Foi et Contemplation

Éducation

L'Éducation

Sur la liberté

Aux catéchistes du Collège Saint-Sigisbert de Nancy par le Père François Weber c.o.
suite à l'entretien du 19 Mars aux Pères de Familles.

J'ai choisi pour cette instruction de début d'année de reprendre un topo que j'ai fait l'an dernier aux pères de famille, parce que je me suis rendu compte au fur et à mesure de l'année que j'y avais abordé des points qui me sont semblés par la suite importants. Le thème est celui de la liberté, et nous l'abordons directement en catéchèse de troisième. Mais je ne le traiterai pas pour les jeunes mais pour nous, parce que la notion de liberté est absolument centrale dans notre foi, et dans notre histoire. C'est le cœur même de la conception politique démocratique moderne(1), et je crois que c'est aussi le cœur de la vie spirituelle chrétienne.

Mon abord est peut-être un peu philosophique. Vous trouverez dans les documents complets des références plus précises et des approfondissements que je ne peux pas évoquer oralement.

Je traiterai d'abord de la liberté comme jaillissement, pour montrer qu'elle est la finalité de la croissance humaine, ensuite qu'elle est un arrachement, qu'elle est un combat dans notre cœur, enfin qu'elle est appelée à devenir un don.

I - La liberté comme jaillissement

La liberté humaine est enracinée.

Je me permets de commencer par un léger détour : je voudrais caractériser la personne angélique. Savez-vous ce qu'est un ange, cette étrange personne dont la Bible nous révèle l'existence ? Les anges sont des purs esprits, qui ne connaissent pas le temps comme nous le connaissons. Ils n'ont pas d'histoire. Cela veut dire que leur liberté est posée dès le début de leur existence, sans éducation, sans maturité : ils ont tout tout de suite. L'ange est créé avec les conditions du salut dès le premier instant de sa création. Il ne peut pas évoluer - l'évolution est propre à nous. Dès le premier instant de leur création, l'ange s'est déterminé pour dire "oui" ou "non" à Dieu, et cet instant est définitif, puisqu'ils n'évoluent pas. Ils ont dès le premier instant toutes les données de la question, et ils se déterminent, dans la grâce qui leur est donnée entièrement, en pleine conscience et en pleine liberté. Les anges qui ont choisi de ne pas s'attacher au Seigneur sont damnés pour l'éternité, les autres ont été saisis dans la gloire et y demeurent pour l'éternité(2).

Toute différente est la personne humaine, esprit uni à la matière de l'univers, qui évolue, qui mûrit, qui est une histoire. La personne humaine est comme une plante : elle est une croissance vers le haut, lente et complexe, mais qui suppose un enracinement. La racine est ce qui ne se voit pas, mais sans quoi la plante ne peut pas vivre. Notre vie s'enracine dans une terre que nous n'avons pas choisie. La liberté de l'homme n'est pas un donné de départ, mais un processus, une maturation, et c'est un des aspects les plus beaux lorsqu'on regarde l'univers dans une optique chrétienne : la matière de l'univers est appelée à la liberté spirituelle grâce à l'homme.

Nous sommes donc un donné de départ, non choisi : nous sommes nés dans une famille que nous n'avons pas choisie, avec une langue, une culture, une tradition. Un jour, le jeune Allemand découvre le passé de son pays, il n'y est pour rien, mais il subit ce léger reproche permanent et tacite de tous les pays voisins. Le Juif quant à lui se voit membre d'un peuple qui est comme Isaac toujours au-dessous d'un couteau. Nous ne sommes pas aussi beaux que nous l'aurions souhaité, nous n'avons pas les qualités physiques d'autres, ou intellectuelles, nous avons nos tares. Nos parents ont des défauts, peut-être même sont-ils absents, peut-être nos premières expériences dans la vie sont-elles des blessures et des échecs. Notre vie inconsciente nous signale souvent notre passé, et nous secoue fréquemment, nous donne des aversions, des sympathies, des opinions et des motifs d'agir ainsi ou autrement. Nous ne sommes pas de pures raisons, de pures volontés.

Tout cela est le terreau de notre plante. C'est essentiel et secondaire à la fois. C'est un sol pour sauter. On ne peut pas sauter dans l'espace vide, et en même temps le sol ne suffit pas à faire un saut. La liberté est un mouvement qui part de ce qui en nous n'est pas libre(3).

La mise à distance et le premier paradoxe de la liberté.

Tout le mouvement qui prend appui sur ce terreau, consiste pour chacun à devenir soi-même, à être la personne que Dieu veut que nous soyons. De même que les visages sont tous différents, de même les personnes sont-elles des mondes d'originalité. Tout le but de l'éducation d'un jeune est d'en faire une personne libre, c'est-à-dire quelqu'un qui ait en lui-même le moteur de sa vie. Regardez l'univers, et la science nous en donne aujourd'hui une description précise, regardez l'univers, et voyez combien tout y est mécanique, jusqu'aux animaux qui sont très souvent gouvernés par leur instinct. Les mouvements stellaires sont mécaniques, l'action du soleil est mécanique, la photosynthèse est mécanique, la reproduction animale est souvent mécanique(4). L'homme seul choisit son histoire, l'homme seul choisit sa vie(5).

La liberté consiste d'abord à assumer le passif, ce que l'on est parce qu'on l'a reçu(6). Cette assimilation peut être une acceptation ou un refus, mais le signe de la liberté est dans l'acceptation une distance (un tri, une capacité de choix), ou dans le refus une paix. Celui qui rejette son milieu familial bourgeois en devenant un punk n'est pas encore libre par rapport à lui. Celui qui se contente de le reproduire sans distance ne l'est pas plus.

