
Accueil - « Chapitre IX -
Chapitre X
Banneux est sur la route de Tancrémont. Le Chapelain y voyait une indication et il en fit le symbole de sa vie spirituelle. Toute sa dévotion à la Mère du Sauveur était un tremplin d'où il s'élançait vers le Christ et vers le Père. Cet homme d'action qui a élevé une cité de pierres et d'œuvres était avant tout un saint prêtre en constante communion d'esprit avec le Seigneur. Et cette vie intérieure était la source de son inépuisable charité. Il donnait tout à tous, depuis son chapelet jusqu'à son argent de poche, et surtout son cœur.
Dans son zèle, les journées lui paraissaient toujours trop courtes. Dès cinq heures du matin, il faisait une première méditation soit dans sa chambre, soit dans le parc du Home. Il disait aussi une partie de son bréviaire, puis, jusqu'à six heures et demie, se consacrait à des travaux d'ordre purement spirituel, tels que des lectures et la préparation de ses sermons. A six heures et demie, il célébrait la Sainte Messe, suivie de l'action de grâces et d'une oraison. Après le déjeuner qu'il prenait en famille − l'expression était de lui et visait la famille spirituelle du Home − il se reposait jusqu'à neuf heures et demie, le plus souvent en lisant.
Sa matinée, il la consacrait au bureau, à des visites, des travaux divers et une visite à la Chapelle des Apparitions. Il dînait en compagnie des prêtres présents au Home, mais les quittait un moment pour passer au réfectoire des monitrices à qui il disait un mot délicieux, toujours le même : « Je viens mesurer les sourires » . Délicate attention à laquelle il tenait tellement qu'il n'y a jamais manqué avant de s'aliter. Le repas était suivi de discussions amicales et d'un temps de repos. Puis, il se rendait à pied à la bénédiction des malades, à trois heures. Il rentrait pour le goûter, sauf s'il était retenu à la Chapelle par des prêtres ou des pèlerins. De quatre heures et quart à six heures et demie, il faisait de la correspondance, recevait des visiteurs, réservait parfois une demi−heure à la peinture. Puis, c'était le souper, le Rosaire à la Fagne, le retour au Home suivi d'un quart d'heure de colloque « en famille ».
Enfin il regagnait sa chambre. Là, il s'étendait. Il ne dormait jamais avant minuit. En attendant le sommeil, il récitait les litanies de Saint Joseph pour qui il avait une grande dévotion, celles de la Sainte Vierge, le Chapelet, il lisait, il méditait.

Poussez vos mains dans l'eau le geste qui purifie
Dans cette journée, il faut intercaler les imprévus et surtout les moments donnés aux enfants du Home dont il partageait d'ailleurs le déjeuner chaque dimanche matin et qu'il bénissait régulièrement le soir dans les dortoirs.
La journée du Chapelain se déroulait sous le signe de la joie, d'une joie consciente et profonde que la souffrance ne pouvait altérer, que les contrariétés et les déceptions ne détérioraient pas. Cette joie se reflétait sur son visage souriant, elle animait sa conversation enjouée et pleine d'humour. C'était la joie des vrais enfants de Dieu, source d'indulgence, de compréhension, de patience. Une joie communicative : chacun de ses amis, de ses visiteurs, de ses protégés en recevait une parcelle dans le creux de son cœur Car rien ne lui appartenait en propre et tout son être était donné. Il appartenait à Dieu, à la Vierge des Pauvres et au prochain. Et ce don se réalisait avec douceur et tendresse dans la fraîcheur et la jeunesse inaltérables. Car il avait fait sien l'idéal d'Emmanuel Mounier : « Maintenir en soi la petite flamme, la petite source chantante, l'une qui illumine et réchauffe notre vie intérieure, l'autre qui lui donne sa fraîcheur et sa limpidité, sa spontanéité ; toujours être … ouvert pour recevoir, comprendre, sympathiser, tendu pour rayonner et se donner, généreux, c'est-à-dire surabondant, dans ce double mouvement d'enrichissement et d'expansion ; en un mot toujours créer en soi ou hors de soi est le secret de la jeunesse perpétuelle. La jeunesse, à ce compte, se développe avec les années, qui lui apportent une plénitude de plus en plus grande. » Mounier et sa génération, p. 19. Lettre à Madeleine.
Jusqu'à l'âge de cinquante ans, malgré sa complexion déficiente, il a pu mener une existence à peu près normale. Il a même traité son corps avec une particulière rigueur puisqu'il l'exposait à tous les dangers du climat de Banneux et lui mesurait chichement les heures de repos. Un tel régime de travail et de prières ne pouvait que ruiner prématurément une pauvre santé.
Aussi, en 1953, il contracta une pleurésie d'une extrême gravité. Elle mit d'abord ses jours en danger, puis nécessita des traitements et des séjours de repos à la Côte d'Azur et en Suisse. Pendant de longs mois, il vécut seul, séparé de tout ce qu'il aimait, dans une cruelle inaction. A la fin de l'année 1954, après une longue convalescence, il put reprendre progressivement une partie de ses activités. Mais son organisme complètement épuisé était à la merci de la moindre rechute.
