Foi et Contemplation

La Miséricorde Divine

La Miséricorde Divine

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Traité de la Confiance en la Miséricorde de Dieu

PREMIÈRE PARTIE

Où l'on établit les fondements de la confiance que nous devons avoir en la miséricorde de Dieu

Paragraphe premier

La miséricorde de Dieu peu connue, particulièrement des âmes timides qui se livrent trop à la crainte.

De toutes les perfections de Dieu, que la raison et la foi nous découvrent, il me semble qu'il n'y en a point qu'on croie mieux connaître, et qu'on connaisse moins que sa miséricorde. On croit la connaître, puisqu'on en parle sans cesse. Elle entre dans toutes les réflexions que l'on fait sur les vérités éternelles. Elle est comme l'âme et le motif de tous les sentiments de piété qu'on excite en soi et qu'on y ressent. Si elle doit être la consolation des justes, il semble qu'elle soit encore plus aujourd'hui la ressource et l'appui des pécheurs.

Cependant je dis qu'on ne la connaît qu'à demi, qu'on s'en forme une idée peu juste et peu digne d'elle. Je le dis, principalement de tous ceux qui s'en servent comme d'un appui dans le libertinage de leur vie ; qui continuent d'être méchants, parce que Dieu ne cesse d'être bon ; et qui comptent sur cette miséricorde, pour s'autoriser dans leur impénitence.

Cet état est commun, il l'a été dans tous les temps, et l'Ecriture condamne la témérité de ces présomptueux. Cependant il y en a d'autres qui paraissent plus éclairés, et qui le sont en effet mais qui ne le sont pas assez sur cette matière. Bien éloignés de trop présumer de la bonté de Dieu, ils connaissent toute l'étendue de l'obligation qu'ils ont de travailler à leur salut, et ils y travaillent en effet. Ils n'ont pour le monde ni pour ses plaisirs, aucun attachement ; ils craignent le péché souvent jusqu'au scrupule ; ils sont exacts à remplir les devoirs de leur état, et donnent chaque jour la meilleure partie de leur temps à la prière et à la pratique des œuvres de charité. Cependant, au milieu de ces saintes occupations, la miséricorde de Dieu semble n'avoir rien de consolant pour eux. Frappés de l'idée effrayante de ses jugements et de sa justice, ils oublient ce qu'un Dieu homme, un Dieu enfant, un Dieu Sauveur, un Dieu époux a d'aimable, pour ne s'occuper que de ce qu'un Dieu juge, un Dieu vengeur, un Dieu sévère a de terrible pour eux. A peine osent-ils espérer en lui. L'amour divin qui a pour d'autres tant de douceur, n'a rien de sensible pour eux, que l'inquiétude et la crainte de ne pas aimer assez. Ils s'affligent, ils tremblent, ils sont troublés. Leur cœur désolé ne goûte dans la pratique de la vertu, ni douceur, ni repos ; et on peut dire que si la confiance est montée dans les pécheurs jusqu'à la présomption, on trouve aussi des justes dont la crainte trop vive est poussée quelquefois jusqu'au découragement.

J'en ai vu plusieurs fois de ces âmes ferventes, livrées à ces troubles que je viens de décrire, et je n'ai pu m'empêcher de compatir à leurs peines. J'en ai vu même, et je n'y songe qu'avec frayeur, qui, trop faibles pour soutenir ces scrupules et ces craintes, sont tombées dans un abattement et un désespoir affreux ; parce qu'en redoutant la justice de Dieu, elles avaient oublié la confiance que sa miséricorde devait leur inspirer pour les soutenir. J'en ai vu d'autres qui, puisant dans la même source une autre sorte d'erreur, et qui, découragées de la piété qui leur coûtait tant d'inquiétude, abandonnaient entièrement la pratique des vertus chrétiennes, pour chercher dans le libertinage une paix qu'elles ne trouvaient point dans la ferveur du service de Dieu.

L'égarement des uns et des autres ne vient sans doute, que de ce qu'ils ne savent point mesurer selon les règles de la prudence chrétienne, les bornes de la justice et de la miséricorde de Dieu, et qu'ils en ignorent les règles et l'étendue : bien différents du prophète roi, qui, chantant également les louanges de ces deux attributs, trouvait dans l'un de quoi former cette crainte qui commence la sagesse, et dans l'autre de quoi inspirer cette confiance qui consomme la charité.

Si cette tentation est affligeante pendant la vie, elle est sans doute beaucoup plus funeste aux approches de la mort. Alors l'esprit affaibli et l'âme appesantie, comme dit l'écriture, par le corps qui se corrompt, ne peut guère soutenir les vives impressions de cette crainte. C'est cependant alors qu'elle doit se faire sentir plus vivement, parce que les jugements de Dieu doivent paraître bien plus terribles lorsqu'on les voit, pour ainsi dire, de près. Si dans le cours de la vie, leur souvenir effraie jusqu'au découragement, comment à la mort soutiendra-t-on leur approche sans désespoir ?

De là viennent souvent ces inquiétudes, ces agitations, ces répugnances que l'on remarque quelquefois avec étonnement dans des justes qui ont vécu avec ferveur, et qu'on est surpris de voir mourir avec amertume et désolation. Hélas ! Ce n'est pas l'attachement à la vie qui en est la cause : il n'y en a point d'autre qu'une crainte immodérée des jugements de Dieu, que l'espérance ne rassure point. Saint Hilarion n'est pas le seul qui ait eu besoin de chercher, dans la longueur de sa pénitence, de quoi rassurer son âme timide, qui semblait à l'heure de la mort hésiter de sortir pour aller à Dieu, dont elle redoutait les jugements.

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