"Vous êtes le sel de la terre", dit Jésus, et cette image est merveilleusement simple : ce qui a du goût, ce qui a du piquant, voilà ce à quoi nous sommes appelés. Cela veut dire que les meilleures conditions possibles que nous devons mettre en place autour du jeune ne peuvent pas donner mécaniquement une liberté. Voici donc le premier paradoxe de la liberté : elle jaillit de conditions sans que ces conditions n'en soient la cause. Il est préférable de naître dans un pays développé qu'en un pays pauvre, il est préférable de bénéficier d'un bon système scolaire, d'avoir les meilleurs professeurs possibles, il est plus attrayant d'étudier dans de beaux livres, d'écrire avec de beaux stylos, d'avoir à notre disposition des lieux calmes et propres. Mais tout cela ne donne pas mécaniquement les résultats que l'on attend. C'est pourquoi les conditions de départ n'ont pas une aussi grande importance que le point d'arrivée(7). N'oublions pas la parabole des talents : le Maître demande les comptes à la fin, peu importe les sommes données au début.

Le deuxième paradoxe de la liberté : l'éducation.

Une conséquence de ce que nous venons de dire dévoile le deuxième paradoxe de la liberté : les parents, et avec eux tous ceux qui ont part à l'éducation d'un enfant et d'un jeune, doivent donner naissance à une personne libre. Cela est absolument incroyable, et inouï dans l'univers mécanique. Nous provoquons, comme éducateurs, un être qui ne dépendra plus de nous. Mais comment peut-on provoquer la liberté ? Comment peut-on agir sur un être de telle sorte que cet être soit libre de tout conditionnement, y compris le nôtre ?

Reprenons l'image de la plante. Il est fréquent d'utiliser un tuteur pour que la croissance se passe bien. Or, le but du tuteur est de disparaître à un moment donné, une fois que la plante est suffisamment forte, car il gênerait sa croissance ensuite. Ce point est très important dans la foi, puisque nous voudrions que peu à peu les collégiens s'autodéterminent dans leur relation à Dieu, mais en même temps, si les parents ne motivent pas les jeunes, le risque est fort qu'ils décrochent. Quel jeune va à la messe de lui-même si ses parents n'y vont pas ? Eh bien, il y en a, figurez-vous (la liberté échappe toujours aux ensembles), mais évidemment peu.

Le point le plus crucial de l'éducation est la morale, la distinction du bien et du mal. Dans les premières années de l'enfant, l'éducation est ni plus ni moins qu'un dressage : on inculque à l'enfant des habitudes pour sa vie sociale, familiale ou personnelle, en maniant habilement la carotte et le bâton. Cela correspond, en psychologie, à la constitution d'un surmoi qui fait pendant aux pulsions. Ensuite, pendant l'adolescence, le jeune doit arriver à se rendre compte que le surmoi n'est pas si terrible que cela, que l'on peut le contourner, et il peut donc profiter de cet espace pour enfreindre les interdits(8). Le but de l'éducation est qu'il choisisse le bien avec liberté, c'est-à-dire en sachant pourquoi il le choisit, non (seulement) en fonction d'une récompense ou d'une punition, fût-elle d'ailleurs divine (le surmoi est souvent confondu avec Dieu dans les religions naturelles). La liberté suppose à terme l'autonomie, c'est-à-dire littéralement que le sujet possède la loi en lui-même, non à l'extérieur(9). Cela signifie, dans la plupart des cas, que la part raisonnable de nous-même doit dicter sa loi à nos pulsions et nos impulsions, pour les mettre en ordre. Si mon voisin m'ennuie, je ne lui mets pas une gifle. Pourquoi ? Par respect pour lui et pour la personne qu'il est (ça, c'est le must), ou bien parce que j'ai peur qu'il m'en donne une autre bien plus forte, ou qu'il m'assigne devant la justice, ou encore à cause de la honte que j'éprouverais alors en public ? Evidemment, dans un tel exemple, mes raisons ne seront jamais pures, au sens chimique. Elles peuvent l'être dans des cas extrêmes, par exemple le martyr : seul devant un représentant de Rome qui vous somme de renier votre foi ou de mourir, il faut une vraie liberté pour accepter la mort(10).

Vous pouvez remarquer que l'histoire même de la Révélation a suivi ce même itinéraire. Les Dix commandements sont posés par Dieu comme des garde-fous pour notre liberté. Le Christ restreint ensuite le champ en montrant l'origine du péché dans le cœur de l'homme (le discourts sur la montagne en Mt 5) , puis en indiquant l'amour comme la seule vraie manière d'accomplir la Loi. Saint Paul dit que l'accomplissement de la Loi, c'est l'amour (Rm 13,8-10.) . Toute l'histoire du christianisme consiste en l'émergence de cette liberté conduite par l'amour dans tous les domaines de la société, jusqu'à devenir une réalité politique. Le problème est qu'une société de liberté, comme l'est l'Occident aujourd'hui, suppose des êtres raisonnables. Aujourd'hui qu'à la fois il n'y a plus la pression des religions païennes antiques et de leurs mythes pour préserver l'ordre, ni le christianisme comme capacité d'autonomie et d'autodiscipline, les tabous les plus primitifs de la société tombent ; l'exemple le plus frappant est l'inceste.

Je rappelle donc aux parents, aux catéchistes, aux professeurs, qu'on ne peut du coup pas juger d'un travail selon les résultats, puisque vous pouvez avoir présenté la foi du mieux possible sans qu'un élève y adhère, et qu'un jeune peut se comporter bien sans pour autant avoir acquis une vraie liberté(11). On peut avoir les meilleures méthodes possibles, les meilleures pédagogies possibles, sans parvenir à mettre un élève au travail ou à lui donner le goût d'une matière. La liberté est à la fin de l'entreprise. C'est pourquoi aussi l'on préfère parfois les petits enfants, qui sont moins libres donc plus réceptifs, parce que plus influençables. Mais le revers de la médaille est que l'on n'entraîne pas l'adhésion de leur pleine liberté.

