Foi et Contemplation

L'Esprit-Saint

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Le Saint-Esprit dans la Vie Chrétienne

Chapitre VII
Le don de Conseil

« Parle, Seigneur,
ton serviteur écoute. »

(I Roi, III, 9-10)

C'est la parole que le jeune Samuel, sur le conseil du grand prêtre Héli, répondit au Seigneur qui l'appelait, et, à partir de ce moment, il fut à son tour un grand prophète. Cette parole nous introduit dans notre sujet : le don de Conseil.

Le don de Conseil vient à nous sous la forme d'une parole de Dieu, Il nous la fait entendre intérieurement; il ne nous instruit pas du dehors, comme par la parole de l'Église, mais au dedans.

I. – Place du conseil dans l'organisme spirituel

Avant de dire ce que le Saint-Esprit inspire par son Conseil, il est bon de placer le don de Conseil dans son milieu.

Remarquons que les dons nous sont accordés pour venir en aide aux défaillances de nos vertus. Même surnaturelles, étant notre propriété, — et nous, êtres mobiles, les ayant à notre disposition pour agir —, ces vertus participent de ce côté aux infirmités de notre nature. Les vertus sont pourtant de grandes perfections par rapport à la nature elle-même.

La foi est une grande perfection pour notre intelligence qu'elle élève dans un domaine bien supérieur aux forces de notre esprit. L'espérance et la charité sont de grandes perfections pour la volonté : elles l'attirent vers les biens éternels et lui donnent des sentiments d'amitié pour Dieu. La prudence a aussi un grand rôle, puisqu'elle s'empare des intentions de la charité et les transforme en réalisations pratiques, en mettant la volonté sous l'emprise de la justice, en réglant les passions par la tempérance et la force.

La prudence intervient entre les inspirations de l'amour de Dieu qu'elle recueille et les puissances actives qu'elle fait marcher. Elle est la vertu du gouvernement, le centre de la vie morale surnaturelle; elle transforme les vues de l'amour en actes de détail, et l'amour se prouve par des faits.

Pour les dons, le plan est le même: le don de Crainte perfectionne la vertu de tempérance; le don de Force perfectionne la vertu de force; le don de Piété perfectionne la vertu de justice, En s'élevant plus haut, le don de Conseil perfectionnera la vertu de prudence. Et plus haut encore, les dons d'intelligence et de Science serviront la vertu de foi, le don suprême de Sagesse servira la vertu divine de charité.

Puisque le don de Conseil perfectionne la faculté de gouvernement pratique, il se trouve situé au centre de l'action du Saint-Esprit en nous. Plus haut, il y a la contemplation; plus bas, la pratique de chaque jour; au milieu, le conseil fait passer la lumière de la contemplation en dictées pratiques, comme la prudence, mais à sa manière qui est plus élevée. Il a un rôle directeur sur les autres dons inférieurs : la Force, la Piété, la justice, comme la Prudence sur les vertus de religion, de justice, de force, de tempérance.

II. – Les interventions de l'Esprit de Conseil

On pourrait ici faire une objection. - Comment le Conseil peut-il être une inspiration ? Rien ne ressemble moins à une inspiration que la prudence, qui s'occupe de savoir quel parti prendre et qui pèse toutes choses pour choisir le meilleur. Les conseils sont ce qu'il y a de plus long et de plus embrouillé. Rien ne ressemble moins à une inspiration qu'un conseil.

C'est vrai des conseils que l'on donne, mais non de ceux qu'on reçoit; s'ils nous viennent d'une personne qualifiée, ils arrivent déjà mûris, acceptables d'emblée. Or les conseils qui nous viennent par l'Esprit du Père et du Fils sont le fruit du conseil de la Trinité. Le Saint-Esprit nous les donne tout faits. Il nous les inspire intérieurement et nous les met dans le cœur.

Ces conseils existent-ils ?

Nous en avons l'expérience. Jeanne d'Arc le savait bien, quand elle répondait à ses juges : « Vous avez été à votre conseil, et moi j'ai été au mien. » Elle parlait, il est vrai, de ses voix, mais ses voix étaient voix de Dieu; elle opposait les conseils d'en haut à ceux des hommes. Ce secours d'en haut ne manque à aucune âme chrétienne.

