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Chapitre IX
Dans l'instruction et le triomphe de la cause des Apparitions de Banneux, la personne, le comportement et les travaux du Chapelain occupent une place considérable.
Sa personne et son comportement d'abord. Qu'on le veuille ou non, il était au centre du mystère. Les partisans comme les adversaires de Banneux l'ont ainsi considéré. Je reviendrai plus loin sur cet aspect du problème.
Par ses interrogatoires contemporains des événements, il fixa immédiatement l'image, les gestes et les paroles de la Vierge des Pauvres. Ses procès−verbaux sont des modèles de précision et de clarté. Ils constitueront au regard de l'Évêque qui tranchera et des théologiens qui l'éclaireront, la pièce liminaire et fondamentale du dossier. Ce document, il ne faut pas l'oublier, nous le devons à sa prudence autant qu'à son courage. Il le compléta rapidement par des notes minutieuses sur Mariette, sur ses attitudes, sur tous les alentours des Apparitions et par d'innombrables communications à son Évêque. En effet, depuis les apparitions jusqu'à la décision finale de Monseigneur Kerkhofs, il a adressé à ce dernier des centaines de lettres. Il y relatait les moindres faits pouvant intéresser la cause, il les commentait franchement, donnant son point de vue et ses arguments.
Enfin, son Évêque l'a délibérément associé à l'instruction de la cause, le considérant comme son représentant à Banneux et un conseiller précieux en la matière. C'est ainsi que le Chapelain a participé aux démarches les plus graves, aux combats les plus ardus.

Un homme de Dieu
Il n'entre pas dans mes intentions, ni dans le cadre du présent ouvrage, de refaire l'histoire du procès canonique de Banneux. Je renvoie le lecteur aux admirables travaux du Chanoine Onclin et du R. P. Beyer, dans l'ouvrage intitulé : Notre Dame de Banneux. Les faits de la Cause (Dessain). L'exposé théorique du premier montre qu'en dehors du pouvoir d'évocation du Saint Siège, l'Évêque du lieu est le seul juge du caractère surnaturel et de l'authenticité de tels événements. Il est maître de l'instruction de la cause, il choisit librement ses moyens d'information, il n'est pas astreint à une procédure particulière. Si même, par prudence, il s'entoure de conseillers autorisés, il ne peut leur déléguer son magistère, il n'est pas tenu de suivre leur avis. S'il crée une commission pour procéder à l'instruction des faits, les conclusions de cette commission ne sont qu'un élément d'appréciation et ne s'imposent pas à lui ; elles n'ont pas le caractère d'une décision, elles ne forment qu'un avis.
Appliquant ces principes à l'étude particulière de la cause des apparitions de Banneux, le R. P. Bayer en a étudié les diverses étapes : instruction de la cause par l'Évêque de Liège en vertu de son pouvoir ordinaire ; intervention du Cardinal Archevêque de Malines en vertu d'un mandat du Saint Siège qui avait usé de son pouvoir d'évocation le 9 janvier 1935 ; nouvelle intervention de l'Évêque de Liège à partir du 2 janvier 1942, le Saint Siège ayant rapporté sa décision d'évocation et, par le fait même, rétabli le pouvoir de juridiction de l'Ordinaire du lieu ; le 16 mai 1942, création d'une commission diocésaine à laquelle l'Évêque n'aurait pas pu déléguer son magistère, dont la seule mission était de lui apporter des éléments d'appréciation complémentaires ; le 22 août 1949, reconnaissance définitive du caractère surnaturel des faits de Banneux, nonobstant l'avis défavorable de cette commission.
Dans cet ouvrage, je me bornerai donc à considérer le rôle du Chapelain dans le cheminement de la cause.
Nous l'avons vu, il fut la première autorité ecclésiastique à croire à la réalité des Apparitions. Dès que son Évêque le lui permit, il prit de lourdes responsabilités, notamment la construction de la chapelle, raménagement de la source, la direction du culte. Or l'intensité et la pureté de ce culte exerceront une grande influence sur l'opinion de Monseigneur Kerkhofs, juge du procès.
Le 2 mars 1934, celui-ci instituait la Commission diocésaine d'enquête sur les faits de Banneux et fixait sa mission. Il avait annoncé cette nouvelle au Chapelain, d'abord verbalement, puis par sa lettre du 14 mars. La réponse de ce dernier, datée du 25 mars, éclaire les rapports d'affectueuse confiance qui se sont établis entre le prêtre et son Évêque, animés par la même foi dans la Vierge des Pauvres.