II. La liberté comme arrachement.

Je viens d'indiquer la direction générale de la liberté qui émerge au sein d'un milieu. Mais la liberté est surtout un combat intérieur, un arrachement que l'on sent passer en soi-même. La liberté requiert un grand courage, une vraie lutte, et c'est à mon avis l'enjeu fondamental de la génération des jeunes actuelle : sont-ils prêts à un tel combat ? Veulent-ils le mener et le gagner ?

La raison contre la vie psychique.

La vie humaine commence par un arrachement à un confort. Ce confort est le repos dans le sein de sa mère, et la psychologie sait bien combien l'homme est tenté dans sa vie de retrouver un tel lieu. Pensez aux cultures des bains, aujourd'hui relayés par les techniques les plus modernes et les détentes à Amnéville. La naissance d'un enfant et ses premières années sont à chaque fois des moments de crise, d'arrachement à un confort, pour qu'il puisse grandir. Cela se fait normalement sous le regard favorable des parents(12), qui constitue l'attraction de la croissance intérieure de l'enfant.

Il faut bien se représenter ce qu'est le monde de l'enfant, tel que nous pouvons l'approcher. Cela commence par une absence de différenciation entre le corps de l'enfant et le corps de la mère, et l'on sait que le sevrage est le premier moment de brisure des deux pour l'enfant. Le monde est pour l'enfant indifférencié, il ne peut pas s'y situer, il n'est pas hors de ce qu'il voit : le monde est un ensemble d'informations psychiques que lui rapportent les sens, et qui se mêle aux informations intérieures que sont les sensations.

L'émergence de la liberté est une différenciation, une mise à distance du monde et de soi-même. L'enfant n'est pas sa mère, il n'est pas les objets qui l'entourent. Ses parents ne le comprennent pas bien - ils ne lisent pas dans son monde intérieur. L'émergence de la conscience chez l'enfant est l'émergence d'une distance entre lui, le monde et les autres. Dans cette mise à distance, la parole joue un rôle primordial, puisque c'est elle qui permet, d'une part, de nommer les choses qui nous entourent, ensuite de communiquer. Communiquer veut dire : je puis indiquer mon état intérieur à quelqu'un qui l'ignore, et je puis aussi en garder pour moi.

Le père, dans ce processus, est très important. Vous avez entendu parler du complexe d'Œdipe, c'est-à-dire de ce moment fondateur où l'enfant ressent son père comme un rival de l'affection de sa mère. Cette étape psychique est capitale : l'enfant apprend alors à se séparer de sa mère, il la découvre comme distante de lui. Elle ne s'épuise pas dans sa maternité. En même temps, du coup, il n'est pas que son enfant. Le père a un rapport à l'enfant moins physique que la mère, et le lien du père à l'enfant est fondé sur la parole (au moins sur un langage). La présence du père permet la création d'une distance qui rend possible elle-même un affermissement de la liberté. Les anorexies sont sans doute dues à un mauvais fonctionnement dans ces relations complexes.

La mise à distance du monde.

La raison est la faculté fondamentale de l'émergence de la liberté. Avant elle, il y a la main(13), et l'enfant vous l'avez souvent constaté saisit tout. Avoir la main sur un objet, le posséder, c'est le dominer. Quand l'enfant joue avec l'objet, il s'en sert ; quand il le porte à sa bouche, c'est qu'il veut retourner dans l'état de fusion, être un avec le monde ambiant. Le fait, plus tard, de le nommer, est dans la suite de ce processus de main-mise. Quand je sais mettre un nom sur quelque chose, j'ai une supériorité dessus. L'inconnu est ce qui nous donne des angoisses. Quand vous êtes perdu dans une ville, et que l'on peut vous nommer l'endroit où vous êtes, cela va déjà mieux. Dans la Genèse, l'homme nomme les animaux, en les faisant passer devant lui. Mais en même temps, il se sépare d'eux, car eux ne peuvent pas le nommer : il leur est supérieur. Ce n'est qu'avec la femme qu'il aura enfin devant lui un semblable.

L'accroissement de la liberté va de pair avec un affermissement de notre raison (Le terme est à prendre au sens large d'une ouverture d'esprit) . Ce point me semble très important. Pour rendre libres les jeunes, il faut les mettre au travail. Sans culture, on est prisonnier des mécanismes de notre société, que l'on subit sans les comprendre. Sans culture et sans raison, nous sommes les jouets de la société de consommation, qui sait exactement comment mettre en mouvement nos désirs. Or, nous sommes au bout d'une longue histoire qui nous a marqués, qui nous marque encore, et qui explique bien des choses. L'assimilation de la culture est une pièce fondamentale dans la construction d'une liberté intérieure, et la découverte d'autres cultures, d'autres manières de penser, l'est autant. Or, aujourd'hui, on remarque un dénigrement de la culture, du développement de l'intelligence. On dirait parfois que le travail d'un professeur est tout sauf de permettre à un jeune de développer ses facultés intellectuelles.

Je ne sais pas si vous connaissez le monde des jeunes, peut-être est-ce une culture qui vous échappe. Mais je puis vous témoigner que le monde culturel des jeunes est extrêmement étroit, très stéréotypé. Il paraît ouvert, mais c'est une illusion, il est très fermé, parce qu'il ne pratique pas l'ouverture d'esprit, mais l'ouverture aux pures formes(14). Alors, bien sûr, ils mangent américain, tex-mex, ils se bourrent de kebabs, ils s'habillent latino, mais ce n'est qu'un vernis. Il n'y a aucun lien réel à ces cultures, ni même à la leur.

Souvent, dans l'enseignement, devant l'incapacité des jeunes à se mettre au travail, on fait l'effort de rapporter la culture à leur petit monde, ce qui les empêche de les ouvrir sur l'extérieur.

A côté de ça, je connais des filles qui en troisième lisent du Henry James. On voit de tout.

La parole contre la fusion.