Le don de Conseil est absolument indispensable pour que, dans la vie spirituelle, nous nous tirions d'affaire. Nous devons diriger notre vie spirituelle : il ne suffit pas pour cela d'une nature forte, dressée à la tempérance et à la justice. Il nous faut un gouvernement d'ensemble; les circonstances de la vie changent, les plans se modifient, notre propre vie personnelle ne reste pas la même, nous varions avec l'âge, nous changeons, progressons ou reculons; il nous faut adapter ces puissances de force, de justice, de tempérance à une matière essentiellement malléable, difficile à modeler selon l'art des saints. Seuls nous ne saurions y réussir.

Puis, notre vue est courte, nous ne voyons pas loin en nous-même, et nous avons un instrument bien propre à nous boucher les yeux : l'amour-propre, qui nous cache les avenues de la prudence. La vie, personnes et choses, tourne sans cesse autour de nous. Nous ne voyons pas bien, ou, si nous voyons bien, nous n'avons pas la fermeté nécessaire pour nous imposer à nous-même notre jugement. Quelquefois nous biaisons, si le parti juste nous semble trop difficile; pour ménager nos attaches, nos habitudes, nous rusons avec les inspirations de l'amour de Dieu. Telle est souvent notre psychologie dans le gouvernement de nous-même.

La vertu de prudence, même surnaturelle, s'insère dans cette psychologie de misère: devenue nôtre, il nous, appartient de la manier, nous en gardons l'initiative. Elle est bien une perfection surnaturelle, mais nous avons encore des passions, des intentions cachées, nous n'agissons pas franchement, avec persévérance. Et cependant, l'intention de l'amour de Dieu, une fois conçue, nous devrions changer en direction pratique immédiatement exécutable: telle est l'exigence de la vertu parfaite.

D'où vient l'obstacle à cette perfection ?

Notre-Seigneur dit : « La lumière de votre corps, c'est l'œil; si votre œil est sain, tout votre corps sera dans la lumière; si votre œil est mauvais, si le vice le trouble, tout votre corps sera dans les ténèbres (Matth., VI, 22-23). » Notre corps, c'est l'action; notre œil, c'est la lumière de la conscience. Si notre œil n'est pas net, comment pourrons-nous répondre aux directions de la charité : Oui, si c'est oui; non, si c'est non ? Voilà le côté faible.

C'est pour venir en aide à cette faiblesse que le Saint-Esprit s'interpose. Car il y a un autre aspect plus consolant : toute notre vie ne se passe pas à louvoyer; il y a de franches décisions, autrement nous ne serions pas dignes du nom de chrétiens.

Quand le Saint-Esprit voit l'âme juste se débattre, il lui donne de bons conseils : des conseils persuasifs, efficaces, tendant à lui faire réaliser la chose voulue de Dieu, tant ils sont insistants. Ils viennent nous trouver pour les actes les plus ordinaires, car la matière des dons n'est pas forcément élevée... Nous sommes sous l'influence d'une passion, l'irritation, par exemple; une voix nous dit : contiens-toi, tais-toi, reste maître de toi.

Nous nous demandons ce qu'il faudrait dire à telle personne; nous nous recueillons, la lumière se lève: voilà ce qu'il faut dire, voilà ce qu'il ne faut pas dire: nous avons reçu le conseil d'en haut ! Nous sommes tentés d'aller trop vite; quelque chose nous retient, nous porte à réfléchir, à prier avant d'agir : le Conseil nous retire de la précipitation. Si nous sommes au contraire portés à la négligence, il nous secoue. Dans des circonstances plus graves, nous avons des épreuves, des appréhensions, un changement d'existence, notre âme est troublée; nous nous recueillons dans la paix et c'est la divine réponse : « Pourquoi te tourmentes-tu ? A chaque jour suffit sa peine (Matth., VI, 34). » Ou encore : « Jette ton souci dans le Seigneur, il te nourrira (Ps.LIV, 23). » Tout d'un coup, au moment où nous allions peut-être prendre un parti désespéré, nous sommes éclairés, consolés, et nous pouvons continuer notre route. Tantôt l'Esprit insinue, stimule; tantôt il reprend, gourmande : c'est le remords. Tantôt il se fait juge : il nous témoigne à l'intérieur que c'est bien ou que c'est mal.

III. – Conseil et conscience

Mais c'est ici la conscience des philosophes qui parle, dira-t-on, ce n'est pas l'Esprit-Saint !