En septembre 1960, au lieu de prendre des vacances aussi nécessaires que méritées, il s'imposa une tournée de prédications et de conférences à travers la France. Il eut ainsi la consolation de prier une dernière fois à Lisieux sur la tombe de la petite Sainte Thérèse qu'il affectionnait particulièrement et dont il avait invoqué la protection sur les débuts de son apostolat sacerdotal. Hélas ! il rentra à Banneux exténué !
C'est clans la nuit du huit au neuf octobre qu'il subit le premier assaut du mal qui devait l'emporter. Une crise cardiaque le tenailla vers une heure du matin. Malgré de vives souffrances, il n'appela personne. Le dimanche neuf octobre, on le vit arriver en retard à la messe communautaire, pâle comme un spectre. Pendant la célébration du Saint Sacrifice, il titubait et se traînait devant l'autel. Il ne prêcha pas et déclara ne pouvoir prendre part au déjeuner des enfants. Le soir, un électro−cardiogramme décelait un infarctus étendu en phase aiguë.
A partir de ce jour, la directrice du Home, mademoiselle Thérèse Duchateau, s'offrit comme infirmière et le Chapelain accepta sa proposition avec gratitude. Elle l'a soigné avec un dévouement admirable. Je lui dois les principaux renseignements que j'ai pu recueillir sur les derniers mois du vénéré malade.
Jusqu'au vingt octobre, le mal ne cessa de s'aggraver. Ce jour−là, il exprima le désir de recevoir les derniers sacrements que Monsieur le Doyen Servais lui administra à onze heures trente. L'après-midi, les poumons parurent de plus en plus encombrés. Le soir, les médecins constatèrent qu'ils étaient remplis d' œdème jusqu'aux clavicules. Ils pratiquèrent des incisions et retirèrent une grande quantité de sang. Après une véritable nuit d'agonie, il s'endormit le matin. Avant l'intervention des docteurs, il avait dit à mademoiselle Duchateau : « Offrons tout à la Sainte Vierge. Elle fera tout ce qu'elle voudra de ce petit morceau de bois », voulant indiquer par là, comme il l'a expliqué plus tard, combien il se sentait « faible et misérable ».
La mort le guetta jusqu'au vingt−trois octobre. Pendant ces jours cruciaux, il ne cessa de serrer dans ses mains et de baiser une statuette de la Vierge des Pauvres, en murmurant de temps à autre : « Sub tuum praesidium… »
A partir du vingt-six octobre, jusqu'à la fin de l'année, il remonta doucement la pente. Matin et soir, il récitait à haute voix le Magnificat et le Te Deum ; pendant la journée, il n'arrêtait guère de prier. C'était le malade le plus doux qu'une infirmière pût rencontrer : il ne se plaignait jamais, il obéissait comme un enfant, son sourire accueillant touchait tous ses visiteurs.
« Il faut se laisser faire », confiait−il à mademoiselle Duchateau. « On se sent anéanti, complètement aplati entre les mains du Seigneur. On n'a plus de prétention, on s'abandonne comme un enfant.
− Le Christ, si nous nous abandonnons à Lui, va nous hausser jusqu'à son Père. Le but du Christ, c'est la gloire du Père. En s'abandonnant entre les mains de Jésus, on va droit au Père, terme de toute chose.
− Laissez-vous toujours hausser par le Christ Notre Seigneur. Il s'occupera de vous sanctifier.
− Ce qui m'a ému le plus, c'est de dire : « Oui, Père ». Insistez beaucoup sur Dieu le Père, l'Amour Infini.
− La mort est un éblouissement. La Sainte Vierge étant là comme médiatrice nous jettera dans les bras du Père.
− Une plainte délibérée est une offense faite à Dieu, parce que Dieu donne toujours la grâce d'état.
− Tout est grâce, dans l'épreuve comme dans le bonheur. On le sent dans les moments qu'on s'abandonne d'heure en heure et qu'on reste inerte entre les mains de Dieu. »
Il revient constamment sur cette idée d'abandon à la volonté de Dieu : « Se résigner », dira−t−il en fin novembre à un instant particulièrement pénible, « c'est mettre Dieu entre la douleur et le moi ».
Mais cette résignation n'est qu'un moyen, elle n'est pas le but :
« Pour nous laisser conduire par Marie au Christ, il suffit de croire et de prier.
− La mort, c'est la vraie vie.
