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Introduction
La grandeur de l'homme est de ne pas rompre avec l'enfance.
E. Mounier
Nous ne verrons plus le bon pasteur de Banneux. Quel vide aux quatre coins de ce plateau, la disparition de sa figure ascétique aux yeux pleins de charité, de sa houppelande noire qui rassemblait les brebis autour d'elle ! Quel silence, l'absence de cette voix chantante dont l'accent débordait de tendresse et de ferveur liégeoises !
La mort du Chapelain, quel trou dans le ciel de Banneux !

L'abbé Louis Jamin dans sa 50e année
Pour le comprendre, il faut savoir exactement ce que fut son rôle, le rôle que la Vierge lui avait réservé. Car il était trop humble pour faire la moindre usurpation. Nous en sommes profondément convaincu, si la Mère de Dieu a voulu visiter Banneux, la présence du Chapelain Louis Jamin n'est pas étrangère à ce choix. Après la huitième apparition, quand Mariette Béco fait son dernier récit au Chapelain, elle clôt son propre livre, elle sort du mystère de Banneux, au point qu'elle refusera toujours farouchement que sa mission soit prolongée. Elle ne se prêtera plus qu'aux interrogatoires requis par les enquêtes. Parce qu'il doit en être ainsi et qu'elle a cédé la place. La tâche du Chapelain a commencé le jour où il a recueilli des lèvres de Mariette, sa première confidence. Elle a pris fin vingt-huit ans plus tard, quand son âme a répondu à l'appel de Notre-Dame, au jour et à l'heure mêmes où celle-ci avait dit adieu à Mariette. Pendant ces longues années, il a été le messager de Marie, le porteur du radieux message que personne n'a compris, ni servi comme lui. Il a vécu intégralement dans un monde à part, dont lui seul discernait pleinement contours et valeurs, le monde de la Vierge des Pauvres et des Nations, celui de ses paroles lumineuses, du cheminement de sa cause, de ses grâces, de ses désirs, de ses œuvres. Artiste dans l'âme, il a matérialisé ce monde mystérieux, il en a enchâssé les pierres dans les sapins et les bruyères de la Fagne de Banneux. Car ces pierres assemblées pieusement portent la marque de son génie, inspiré à la fois de nos Ardennes, de la Meuse et de l'Age d'Or qu'on appelle Moyen-Age.
Il s'en est allé, et il reste partout présent dans les multiples sentiers qui convergent vers Banneux depuis la vallée de la Vesdre, sur les coteaux boisés qu'ils gravissent et jusqu'aux hauts lieux de la chapelle, de la Source et du Château des Fawes . Il est présent dans cette nature et dans les édifices qui chantent la Mère du Sauveur. Et que dire de sa présence dans le cœur de ceux qui l'ont aimé et qu'il a aimés ?
Car son cœur à lui, blessé depuis tant d'années par le mal qui devait l'emporter, était sans mesure.
Je l'ai connu en mars 1933, quelques jours après la dernière apparition. Il m'avait appelé à Banneux. Voulant mettre un terme à la diffusion de fausses nouvelles et de versions fantaisistes, ayant lu mes reportages sur Beauraing, il me demandait, avec l'accord de l'Évêché, d'écrire et de publier le premier récit des événements. Cette rencontre, point de départ d'une inaltérable amitié, je la tiens pour une des quelques grandes grâces de ma vie. Pendant vingt-huit ans, il m'a donné d'innombrables preuves d'affection et de confiance qu'un laïque reçoit rarement d'un prêtre. J'ai essayé d'y être fidèle. Le présent ouvrage, qui est avant tout l'histoire de son âme, est le fruit de cette longue intimité.
Grâce à l'obligeance des prêtres dirigeants de Banneux-Notre-Dame, Monsieur le Chanoine Servais, Messieurs les Chapelains Van Loon et Merlot, j'ai pu compléter mon information et rafraîchir mes souvenirs, par leurs confidences et par la lecture des notes et de documents inédits. Enfin, Monseigneur Kerkhofs a bien voulu m'autoriser à lire la correspondance échangée entre le Chapelain et son Évêque pendant un quart de siècle. Qu'Il daigne trouver ici l'expression de ma respectueuse et liliale gratitude.