Qu'est-ce que la conscience ? C'est la dictée de la droite raison, laquelle est une participation de la lumière de Dieu. Or cette voix de la conscience ressemble fort aux inspirations du Saint-Esprit. Notre raison est droite lorsqu'elle est sous l'influence de la raison de Dieu, lorsqu'elle parle sous son impression. Mais dans une âme divinisée par la grâce, qui a quelque chose de la nature de Dieu, qui est sous l'influence constante de l'Esprit-Saint, de la grâce du Christ, il y a plus : il y a l'inspiration proprement dite.

Tout cela cependant, conscience et inspiration, ne fait qu'un bloc. Dans le concret, c'est le même Dieu qui éclaire notre conscience et qui donne l'inspiration. Pour l'âme divinisée, en qui Dieu habite, où il a créé tout un organisme pour recevoir ses inspirations, les dictées de la conscience, quand l'âme est soumise au régime des Dons, sont en réalité des inspirations de l'Esprit-Saint, ou plutôt les inspirations du don de Conseil se traduisent par ces dictées lumineuses de la conscience. La philosophie seule en effet ne peut pas expliquer toute la psychologie surnaturelle de la conscience. En l'âme divinisée il y a compénétration de la vie naturelle et de la vie surnaturelle. La théologie considère cette réalité totale, et dans les instigations de la conscience qui s'imposent avec force, elle discerne cet élément surnaturel : l'inspiration.

Notre-Seigneur ne nous a-t-il pas assurés que le Saint-Esprit serait notre grande conscience ? « Je vous enverrai le Saint-Esprit, il recevra du mien, il vous suggérera tout ce que je vous ai dit (Jean, XIV, 16, 26 ; XVI, 14.). » Il vous le fera apparaître de nouveau à l'instant où vous en aurez besoin, sous forme de suggestion impalpable, invisible, sous la forme d'un conseil.

IV. – Pratique

Il nous reste à voir comment le don de Conseil peut nous suggérer, dans certains cas, telle ou telle parole de Notre-Seigneur, pour suffire aux besoins de toute notre vie chrétienne. Regardons-nous vivre.

On se trouve en faute, par exemple, pour avoir manqué à la charité fraternelle. On a mal fait, on le voit; mais étant donnée l'animosité qu'on ressent encore, on ne peut se calmer et arriver à la paix nécessaire pour recevoir Notre-Seigneur. On entend tout à coup au plus profond de soi-même cette parole : « Si donc, quand tu présentes ton offrande à l'autel, il te souvient que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l'autel et va d'abord te réconcilier avec ton frère; puis viens présenter ton offrande (Matth., V, 23, 24.). » On hésitait, on n'avait pas le courage : nous voilà délivré! Par l'Esprit de Conseil, nous arrive l'impulsion éclairante. On suit le commandement de l'Évangile et, réconcilié, on va communier.

Cette âme est tentée par le démon de vaine gloire, lequel se glisse fréquemment dans les bonnes œuvres. L'orgueil, dit saint Vincent Ferrier, s'enorgueillit même de sa chute; après être tombé et avoir fait un acte d'humilité, voilà qu'on se prend à penser : Comme j'ai été humble ! La légitime satisfaction d'une bonne œuvre se tourne ainsi en amour-propre. L'âme est entraînée et le bien est contaminé. Elle ne s'en doute peut-être pas... Et voilà qu'elle se souvient de cette parole : « Que votre lumière luise de telle façon que les hommes en la voyant glorifie votre Père qui est dans le Ciel (Matth., V, 16.). » Et elle comprend qu'elle ne doit avoir qu'un but, que sa lumière ne doit pas luire pour sa propre gloire, et qu'elle ne doit pas tirer vanité de ses bonnes œuvres. Ou bien, dans la même circonstance, c'est une autre parole que l'Esprit suggère : « Que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite (Matth., VI, 3.). » « Priez le Seigneur dans le secret, la porte fermée, sans que personne le sache. Si vous jeûnez, fardez-vous, afin qu'on ne le voie pas... » Notre-Seigneur avait tant le culte de l'obscurité dans les bonnes œuvres, de l'humilité ! Et moi, où en suis-je ? En continuant sur le terrain de l'amour-propre, j'allais perdre tout le fruit de mon action !