« Tout d'abord, laissez-moi vous dire ce que si souvent je vous ai confié, combien la simplicité avec laquelle vous appuyez à l'occasion les faits de Banneux de votre opinion personnelle, me soutient et me fait aussi penser que, si tout va de mieux en mieux, il y a là une réponse de Marie à votre foi. »
« … Je me demande quel élément depuis plus de deux ans que nous cherchons et que nous prions, est venu sérieusement ébranler la thèse d'une manifestation surnaturelle ? Aucun, n'est−il pas vrai et même, au contraire, lorsque vous parlez de conviction grandissante, il n'y a rien, en ces termes, d'excessif. »
Il ne se fait pas d'illusions et sais que la partie sera difficile, mais il voit beaucoup de raisons d'espérer.
« Par ailleurs, si je compte bien, ne sommes-nous pas, avec la Commission que vous avez constituée le 2 mars dernier, devant une quatrième enquête ? Il me semble en effet que nous pouvons nommer première enquête celle que j'ai dû organiser moi−même au début, qui a réuni les faits et leurs discussions mêmes au presbytère de Banneux en mars 1933. Les prêtres de votre entourage, je songe surtout à Monseigneur Simenon et à Monseigneur Leroux, ont eu alors en mains les pièces et vous en avez conféré avec eux, discutant le contenu et l'explication des faits. Deuxième enquête donc. En décembre 1933, voici la Commission interdiocésaine qui prend fin en somme en mars dernier. N'était−ce pas là une troisième enquête ? Après ce que l'on est ainsi en droit d'appeler un examen sérieux des événements, est-il imprudent d'avoir une opinion et d'agir en accord avec elle ? Personne à ma connaissance ne vous critique. Au contraire. »
Le 1er avril, fut connue une décision du Saint−Office, donnant mandat au Cardinal de Malines d'instituer un procès canonique régulier au sujet des faits. En même temps, Rome prenait des mesures draconiennes concernant le culte et les publications. Les évêques de Liège et de Namur − ces dispositions visaient également Beauraing − ne connaissaient ce décret que par une information privée. Il était encore possible d'éviter la promulgation, qui lui donnerait force de loi.
Le Chapelain supplia Monseigneur Kerkhofs d'aller immédiatement à Rome sa lettre du 6 avril 1935. Au même moment, Monseigneur Heylen, évêque de Namur, exprimait le même avis. Deux jours plus tard, accompagné de l'abbé Jamin, l'Évêque de Liège prenait le train, mandaté pour plaider en même temps la cause de Beauraing. Le 10 avril, il eut une entrevue assez peu encourageante avec le Secrétaire du Saint−Office. Par contre, le 11 avril, le Saint−Père qui le reçut d'abord seul, puis en présence du Chapelain, leur réserva un accueil très paternel et fut favorablement impressionné par l'exposé de l'Évêque de Liège. Le 26 avril, celui−ci apprenait que le Saint−Office avait suspendu l'application de ses décisions.
Toutefois, le danger n'était pas définitivement écarté. Sans doute, l'enquête canonique diocésaine ordonnée par Monseigneur Kerkhofs se poursuivait favorablement. Mais il n'avait pu recouvrer la plénitude de son magistère sur les faits banneusiens. En janvier 1937, les nuages accumulés sur Banneux et Beauraing crevèrent brusquement et des lettres du Saint-Office et de la Nonciature rappelèrent que le décret du 9 janvier 1935, communiqué le 1er avril de la même année, n'était pas rapporté et devait sortir ses effets.
La lettre du 19 janvier 1937 du Chapelain à son Évêque est un cri d'alarme, en même temps qu'un acte de foi. On sent que, pour défendre la cause que la Sainte Vierge lui a confiée, il est prêt à lutter de toute son âme et de toutes ses forces. Cet homme doux et pacifique est capable de toutes les énergies dès que Banneux est en péril.
« Après avoir pris connaissance des lettres du Saint−Office et de la Nonciature, j'ai ressenti la même douleur qu'en avril 1935, j'ai regardé le tableau de la Sainte Vierge dont c'est aujourd'hui la fête et j'ai dit : Magnificat. »
« … Cependant, convaincu de l'excellence de notre cause … il ne nous est pas interdit de demander la force au Saint−Esprit pour défendre notre bon droit. »
« … Il est en tous cas des mesures qui me paraissent toujours et plus que jamais irréalisables devant le fait actuel. Je veux parler de ce scandale qui serait plus grand que le bien envisagé, éclatant après une enquête diocésaine qui est favorable mais qu'on jugerait tout autre s'il fallait agir exactement comme l'indiquait le décret du 9 janvier. Il s'agit des pèlerinages et de la revue. D'ailleurs, votre entrevue secrète avec le Nonce en mai 1935 a certainement pour effet d'interpréter ce décret. »
Il s'excuse de son audace. Il affirme qu'il faut beaucoup de fermeté, que « la Sainte Vierge veut beaucoup d'énergie. » Il suggère de nouvelles interventions auprès du Saint−Père. En vérité, cet orage s'apaisa comme le précédent. La première enquête canonique diocésaine, clôturée par des conclusions nettement positives, fut transmise à Malines. A partir de ce moment, le procès de la cause fut gelé jusqu'à ce que le Saint−Office rendît à l'Évêque de Liège le pouvoir de juger, décision qui intervint le 2 janvier 1942 et dessaisit définitivement Malines.
