
Responsabilité des Pères de Familles
dans l'Éducation Chrétienne de ses enfants
Introduction - La liberté, ce don - Au service de la liberté - Conseils et soluces
2. Au service de la liberté
La tâche paradoxale
La liberté est paradoxale, je le disais plus haut. Elle se tue quand elle veut vivre. Mais lorsque l'on passe du côté de l'éducation à la liberté, un autre paradoxe s'ajoute au premier : la liberté se perd si on la sert trop. Si, pour bien faire, vous aidez vos enfants à toutes les tâches de la vie, si vous aidez les jeunes mariés à s'installer, à choisir leur situation à prendre l'assurance qu'il faut, les comptes en banque intéressants, et si votre épouse choisit les papiers peints, vos intentions seront toujours louables, mais vous échouez dans votre tâche. Seront-ils autonomes dans ces conditions ? A trop servir une liberté, on risque fort d'être un assistant, qui engendre non des adultes mais des assistés (cf. Sauron dans Le Seigneur des Anneaux). Le père reste père toute sa vie, mais il n'est pas une couveuse toute sa vie, ou une assurance bien pratique.
Le but de l'éducation est de faire germer des personnes, c'est-à-dire des êtres autonomes, des êtres libres, et c'est exactement ainsi que le Seigneur nous a créés. Il nous a voulu autonomes, nous ne sommes pas ses chiens. Il n'a pas remplacé notre volonté par la sienne, à tel point que nous avons voulu nous couper de lui, et il l'admet. Nous avons le droit de perdre avec Dieu.
Quel est le premier grand ennemi de la liberté de vos enfants ? Vous-mêmes, si vous n'y prenez pas garde ! Mais avant leur autonomie, il y a l'éducation de la liberté. C'est là qu'aujourd'hui un père est attendu. Pour gagner leur liberté, il va falloir combattre leurs conditionnements. Et Ià c'est une tâche réservée aux héros.
Vie psychique des jeunes
L'ennemi numéro 1 qu'un adolescent rencontre sur le chemin de sa liberté est la survalorisation de la vie psychique que la société impose à tous. Lisez Pascal sur le divertissement : il écrit pour notre siècle !
Nos jeunes vivent aujourd'hui dans un environnement pollué en permanence : ils sont toujours confrontés à des formes de distractions qui captent entièrement nos facultés imaginatives. Films, clips, jeux vidéos, et même romans, tout est en permanence une excitation de la vie psychique, c'est-à-dire des émotions, des sensations. Regardez simplement la publicité : elle ne s'adresse pas à notre raison (en évoquant des motifs de consommation d'un produit) mais à notre psychisme : les images percutent, vite et vivement. Les films d'action vont de plus en plus vite, à tel point qu'on ne peut plus suivre tous les plans. Ce flot d'émotions est continuel, et finit par créer un manque en eux dès qu'il baisse de régime. N'attendez pas d'eux une distance devant un film (fausse bonne idée : se servir du cinéma pour faire de la catéchèse), devant une musique, devant un jeu. Ils cherchent à se distraire, au sens strict, c'est-à-dire à se détourner de la vie réelle parce qu'ils la trouvent morose - forcément, qu'a-t-elle de commun avec l'extrême de la vie psychique ? Comment voulez-vous qu'un jeune, qui a dans sa chambre une chaîne hi-fi, un ordinateur, un téléphone mobile, voire une télévision, soit assez mûr pour s'en passer et s'avancer dans son travail ?