Par suite de maladresses ou de fautes, on s'est exposé à recevoir des reproches. Au lieu d'avouer simplement ses torts, on cherche des explications, on veut « se rattraper », s'excuser au lieu de s'accuser. Mais voici que retentit au fond du cœur la voix de Notre-Seigneur : « Que votre parole soit oui, quand c'est oui; non, quand c'est non (Matth., V, 37.). » Et l'on se ressaisit : Je dirai ce qui est. Nous voilà délivré de nos duplicités, de nos pharisaïsmes.

Une autre fois l'âme tentée se dit : Cette personne avec laquelle je vis a bien des défauts, elle est maladroite et ne veut pas l'avouer. Elle est irritante... Je ne puis pas vivre avec elle; quel fardeau !... Et tout d'un coup elle entend : « Prends garde qu'en regardant la paille qui est dans l'œil de ton frère, tu ne voies pas la poutre qui est dans le tien. (Matth., VII, 3.) » La voilà éclairée et elle se dit : « Cette personne est comme moi : elle a ses défauts, j'ai les miens, nous sommes compagnons d'infirmité. »

La voici maintenant dans des épreuves de santé, d'accablement; des crises intérieures ou extérieures lui font sentir le fardeau de la vie, et elle s'écrie : « Seigneur, que vous ai-je fait? C'est insupportable. » — Mais soudain, la parole de l'Évangile se fait entendre : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix tous les jours, et qu'il me suive (Matth., XVI, 24.). » Et alors l'âme répond : « J'ai voulu vous suivre, Seigneur, j'ai ce que vous m'avez annoncé : ma croix à porter... me renoncer. Je comprends et j'accepte. » Ou bien : « Venez à moi, vous tous qui êtes accablés... Prenez votre fardeau qui est le mien... Il est léger (Matth., XI, 30.) », parce que je l'ai porté et que vous le portez avec moi. Notre-Seigneur fait ainsi luire la lumière de sa propre croix. Il donne l'intelligence du mystère de la croix. Il nous dit comme à saint Pierre qui fuyait le martyre : « Je rentre à Rome pour être à nouveau crucifié. » Alors nous rentrons à Rome, et nous reprenons notre croix.

Il faudrait citer tout l'Évangile... Le Saint-Esprit double les lumières de notre conscience avec ses inspirations. Tantôt d'une façon douce : c'est une suggestion, un murmure, mais persuasif, insistant. D'autres fois, c'est un dur reproche, quand nous n'écoutons pas et nous obstinons. Il agit pour que nous soyons éclairés en toutes circonstances.

L'Évangile nous instruit en général. Le Saint-Esprit fait revivre devant nous les conseils de l'Évangile au moment opportun, en face des difficultés. « Il vous suggérera, dit Notre-Seigneur, tout ce que je vous ai dit (Jean, XIV, 26.). »

L'œuvre du don de Conseil est une réalité. Prenons-en conscience. Par la grâce sanctifiante, nous avons le don de Conseil, nous avons la faculté d'être impressionnés par ses inspirations; soyons convaincus que nous sommes sous son influence, usons-en; faisons-nous une habitude de recourir à ses lumières et, quand le besoin s'en fera sentir, il nous aidera à point nommé.

V. – Mater boni consilii

La Très Sainte Vierge est médiatrice, médiatrice universelle dans l'ordre de la grâce. Or elle est saluée très particulièrement par l'Église comme médiatrice des grâces dont nous nous occupons ici. Léon XIII a ajouté à ses litanies cette invocation : Mater boni consilii, qui était une invocation chère à l'Ordre de saint Benoît.

La Très Sainte Vierge a bien le droit et le pouvoir de nous donner directement des conseils; mais son influence, s'exerce encore pour nous procurer les conseils du Saint-Esprit : elle peut prier le Saint-Esprit et agir sur lui, pour qu'il nous donne ses inspirations quand nous en avons besoin.

Que nous reste-t-il donc à faire ?

Mettons en mouvement notre don, mettons-nous sous l'inspiration du Saint-Esprit; mettons-nous aussi sous la protection de la Sainte-Vierge : elle nous rappellera qu'il faut recourir au Saint-Esprit, elle lui demandera elle-même de nous venir en aide. Le don parfait alors nous sera doublement garanti : du côté de nous-mêmes, puisque nous tendrons notre voile au souffle du Saint-Esprit, qui nous donnera ses dons; du côté de la Sainte-Vierge, qui, en plus de ses propres dons, saura déclencher notre bonne volonté en priant le Saint-Esprit, pour qu'il nous donne les siens quand nous en aurons besoin.

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