La constitution de la liberté personnelle requiert la parole comme mise à distance du monde et des autres : elle permet de s'y retrouver et d'y agir. Cette distance suppose que l'on se tienne un peu à l'extérieur du monde et de la parole, que l'on soit discret, ou pour le dire autrement, que l'on ait un minimum le goût du silence(15). La liberté se constitue dans une heureuse alternance de vie sociale et de solitude, de vie d'étude et de vie pratique.

La parole entendue ainsi comme liée à la liberté est principalement caractérisée par son contenu : la parole qui met à distance le monde, et qui est échange avec son prochain (spécialement le père qui comme on le disait est dans un rapport moins physique à l'enfant), parle de quelque chose. C'est pourquoi aussi elle se tait si elle n'a rien à dire. Or il faut tout de suite éloigner de cette parole libre ce que notre siècle appelle la communication. Les moyens de communication se sont développés jusqu'à devenir démesurés dans notre vie quotidienne, mais souvent au détriment de la parole libre. Je ne pense pas qu'elle lui nuise directement, mais elle la pastiche. On a l'impression de parler, d'échanger, alors qu'on ne fait que se fondre dans la communication. Voyez ce qu'est un blog, et considérez comme les âmes sont mises à nu, sans retenue, dans ces pages personnelles, qui ne vont pas sans une certaine vulgarité. Dans toute cette communication, le langage est dévoyé de son essence originelle. La parole qui met à distance suppose une référence, c'est-à-dire une réalité dont elle parle, et le dialogue entre deux personnes cherche à préciser ou à mieux connaître cette réalité, ce troisième terme - tel est l'intérêt d'un débat politique, par exemple. Le verbiage incessant de nos jeunes n'a pas de troisième terme : on s'expose soi-même devant les autres en permanence, et la parole ne désigne plus une réalité mais ne sert plus qu'à nous désigner nous-mêmes. Or, ce genre de paroles devrait être réservée à de rares et intimes interlocuteurs. J'en profite pour faire une parenthèse : lorsque l'on propose la catéchèse comme un lieu de parole, où les jeunes sont invités à s'exprimer sur ce qu'ils sont, lorsqu'on crée des lieux d'écoute, et que l'on pense que le prof doit être à l'écoute, est-ce qu'on ne les enferme pas précisément dans cette prison fusionnelle ? Lorsqu'on croit guérir certains dépressifs suicidaires par l'écoute, on ne fait parfois qu'aggraver le mal et à provoquer l'irréparable...

Cela me permet de parler de ce qui aujourd'hui constitue le grand danger à quoi les jeunes sont confrontés dans le développement de leur liberté personnelle. Je disais que la liberté est un arrachement à un confort, plus psychique et psychologique que matériel. Or, comme je l'indiquais dans mon bilan d'aumônier, cet effort est de plus en plus écarté par les jeunes, dans une société qui a mis le confort psychique et la vie psychique à une place notable dans les produits de consommation. Le jeune vit donc dans un monde fusionnel, constitué par les réalités factices : feuilletons, films, jeux, communication sauvage, y compris les relations entre jeunes et le recours aux drogues apaisantes. Tout est protégé, y compris la prise de risque, car on ne vit pas dans un confort monotone sans des moments de fausses frayeurs et de fausses émotions (fausses au sens qu'elles ne correspondent à rien de réel). La recherche effrénée de sensations nouvelles et souvent violentes équilibre celle des conforts nouveaux. A côté de cela, la vie est ennuyeuse, et on la passe à la fuir. C'est ce que l'on appelle le divertissement. Un jeune a souvent beaucoup de mal à vivre seul dans le silence ne serait-ce que quelques instants(16).

Le rôle des parents dans cet arrachement nécessaire est évidemment de prime importance : le jeune vis-à-vis d'eux sort de son monde clos pour rejoindre le monde des adultes. Tant que le jeune a de tels moments de sortie de son monde fusionnel, le danger n'est pas grand. Mais il est fréquent qu'ils n'en sortent plus(17). D'autre part, et c'est un point également important, il faut que le monde adulte constitue une attraction pour le jeune adolescent, or c'est souvent l'inverse que l'on aperçoit : le monde adulte est tiré vers le modèle adolescent, parce qu'à nouveau il semble plus confortable. Si le monde adulte n'est pas attractif, le jeune ne fera aucun effort pour y entrer. Que gagne-t-on à être libre ? A vous, adultes, de répondre !

Je mettais en garde les pères de famille contre l'image qu'ils donnent de leur vie, mais c'est valable pour nous tous. Si nous nous plaignons toujours d'être "très pris", de ne pas avoir le temps, d'être débordés, d'avoir toujours des choses pénibles à faire, si en bref nous nous plaignons de ce que notre vie n'est pas confortable, alors comment pouvons-nous espérer donner le goût au jeune de devenir comme nous ? D'accord, notre vie n'est pas confortable, mais nous gagnons d'autres choses, je l'espère du moins, et des réalités que nous devons avoir présentes à l'esprit : qu'est-ce qui nous fait vivre ? Qu'est-ce qui nous fait supporter tout cela ? Encore une fois, que gagne-t-on à être libre ? A devenir nous-mêmes, à nous contraindre à creuser notre petit jardin, à aimer notre épouse et nos enfants ?

III. La liberté comme don.

Cette dernière partie sert d'habile transition pour considérer le pas ultime de la liberté, celui pour lequel elle a été voulue par Dieu dès le début. Imaginons une liberté constituée à peu près par l'éducation, soutenue par la raison, maîtresse d'elle-même. A quoi sert-elle ? Eh bien le christianisme répond avec dureté : une telle liberté n'est pas accomplie si elle ne se donne pas.

Si le grain ne meurt : le troisième paradoxe de la liberté.

Cela est décliné de mille façons par le Nouveau Testament. D'abord par saint Paul : "Si j'avais toute la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je donnais toute ma fortune aux affamés, si je me faisais brûler vif"(1Co 13,1-3) : tous ces actes montrent une grande liberté ancrée dans une foi solide. Il faut être libre par rapport à ses richesses pour donner sa fortune aux affamés, et il faut avoir la liberté suprême pour accepter de perdre la vie. Suite : "Si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert de rien". Sans l'amour, la liberté ne sert de rien.