J'appelle magma psychique ce milieu dans lequel ils sont en permanence plongés. C'est un monde de purs mensonges, de purs lubies, mais le seul souvent qu'ils connaissent. Ils le prolongent ensuite dans leurs relations entre eux via le mobile, en particulier les "textos" qui véhiculent, vous le savez un étrange langage. La vie amoureuse est psychique, elle est une recherche d'émotions. La rencontre de deux cœurs est manquée : chaque cœur cherche une émotion que l'autre provoque. La vie culturelle a bien du mal à lutter avec ses pauvres armes à côté du clinquant, et la vie religieuse, n'en parlons pas. Dans le meilleur des cas, les liturgies pour jeunes font passer le Seigneur dans la vie psychique, ce qui ne donne pas forcément des résultats. Quel jeune, allant à la messe tous les dimanches, écoutant avec attention les paroles de l'Église, résistera à un rapport sexuel avant le mariage quand l'occasion se présentera ? Comment la raison, toujours laissée pour compte dans leur vie, peut-elle reprendre soudain les commandes quand la vie ne peut plus être une suite de distractions ?
Sans distance
Reprenons ce que donne la vie psychique : des émotions, des sensations, une continuelle occupation de soi-même, une recherche du confort intérieur. Pas de lutte, pas de donation de sa vie, pas de jeu où l'on puisse perdre (car tous les jeux vidéos se gagnent sans risques !). La vie culturelle, qu'ils réduisent aujourd'hui à la vie scolaire, n'est plus un lieu de recherche ou d'échanges, c'est un lieu où l'on apprend vaguement et où l'on restitue afin d'obtenir des notes, un dossier, un diplôme. Il est assez rare de voir chez un jeune une véritable curiosité intellectuelle, un questionnement sur ce qui l'entoure, bref une distance.
Je disais que la liberté supposait un langage, mais pas n'importe lequel. Celui des jeunes ne permet pas la mise à distance, il est soit un moyen de revivre les émotions, soit un moyen de les confier. La confidence est un des axes principaux de la vie relationnelle des jeunes, elle remplit les "textos" et les messages des chatts avec frénésie. Cet étalage permanent de son âme à tout le monde est assez nocif car il est très peu éduqué par les parents tant qu'il ne leur coûte rien : encore un manque de distance, tout le monde est dans l'âme de tout le monde, la distance sociale est niée. "Ne découvre pas ton âme à n'importe qui ; on ne t'en saurait aucun gré" dit encore Ben Sirac (Si 8,19).
Si je devais caractériser ce monde des jeunes, je dirais que c'est un monde fusionnel. Cela revient à dire un monde sans distance. On se fond dans le groupe, on se fond dans l'univers audiovisuel, comme un chewing-gum chaud. Le terme que j'emploie pour la liberté, le terme de raison, paraît bien froid, et il l'est un peu (bien qu'il ne faille pas réserver ce terme à une vie de recherche intellectuelle). Les hommes prudents sont un peu froids. Mais pour que notre seul feu soit celui de la charité, et non de l'émotion, il faut y passer.
C'est un très beau moment dans la confession quand un jeune dit "J'ai fait ceci ou cela", quand il s'accuse personnellement d'un péché fait en groupe, car enfin sa personne sort du rang pour assumer ses actes. La plupart des jeunes n'ont pas la notion du péché, parce qu'ils sont dilués dans les groupes qui les commettent. Vous voyez l'enjeu : on ne peut attendre la sainteté chez nous et nos frères chrétiens, mais au moins que nous ne nous habituions pas au péché, que nous le voyions et le combattions.
Le père a un rôle à jouer dans cette conquête de la liberté, non pas parce qu'il peut donner la grâce du Christ, libération extrême, mais parce qu'il est constitué dans cette distance. Dans une société à peu près équilibrée, le contact de l'enfant et de la mère est de l'ordre d'abord du physique : on part de l'unité et l'on se met peu à peu à distance. Le père arrive tard dans le vie de l'enfant, en fait, et toujours un peu de l'extérieur. Le père est connu par l'enfant à la voix, d'abord, et je trouve cela merveilleux. Le père est une voix, et très vite le contact d'un père et d'un enfant est un rapport de langage, c'est-à-dire un rapport un peu plus lointain que celui de la mère. Notre société, où les pères jouent de plus en plus souvent aux mères, perd cette différence de relations. Elle serait pourtant bienvenue pour sortir un jeune de son monde fusionnel.
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