excitent, et où le démon travaille de toute l'étendue de sa fureur à en augmenter l'impression ? Aussi ne puis-je assez craindre pour ces âmes tristes et effrayées, que le scrupule a dévorées toute leur vie, qui n'ont jamais voulu goûter la consolation de la confiance, qui ne sont remplies que d'idées terribles de la justice de Dieu ; je ne puis, dis-je, assez craindre pour elles, lorsque je les vois au lit de la mort, parce qu'il n'y a qu'une grâce bien puissante qui les délivre de la tentation du désespoir. Car alors pour ces âmes trop timides, quels nouveaux sujets de frayeur, et peut-être de découragement, lorsqu'elles voient à la fois toutes ces fautes de leur vie, dont chacune en particulier leur avait fourni une matière intarissable de peine et de scrupule ; lorsqu'elles jettent les yeux sur tous ces manquements et sur toutes ces infidélités qu'elles croient avoir commis ; sur tous ces sacrements qu'elles croient avoir reçus indignement ; sur toutes ces grâces dont elles croient avoir abusé ; sur toutes ces omissions dont elles se croient coupables, et dont le démon leur exagère l'énormité et le nombre ? Quel saisissement lorsqu'elles envisagent de près ces jugements de Dieu, qui de loin paraissent déjà si effrayants, et qui certainement le sont mille fois plus lorsqu'on est sur le point d'en subir toute la rigueur, qu'on les touche, pour ainsi dire, de la main, et qu'on se regarde comme près d'en être accablé ? L'expérience nous apprend qu'on a toutes les peines imaginables à rassurer alors les âmes les plus saintes, et celles-là même qui ont eu sur les miséricordes de Dieu les plus vifs sentiments de confiance et d'amour ; que sera-ce donc de celles qui n'ont eu toute leur vie que des pensées d'effroi et de terreur, qui n'ont été nourries, pour ainsi dire que d'un pain d'amertume, et qui n'ont presque connu leur Dieu que par ses jugements et par ses rigueurs ? Comment ne s'écrieront elles pas avec ces Juifs découragés : Nos iniquités sont sur nous, elles nous accablent, elles nous jettent dans la défaillance, y a-t-il donc encore pour nous quelque espérance de vivre.

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