Le Christ a dit cela de plusieurs manières. J'en reprends une : "Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits"(Jn 12,24).

Nous en sommes au troisième paradoxe de la liberté, paradoxe ultime. Le Christ l'exprime en des termes très nets : "Celui qui veut garder sa vie la perdra ; celui qui perd sa vie à cause de moi la gardera"(Mt 16,25). L'ultime geste de la liberté est le don de soi, mais attention : c'est celui qui lui donne tout son sens. Le reste est là en vue de ce don de soi-même. Une autre formulation célèbre est attribuée à saint François dans la Prière simple : "C'est en s'oubliant soi-même que l'on se retrouve soi-même". J'utilise encore une autre formule avec les troisièmes, pour définir la sainteté. Elle nous vient de sainte Thérèse de Lisieux : "Aimer, c'est tout donner et se donner soi-même"(PN 54 son dernier poème). Elle explicite ce don dans un de ses plus beaux poèmes, La rose effeuillée(PN 51).

Pour toi je dois mourir, Enfant, beauté suprême,
Quel heureux sort !
Je veux en m'effeuillant te prouver que je t'aime,
Ô mon Trésor !
Sous tes pas enfantins, je veux avec mystère
Vivre ici-bas,
Et je voudrais encore adoucir au Calvaire
Tes derniers pas.

Et c'est là que l'homme s'accomplit. Pour bien le faire comprendre, nous devons faire un détour par l'inaccomplissement qu'est le péché.

Les sept péchés capitaux.

Il n'y a de péché que lorsqu'il y a liberté(18). Une liberté qui se recroqueville sur elle-même. Une liberté qui se prend elle-même pour fin. Vous voyez comme c'est subtil, et en même temps c'est capital, car le drame de l'homme est tout là, et aussi sa grandeur, sa beauté.

Je reprends la vie angélique, qui est posée dans une liberté naturellement accomplie dès le premier instant. L'ange sait qu'il n'est pas la source de son être. Aussi comprend-il qu'il est créé par une cause plus grande que lui, que nous appelons Dieu. L'ange, mû par la grâce, peut se tourner vers cet Etre qui l'a créé. C'est ce qu'il fait d'ailleurs. Mais quelques-uns ont été contre ce mouvement pour se prendre eux-mêmes comme centres de l'univers, refusant cette présence au-dessus d'eux. Les démons n'ont pas voulu se tourner vers leur Créateur, c'est pourquoi il ne se révèle pas à eux. Les démons ont voulu se servir eux-mêmes, et non Dieu, et leur liberté n'est du coup pas accomplie. Ils sont prisonniers d'eux-mêmes, ils se mordent la queue, et c'est cela, cette solitude, cette incapacité à s'ouvrir, que nous appelons l'enfer.

L'homme est un être de durée, de devenir. Sa liberté n'est pas posée dès le début, mais au bout d'une éducation, d'une histoire. Mais la même démarche se pose à lui, sauf deux points : q L'ouverture et le don ne sont pas seulement vis-à-vis de Dieu mais vis-à-vis aussi de leur prochain. N'oublions pas que les deux commandements, l'amour de Dieu et l'amour du prochain, sont indissociables pour lui. r Le choix de l'homme avant sa mort n'est jamais définitif, ni la plupart du temps jamais aussi chimiquement pur que celui de l'ange(19).

Le péché est cet acte infiniment subtil à sa racine, qui replie l'homme sur lui-même et empêche son accomplissement ultime(20). Car la valeur suprême à quoi l'homme doit consentir n'est pas lui-même, mais l'amour. Regardons en détail : il est légitime de 1 nous estimer nous-mêmes et attendre des autres cette estime, 2 subvenir à nos besoins matériels, 3 conserver ce qui est à nous, 4 chercher à augmenter nos possessions, 5 jouir du plaisir qui accompagne le don de nous-mêmes, 6 nous protéger des agressions, 7 chercher et conserver une certaine tranquillité et un certain confort.

Simplement, tout cela doit être ordonné, car ce ne sont pas les valeurs suprêmes, ce sont les avant-dernières valeurs. Elles doivent s'effacer quand elles mettent en péril autrui, son honneur, son confort, ce à quoi il a droit. Tel est le commencement de l'amour. Cet sept valeurs, lorsqu'elles deviennent la cause de péchés, sont appelées péchés capitaux, qui sont, je le rappelle : 1 l'orgueil, 2 la gourmandise, 3 l'avarice, 4 l'envie, 5 la luxure, 6 la colère, 7 la paresse(21).

S'ils sont importants, et si leur découverte et leur exploitation dans l'Eglise a été importantes, c'est parce qu'ils désignent le péché non pas dans ce qu'il finit par commettre (meurtre, vol, viol, insulte, mensonge, etc.) mais là où il commence. L'origine du péché est ici un petit hiatus imperceptible, un consentement discret dans le cœur, où nous décidons de ne pas nous donner, ni à Dieu ni aux autres, à nous garder pour nous-mêmes. Lorsque nous consentons, la tentation est devenue péché, très subtilement, en nous, mettant en jeu notre liberté pour ce qu'elle n'est pas destinée à être. C'est pourquoi le Seigneur nous prévient : "Ce qui sort de la bouche procède du cœur, et c'est cela qui souille l'homme ; du cœur en effet procèdent mauvais desseins, meurtres, débauches, adultères, vols, faux témoignages, diffamations"(Mt 15,18-19).

C'est là toute la subtilité d'un examen de conscience, qui ne confond pas la faute et le péché. La faute est objective, mais ma liberté n'y est pas forcément impliquée. En revanche, le péché démarre par un décalage à l'intérieur de notre cœur, une trahison infime à notre vocation, à notre être, et il peut effectivement finir par une faute grave. La pratique régulière du sacrement de réconciliation a pour but d'ouvrir notre cœur à l'action de la grâce dans les racines du péché en nous, car la grâce nous les montre et nous les fait combattre.