Cette biographie suppose que le lecteur connaît le récit des apparitions de Banneux. C'est pourquoi il me paraît nécessaire de rappeler brièvement les événements.
Banneux est le nom prédestiné du domaine des pauvres et de la Sainte Vierge. En 1361, l'abbé de Stavelot, Hugues d'Auvergne, présentait à la Cour de Wetzlaer une charte reconnaissant que Banneux jouissait, de temps immémoriaux, du privilège de banalité, à cause de l'indigence de ses habitants.
Banneux est situé à trois lieues de Liège, sur un plateau cerné par la Vesdre, l'Ourthe et l'Amblève, ces trois fées de l'Ardenne Liégeoise. En 1933, le village compte moins de trois cent feux, des maisons de pierre coiffées d'ardoises et groupées autour d'une église et d'une mare. Les indigènes vivent de l'élevage. Leur langage est le wallon, dialecte d'oïl dérivé du latin. Au point de vue administratif, le hameau est une section de la commune de Louveigné, la paroisse relève théoriquement de la cure de Louveigné et est confiée à un chapelain.
A un kilomètre de l'église, le long de la route de Pepinster, s'étend la Fagne Saint-Remacle (appelée aussi la Fange), endroit marécageux où la famille Beco-Wégimont a bâti une maison ouvrière. Construite en face d'une sapinière, cette demeure comporte quatre pièces où grouillent sept enfants. Ce sont de pauvres gens. Le père, Julien Beco, chôme, la mère est affaiblie par ses couches successives. Elle est aidée par son aînée, Mariette, âgée de 12 ans, née le 25 mars 1921, un vendredi saint et fête de l'Annonciation. Cette enfant a abandonné le catéchisme et ne fréquente pas l'église.
Le 15 Janvier 1933. <
II est sept heures du soir. La paroisse de Banneux sommeille.
A la Fagne, une lumière brille dans la nuit. C'est la petite fenêtre de la maison Beco. Le visage collé à la vitre, Mariette fait le guet, attendant le retour de son frère Julien, âgé de dix ans, et qui n'est pas rentré à cette heure tardive.
Mariette regarde en écoutant la bise qui fouette les sapins.
« Maman ! » crie-t-elle tout à coup. Une dame blanche comme le jour se tient devant elle, au milieu du jardin, légèrement penchée vers la gauche. Distinguant une ceinture bleue et des mains jointes dirigées vers le sol, Mariette dit à sa mère : « On dirait la Sainte Vierge. » Elle n'a plus peur : l'Apparition lui sourit et lève l'index droit pour l'appeler. Spontanément, Mariette récite des avés, mais n'ose s'avancer.
Le 18 Janvier.
Mariette quitte la maison et sort dans l'obscurité, elle qui n'ose jamais s'aventurer seule dans la nuit. Sans s'inquiéter du vent glacial qui traverse ses vêtements, la fillette s'agenouille au milieu du sentier. Et tandis qu'elle regarde vers l'endroit du jardin où, trois jours plus tôt, à la même heure, elle a vu la Sainte Vierge, elle récite pieusement son chapelet.
Soudain, elle tend les bras. La Dame se tient devant elle, un peu au-dessus du sol, les pieds reposant sur un petit nuage gris. L'Apparition lui fait signe de la suivre et glisse vers la route. Mariette la suit. Sans quitter l'enfant des yeux, la Dame va vers Pepinster. A trois reprises, elle s'arrête et chaque fois la fillette s'agenouille au milieu du chemin empierré. Enfin, la Vierge tourne à droite et gagne la lisière du bois qui borde la chaussée. Une source suinte à ses pieds.
« Poussez vos mains dans l'eau. » Mariette obéit et fait le geste qui la purifie, le geste même du prêtre qui se prépare à la Messe. A présent, l'Immaculée peut lui confier le message d'amour qu'elle porte à ses enfants. Montrant la source du bras droit, elle dit : « Cette source est réservée pour moi. Bonsoir. Au revoir. »
Le 19 janvier
Doucement, la Vierge descend du fond du ciel, grandit, frôle la cime des sapins et atterrit dans le jardin. « La voici ! », s'écrie Mariette en ouvrant les bras.

Je suis la Vierge des Pauvres
- Qui êtes-vous, Madame ?
- Je suis la Vierge des pauvres.