Le 19 mars de la même année, Monseigneur Kerkhofs reconnut officiellement le culte, tout en ajoutant qu'il croyait personnellement à la réalité des Apparitions, et que les fidèles pouvaient partager son sentiment sans imprudence.
Le 16 mai 1942, il constitua une nouvelle commission diocésaine. Vers la mi−février 1945, elle émit un avis contraire aux réquisitions du postulateur : « Le caractère surnaturel des faits n'était ni certain, ni même probable ».
Ce document portait la signature de trois prêtres connus et, à bon droit, fort estimés dans le diocèse. On ne peut leur adresser le moindre reproche d'avoir exprimé l'opinion qu'ils s'étaient formée en âme et conscience. Ils n'ignoraient pas que leur sentiment allait à l'encontre de la conviction de leur Évêque et leur franchise n'en était que plus méritoire. Néanmoins, Monseigneur Kerkhofs reçut de plusieurs critiques, eux aussi théologiens éminents, « des remarques et des notes qui paraissaient infirmer la valeur du rapport de la Commission » (R. P. Beyer, op. cit., p. 236 et seq.). C'est pourquoi, après un premier moment de désarroi, l'Évêque de Liège maintint son attitude favorable.

Monseigneur Kerkhofs lors de la bénédiction de la Chapelle
de la Vierge des Pauvres à Vandœuvre−lès−Nancy le 17 Mai 1953
Quant au Chapelain, il l'avait accueilli avec une étrange sérénité : « Non, cher Monseigneur, » écrit-il à son Évêque, « la Sainte Vierge ne nous demandera pas de brûler ce que nous avons adoré ». Il ajoutait que cette épreuve n'avait pas le moins du monde atténué la fermeté de son adhésion au caractère surnaturel des faits. Il se réjouit en apprenant que Monseigneur Kerkhofs soumettait les conclusions de la Commission au Père Scheuer et le prier de les étudier pour y consacrer un mémoire. Finalement le rapport de la Commission allait susciter une étude approfondie de la cause. Pourtant ce rapport infligeait au Chapelain une épreuve particulièrement cruelle. En effet les auteurs semblaient voir dans sa personne et son comportement une des pierres d'achoppement. Ils paraissaient lui reprocher d'avoir désiré les apparitions, d'avoir pris Mariette au sérieux tout de suite en l'interrogeant d'une manière solennelle.
Pourtant la correspondance échangée entre le Chapelain et son Évêque démontre qu'au départ, il ne prit pas les faits au sérieux. La preuve en est qu'il accueillit avec soulagement le grand intervalle du 19 janvier au 11 février 1933. Il crut l'affaire classée et il l'écrivit à Monseigneur Kerkhofs.

Plaque commémorative à cathédrale de Liège en reconnaissance
à Monseigneur Kerkhofs pour son action généreuse durant la seconde guerre mondiale
Bien sûr, comme nous l'avons exposé, le 15 février, il fut bouleversé par les paroles de la Vierge, il entendit son appel et lui donna sa foi. A partir de ce jour, il ne fut plus neutre, il n'aurait pu le demeurer sans lâcheté et sans hypocrisie. Lui fera−t−on grief, ayant reconnu sa Mère du Ciel, de l'avoir reçue tendrement ? De ne pas avoir rejeté une grâce extraordinaire ? N'a−t−il pas suivi les directives de Monseigneur Kerkhofs, sans jamais le mettre devant le fait accompli ?
Quant à ses interrogatoires, il les avait conduits avec discrétion et ils ont été la matière première de toutes les recherches ultérieures.
Enfin, n'est-ce pas la prudence du Chapelain qui a épargné à Banneux la publicité et d'autres écueils dont Beauraing a tant pâti ?
Les travaux des R. P. Rutten et Scheuer, la connaissance personnelle absolument unique que Monseigneur Kerkhofs avait des faits, les seuls contenu et contexte des Apparitions aboutirent à la reconnaissance solennelle de leur caractère surnaturel. Loin d'être une pierre d'achoppement, la personne, le comportement du Chapelain, les fruits de son action ont largement contribué à ce triomphe. Là encore, son rôle a été providentiel et sa foi déterminante.
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