Si nous commençons à les combattre, alors nous voyons à quel point elles nous tiennent en leur possession(22). Notre époque, qui sait très bien voir les péchés qu'elle commet, n'a pas le courage de les combattre(23). Notre liberté a besoin d'être sauvée. Voyons maintenant le travail de la grâce en nous pour déployer notre liberté.

L'amour, mort et accomplissement.

Pour quelqu'un qui connaît bien le cœur humain, combattre le péché est une entreprise qui semble perdue d'avance : comment réussir à casser le processus de retour sur soi-même qu'il constitue au sein même de notre liberté ? Comment agir en-deçà de nos intentions les plus profondes ? Avons-nous encore les commandes de notre volonté ? L'Ancien Testament ne s'y trompe pas en affirmant que le juste tombe sept fois et se relève(Pr 26,16). Saint Paul nous brosse le tableau général des dégâts du péché originel au début de l'Epître aux Romains.

Le même saint Paul parle avec abondance de l'esclavage du péché. Dans notre propos sur la liberté, le terme n'est pas neutre et doit rejoindre profondément notre foi. Le péché est un manque de liberté, le péché fait de nous des esclaves, esclaves de nous-mêmes, étriqués. Nous sommes faits pour donner, pour nous donner, et le péché empêche cet envol. Or, nous avons les saints sous les yeux, et les quelques-uns que j'espère nous connaissons bien nous font envie : que c'est beau, une liberté accomplie, que c'est beau, que c'est grand !

Le salut est l'Esprit Saint qui est répandu dans nos cœurs. L'Esprit Saint déploie en nous cette liberté que le péché abîme en nous. Il rend nos cœurs libres pour aimer. Mais cette liberté et cet amour ne sont pas abstraits : ce sont la liberté et l'amour mêmes de Jésus, qui fut le premier cœur à aimer parfaitement, à être parfaitement libre. Et cet amour a été non seulement toute l'histoire de Jésus, mais il a été jusqu'au bout de lui-même dans la Passion. Le Christ dans sa Passion choisit d'être fidèle à sa mission, à ses paroles, à tout ce qu'il est, jusqu'à se perdre lui-même, jusqu'à perdre les motifs qui le conduisent à cela. Le Christ s'anéantit dans sa Passion, accepte de se perdre entièrement. Il a vécu totalement le paradoxe de la liberté : il s'est perdu lui-même, il a perdu de vue son propre accomplissement. Si nous reprenons le poème de sainte Thérèse que je citais plus haut, il décrit parfaitement l'état d'esprit de Jésus dans sa Passion : s'effeuiller. Or, ce poème a un codicille absolument christique. Une sœur indique à sainte Thérèse que son poème est bien, mais qu'il y manque un couplet : celui où l'on voit Dieu reconstituer la rose effeuillée, pour en faire une fleur plus belle encore. La sœur signale donc très justement à sainte Thérèse qu'après la Croix il y a la gloire de la Résurrection. Mais sainte Thérèse répond : "Que la bonne Mère fasse elle-même ce couplet comme elle l'entend, pour moi, je ne suis pas du tout inspirée pour le faire. Mon désir est d'être effeuillée à tout jamais, pour réjouir le bon Dieu, un point c'est tout."(l'anecdote est mentionnée dans les Œuvres complètes, Cerf-DDB, 1992, p.1395). La sœur n'avait pas tort, mais sainte Thérèse n'a plus conscience de ce chemin vers la Gloire, elle n'a plus de motif, elle ne veut plus s'accomplir, elle se perd elle-même(24). "Qui veut sauver sa vie la perdra". Le Christ est dans les mêmes dispositions à l'agonie. Non qu'il ne sait pas qu'il ressuscitera, mais ce n'est plus un motif pour lui. Ce n'est pas du tout comme le malade qui se dirait : la piqûre me fera mal, mais après j'irai mieux. La liberté va jusqu'à ne plus se représenter elle-même comme un but, elle se perd elle-même. Et de fait, la gloire est donnée ensuite comme un accomplissement suprême.

Evidemment, c'est là sans doute bien au-delà de ce que le Seigneur nous demande, mais il faut aussi regarder jusqu'où l'amour du Seigneur a été, si l'on ne veut pas que les formules de nos prières soient gentilles mais vides. Saint Jean a raison de dire que Jésus nous a aimés "jusqu'au bout"(Jn 13,1).

L'Esprit Saint nous est donné pour que nous soyons fidèles jusqu'au bout à notre vocation à l'amour. Si cette vocation n'est pas sans grandes joies, les moments les plus difficiles sont aussi des moments où notre amour montre sa profondeur, son sérieux. Le Christ n'a pas voulu nous dire que l'amour supposait forcément la souffrance - il a vécu ses trois ans de vie publique sans la Passion, mais que l'amour était la valeur ultime, fût-ce au prix de la vie et du bien-être. Pensez à Claudel, tenté d'être infidèle à sa vocation d'époux, et au Soulier de Satin qui illustre longuement ce chemin de croix. Ou bien, pour prendre un exemple plus récent, voyez et appréciez le film Un homme d'exception, où l'on voit un couple arrivé enfin à la fin du voyage, après les pires tempêtes. C'est un très grand film sur l'amour humain .