- Ah ! la sainte Vierge des pauvres…
De nouveau, elle conduit l'enfant à la source.
- Vous avez dit hier : « cette source est réservée pour moi. »
- Pour toutes les nations, pour soulager les malades.
- Merci.
- Je prierai pour toi. Au revoir.
Elle remonte vers le ciel où elle s'éteint, comme une lampe.

Cette source est réservée pour moi
Le 20 janvier
Exténuée, Mariette a dû rester au lit pendant toute la journée. Son cœur lui dit qu'il est sept heures. Elle veut descendre. Ses parents l'empêchent de se lever, puis finissent par céder à ses larmes. Il gèle à pierres fendre. L'enfant s'engage dans le jardin, s'agenouille, prie. La voici !
- Que désirez-vous, ma belle Dame ?
- Je désirerais une petite chapelle.
Notre-Dame ouvre les bras et bénit la fillette. Déjà, elle s'élève. Peinée, Mariette se lève pour la suivre. Puis, la voyant monter, inaccessible, la pauvre petite s'effondre au milieu du sentier.
Le 11 février
Il y a soixante-quinze ans, dans la grotte de Massabielle, Bernadette a vu pour la première fois la Vierge Immaculée - Mariette l'ignore.
Or, depuis trois semaines, elle sort chaque soir et, en priant, elle attend vainement la Dame. Reviendra-t-elle ?
Elle a dit un chapelet à genoux et, fatiguée, se lève pour entamer le second. Soudain, elle s'écroule. Voici la Sainte Vierge et elle appelle l'enfant. Celle-ci va, pas à pas, vers la source. Arrivée là, elle recommence ses prières.
- Je viens soulager la souffrance.
- Merci ! Merci !
- Au revoir.
Déjà, la Dame remonte vers les étoiles et Mariette pleure parce qu'elle est partie.
Le 15 février
Maintenant, une vingtaine de personnes sont rassemblées autour de Mariette. Si même elles s'associent à ses prières, elles ne voient rien. Et l'enfant voudrait que les grands se fient à ses sens ! La Vierge ne peut exiger cela. Il faut une preuve, sinon ils ne croiront pas.
Mariette obéit et dit à la Vierge quand elle apparaît :
- Sainte Vierge, M. le Chapelain m'a dit de vous demander un signe.
- Croyez en moi, je croirai en vous. Maintenant, Mariette, voici quelque chose pour toi toute seule. Tu ne le diras à personne, pas même à papa ou maman.
Mariette Béco recèle dans les tréfonds de sa mémoire le secret que ses lèvres d'enfant ne trahiront jamais. Elle l'écrira pour ne pas l'oublier, puis déchirera le papier.
- Au revoir.
Le 20 février
Voici la Sainte Vierge. Mariette la contemple longuement, puis, la suivant, se dirige vers la source. A l'accoutumée, elle s'agenouille trois fois en chemin. La Dame lui sourit maternellement. « Ma chère enfant, priez beaucoup », dit-elle d'une voix grave - « Au revoir. »
Elle a cessé de sourire en demandant des prières ; sa tristesse a frappé l'enfant.
Le 2 Mars
La pluie tombe drue sur les épaules de la fillette qui prie. Tout à coup, elle se tait, ouvre les bras : la Vierge descend des nuages et se pose dans le jardin.
- Je suis la Mère du Sauveur, Mère de Dieu. Priez beaucoup.
- Oui.
Elle impose les mains à Mariette, la bénit. C'est le tendre geste de la maman qui va quitter sa fillette.
- Adieu,
Le mot a sonné comme un glas dont Mariette a compris le sens déchirant - Déjà, la Mère de Dieu s'élève au dessus du potager. Mariette, le coeur brisé, s'élance pour la retenir ou pour l'accompagner, puis elle tombe à genoux et s'écroule sur la terre détrempée.
Pour elle, ce 2 mars restera l'affreuse journée qui l'a faite orpheline. « Elle est partie et je ne la reverrai plus », dit-elle le lendemain au chapelain en pleurant à chaudes larmes. « Elle m'a dit : adieu ! »
Le prêtre la console en lui promettant qu'elle la reverra au ciel - Au cours de cet entretien, il recueille un aveu délicieux : jusqu'à ce jour Mariette s'est figuré que la Sainte Vierge vivait encore sur la terre.
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