Vous voyez, contrairement à la vocation angélique, qui se détermine immédiatement et pour toujours, la vocation de l'homme est une durée, une fidélité lente, historique, un enfouissement, une aventure intérieure. Mais ce n'est pas confortable, ce n'est pas tranquille, ce n'est pas sans effort, ça ne va pas de soi du tout. Mais c'est grand, et c'est ce que nous pouvons faire de plus grand.(25)

Conclusion

Pascal disait que "l'homme dépasse infiniment l'homme", et je crois que tout le projet de Dieu sur nous est dans cette phrase, qui résume bien le dynamisme de la liberté. Je rappelle souvent aux cinquièmes que sans doute le Seigneur aurait pu créer un monde plus facile, avec des automates programmés à aimer, c'est-à-dire à faire semblant, mais il a voulu prendre le risque de créer des libertés, c'est-à-dire de vraies capacités à dire oui. Le Christ, dit saint Paul, n'a jamais été que oui(2Co 1,19). Mais pour que ce oui soit vrai, c'est-à-dire non programmé, Dieu a pris le risque que l'homme ne dise pas oui, et ce risque court encore aujourd'hui(26). En même temps, ce n'est pas pour le plaisir de nous tester, c'est parce qu'il met en nous une très grande espérance, et cette espérance a même été réalisée en Jésus. Nous sommes capables de beaucoup.

Les jeunes ont le goût de l'aventure. La société de consommation a fait avec ce désir ce qu'elle fait aux autres : elle s'en sert pour faire marcher le système. Le goût de l'aventure devient les parcours d'aventures, les sports risqués, les jeux vidéos, les sensations fortes des manèges de foire qui coûtent une fortune, etc. Mais la vraie aventure est celle de l'amour, elle consiste à rester fidèle quand tout nous pousse à partir, elle consiste à aimer le mystère de quelqu'un, ou de quelques personnes, qui sont là devant nous et qui sont des mondes en eux-mêmes. Elle consiste à aimer beaucoup peu de monde, peut-être, mais à creuser lentement cet amour pour dilater notre cœur.

Tel est le secret de la Béatitude, qui n'est pas simplement le bonheur sur la terre. Une vie heureuse est un but sans doute, mais nous sommes appelés à plus qu'une vie heureuse, nous sommes appelés à une vie risquée, à une vie lancée en l'air, pour obtenir la gloire, la divinité que le Seigneur veut nous faire partager. Nous sommes faits pour quelque chose dont nous n'avons pas idée, qui est le secret de Dieu, la bonne surprise de Dieu.

Tout concourt dans une école à la liberté : l'éducation, la vie avec les autres, l'obéissance, l'infirmerie, la cantine, la vie intellectuelle - il faut y croire plus que jamais - et la catéchèse spécialement. Seul Dieu a les ultimes clés de la liberté, et son ultime sens, seule sa grâce permet dans notre cœur la liberté la plus fine qui soit. C'est pourquoi les sacrements sont si importants dans une vie chrétienne, fût-elle débutante. Si un établissement catholique n'a pas pour but de permettre la rencontre sacramentelle de chacun avec le Christ, je ne vois pas très bien son utilité. J'y pense spécialement à quelques semaines de l'ouverture de l'année eucharistique. Vivons-en nous-mêmes, apprenons du Seigneur présent dans son Corps et son Sang ce que veut dire aller jusqu'au bout de notre liberté.

NOTES

1 - La liberté a la même autorité dans le domaine pratique que la science dans le domaine théorique. Cf. MANENT, Pierre. Cours familier de philosophie politique. Fayard, 2001, p.9-10.

2 - La nature angélique est expliquée par saint Thomas d'Aquin dans la Somme théologique. On peut m'en demander un résumé. Le CEC en parle aux §§ 328 à 336 et 391 à 395, le CEF aux §§ 97 à 101.

3 - Pour approfondir : LEONARD, André. Fondement de la morale. Cerf.

4 - Cette présentation d'un univers mécanique doit être nuancée : la vie n'est déjà plus une pure mécanique. L'excès philosophique se situe chez Descartes et surtout Malebranche, pour qui les animaux sont ni plus ni moins que des machines. Or, chez l'animal, et même la plante, on voit s'esquisser un rapport au monde et une liberté. L'araignée sait analyser son environnement et tisse sa toile malgré les obstacles éventuels.

5 - Tout le début de la Critique de la raison pratique de Kant a pour tâche de poser dans l'univers une causalité libre, ce que la science ne peut jamais établir selon ses critères. On peut trouver une illustration de cette tension dans le deuxième volet de Matrix : le Mérovingien montre à Néo que tout est mécanique (c'est évidemment la conception du monde selon un programme !), et il le prouve avec la scène du dessert aphrodisiaque. Néo selon lui n'agit pas librement. Or, le film essaie de montrer au contraire que Néo va être capable de poser un choix aberrant selon la logique, dicté par son amour pour Trinity. C'est une esquisse de liberté.

6 - Un point très intéressant nous est donné au détour d'une page d'Astérix - le combat des chefs. Un druide soigne les désordres psychiques. Un homme vient à lui parce qu'il se prend pour un sanglier, on le voit entrer à quatre pattes chez le druide. Lorsqu'il sort, tout heureux, il marche sur ses deux pattes. Astérix demande si le druide l'a guéri, et la secrétaire lui répond : "Non, mais il lui a appris à faire le beau". C'est souvent ce que nous avons à faire avec nos tares psychiques, que nous partageons tous. Non pas en guérir, sans doute, mais vivre avec le mieux possible. Pour prendre un exemple moins trivial, saint Jérôme était réputé pour son caractère colérique, et n'en est pas moins un très grand saint.

7 - Leibniz en méditant sur la Providence divine conclut que Dieu ne peut pas faire autrement que vouloir pour ses créatures ce qu'il y a de mieux. Or, ce qu'il y a de mieux est le meilleur des mondes possibles. Mais c'est méconnaî-tre sans doute l'importance qu'il donne à la liberté humaine. Ce qui compte pour lui est la fin de l'Histoire, et non pas le début. On peut très bien imaginer une création meilleure que celle qu'il a faite, mais certainement pas une plus grande gloire finale.

8 - Dans Les trois métamorphoses de l'esprit, au début d'Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche affirme qu'il faut à l'esprit devenir lion et acquérir le pouvoir de dire "non" à nos anciennes valeurs. Le lion combat le dragon sur lequel brillent les mots "Tu dois".

9 - L'autonomie est une des caractéristiques de la raison pratique pour Kant.

10 - Kant dans la Critique de la Raison pratique montre l'existence de la causalité libre en utilisant l'exemple d'un homme qui peut perdre sa vie pour ne pas avoir à donner un faux témoignage.

11 - Avant d'être un lion, Nietzsche montre l'esprit encore non libre dans l'image du chameau. Il représente le chrétien ou le Juif, heureux de transporter son fardeau. Une autre image est l'âne, celui qui dit "I - A (Ja)" quand on le charge.

12 - SIEWERTH Gustav, Métaphysique de l'enfance.

13 - Pour Heidegger dans Sein und Zeit, notre rapport au monde le plus archaïque passe par la main : nous cherchons dans le monde un outil à saisir.

14 - Il ne faut pas laisser les apparences nous leurrer. L'imitation des modes américaines, par exemple, n'entraîne nullement une volonté d'approfondir la culture ou la langue anglo-saxone. Le hip-hop français donne toutes les apparences d'une ouverture culturelle à un autre monde, mais ses textes révèlent souvent que le monde des cités est très étriqué. Est significatif le trait d'humour d'Iam dans Attentat II qui signale que l'on franchit une frontière lors-qu'on quitte Marseille... pour se rendre à Aix !

15 - Heidegger dans Sein und Zeit insiste beaucoup sur cet aspect.

16 - Pascal s'est largement étendu sur le divertissement dans ses Pensées, et son analyse est brûlante d'actualité. Ci-tons la Pensée B 139 [M 139] : "Tout le malheur des hommes viennent d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre". Heidegger lie cette incapacité de retour sur soi-même à la pensée de la mort.

17 - L'époque romantique avait déjà flairé le danger, depuis Une vie de Maupassant où l'héroïne découvre que sa vie s'arrête au moment du mariage, jusqu'à la fameuse Madame Bovary, héroïne qu'André Glucksman qualifie de nihi-liste (Dostoïevski à Manhattan). Pour la conception chrétienne, c'est précisément quand le rêve s'arrête que la vraie vie commence, la véritable aventure. Mais il semble bien difficile de quitter ses rêves et de leur préférer la réalité, qui de fait est plus riche.

18 - Le péché mortel est ainsi défini par trois critères : la gravité de la matière, la liberté et l'action en connaissance de cause.

19 - Bien souvent, les héros du mal sont des images de Satan, et manquent ainsi de réalisme. Que l'on compare les Dom Juan de Molière et de Mozart. Le premier est installé dans le "non", il n'en bouge pas. Le second, plus vrai je crois, fuit toujours le moment où l'on veut lui mettre son "non" sous les yeux. Notre péché ressemble beaucoup plus à ce deuxième exemple.

20 - Il faut un écrivain comme Stendhal pour réussir à montrer le mécanisme du péché dans un cœur : la jalousie du Comte Mosca dans La Chartreuse de Parme en est un exemple.

21 - L'orgueil est l'estime de soi qui va jusqu'à écraser les autres, ou bien même prendre la place de Dieu, c'est-à-dire se mettre au centre du monde ; la gourmandise est une relation non mesurée à la réalité matérielle, que l'on réduit à soi, comme si l'on avait sur toute chose un empire absolu ; l'avarice préfère ses biens à toute autre valeur, en parti-culier la relation aux autres ou la simple justice ; l'envie est un appétit désordonné de biens matériels ou non, et il se couple avec l'orgueil lorsqu'il regarde avec haine quelqu'un qui nous semble plus doué que nous ; la luxure réduit le corps de l'autre (y compris en image), ou le sien propre, à un objet de jouissance, indépendamment du sens de la sexualité ; la colère agresse l'autre que l'on considère excessivement comme dangereux pour nous ; la paresse n'est pas seulement le fait de "ne rien foutre" comme disent les jeunes, mais aussi ne pas consentir aux efforts qu'il faut pour grandir, pour chasser le péché de notre vie.

22 - Jésus a une très longue polémique avec les Pharisiens en saint Jean à propos de la liberté. Tout le problème pour lui est de leur montrer qu'ils ont besoin de la grâce de Dieu, celle qu'il est venu offrir. Or, ils se croient déjà libres, mais Jésus le conteste : "Quiconque commet le péché est esclave du péché", Jn 8,34. Mais tout le passage est à lire et à méditer.

23 - Les films français souvent font un diagnostic sévère de notre époque, mais ne proposent jamais de solutions. Je ne citerai que celui de Michel Blanc, Embrassez qui vous voulez, mais il y en aurait beaucoup d'autres. Cette clair-voyance s'inscrit dans une longue tradition de notre littérature, dont La Rochefoucauld est un des meilleurs exem-ples. Devant la tâche impossible, le Français baisse les bras - c'est ce que l'un de mes confrère appelle le "pélagianisme de la faiblesse" : sans la grâce, nous sommes perdus, mais céder à la grâce nous perdrait ; statu quo donc dans un certain pessimisme.

24 - Nous contestons le contenu de la note, op. cit. p.1395, , lorsqu'elle juge que la réaction de Mère Henriette est une "méprise complète". Désirer la gloire n'est pas contraire à l'amour - ou bien l'on tomberait dans l'excès de ce que fut la doctrine mystique du "pur amour" - mais sainte Thérèse à cette époque n'a plus ce motif sous les yeux à titre de représentation.

25 - Un film d'ailleurs qui donne une petite idée de ce qu'est l'accomplissement après l'effeuillement : le professeur s'enfonce dans sa maladie, et finit avec un physique assez diminué. En même temps, il devient une sommité de sa faculté, prix Nobel, et rend un hommage magnifique à son épouse qui est restée avec lui jusqu'à la fin.

26 - Problématique du film I.A. de Spielberg : comment un petit garçon cybernétique peut-il aimer ?