− Notre vie, c'est un vestibule. En franchissant le vestibule, on entre dans la vie. C'est si beau de mourir ! C'est tomber dans les bras du Père ! »
Janvier 1961. Son état n'a cessé de s'améliorer. De nouveau, il peut s'adonner à la prière et à la lecture. Il exagère au point que Son Excellence Monseigneur van Zuylen doit lui défendre de réciter son bréviaire. Chaque soir, à six heures et demie, Mademoiselle Duchateau lui fait une lecture spirituelle. C'est ainsi qu'elle lui lit successivement l'Histoire d'une Âme, dans le texte authentique, le Double Visage de Sainte Thérèse, Les Lettres du Père Lebbe, Je ne meurs pas, du R. P. Troisfontaines.
Bien que le mois de février soit également favorable, l'idée de la mort ne le quitte pas. Le vingt sept février il répète : « C'est si doux de mourir. Il ne faut pas avoir peur de mourir. Mourir, c'est tomber dans les bras du Père. On ne connaît pas assez le Père, on n'aime pas assez le Père, on ne parle pas assez du Père. »
Le vingt-huit février, il supplie mademoiselle Thérèse de lui mettre le couvre-lit blanc :
« J'aimerais que vous me mettiez le couvre−lit blanc. Vous m'avez toujours dit que vous aimiez le blanc. Moi aussi, je l'aime, et puis c'est plus pauvre. Le Pape Pie XII et le Cardinal Mercier sont morts en blanc. »
Quand ce vœu fut exaucé, il dit un radieux merci.
Depuis quelque temps, il avait retrouvé la force de célébrer de temps à autre la Sainte Messe. C'était pour lui le comble du bonheur. Le soir, en se couchant, il déclarait : « Demain, je pourrai dire ma Messe. Que je suis heureux ! Quelle grâce »
Le deux mars, jour anniversaire de la dernière apparition et de l'Adieu de la Vierge des Pauvres à Mariette. A six heures et demie, le Chapelain est déjà levé, il se rase quand Mademoiselle Thérèse pénètre dans sa chambre. Elle le gronde doucement d'être si matinal et l'aide à terminer sa toilette. A sept heures et demie, il monte à l'autel. Tout le personnel du Home est présent comme s'il avait reçu une mystérieuse convocation. Après les prières au bas de l'autel, le Chapelain tourne vers l'assemblée un visage lumineux, presque transparent et dit gravement : « Nous allons offrir ensemble cette messe pour Monseigneur Kerkhofs. » En prononçant le nom de son Évêque, du père bien-aimé qu'il aurait tant voulu revoir, sa voix frémit de tendresse et d'émotion.
Après la Messe, il se reposa jusqu'à dix heures. Puis il se leva, se tint debout devant la fenêtre et, regardant le ciel, murmura : « Le plus grand miracle que la Vierge des Pauvres a fait à Banneux, c'est ma propre conversion, quand elle a dit : « Croyez en moi, je croirai en vous. »
A seize heures, entendant les cris des petits des pavillons, il se pencha par la fenêtre de sa chambre. Elle donnait sur la pelouse où les enfants prenaient leurs ébats. Accueilli par des cris de joie, pendant dix longues minutes, il agita les mains, leur adressa des gestes affectueux. On eût dit une scène d'adieux.
A dix-sept heures, comme les monitrices priaient à la chapelle proche de sa chambre, il les rejoignit et leur adressa quelques mots : « C'est aujourd'hui le plus beau jour de ma vie, c'est une journée de grâces. Mes chères enfants, priez bien et soutenez mademoiselle Thérèse. »
Au docteur, qui le vit quelques instants plus tard, il dit : « Docteur, je le sais bien, je n'ai plus besoin de vous. » Un sourire malicieux éclairait cette réflexion ambiguë. A six heures et quart, comme monsieur le Chapelain Van Loon le quittait, il le bénit et lui demanda sa propre bénédiction, gestes qui n'étaient toutefois pas exceptionnels.
Mademoiselle Duchateau se présenta quelques instants plus tard pour lui faire la lecture spirituelle. A son grand étonnement, il l'envoya au Rosaire : « Aujourd'hui, je fais le sacrifice de ma lecture spirituelle. Vous irez à la petite chapelle. Vous direz à la Sainte Vierge que tout est bien, et vous lui offrirez mes prières. » Elle s'attardait, inquiète, prétextant le froid. Il insista, la pressa, la suppliant à trois reprises d'aller vite et d'offrir à la Vierge « sa petite prière. » Tremblante et désemparée, elle l'abandonna pour la première fois depuis le début de sa maladie. En chemin, elle se remémora son comportement dans les derniers temps, elle fut saisie d'appréhensions. Pourtant rien ne paraissait les justifier … Le Chapelain n'était-il pas convalescent ?
Dans l'après−quatre heures, il avait adressé à M. le Doyen Servais, en retraite à Clervaux, une lettre pleine d'humour, qu'il avait illustrée en dessinant un chat habillé en bénédictin. Ce n'était guère le message d'un mourant conscient de son état. La dernière journée du chapelain n'en reste pas moins chargée de mystère. On dira − et c'est possible − que sa mort a coloré des coïncidences. Mais rien ne nous arrive, nous ne prononçons pas une parole sans la volonté ou la permission de Dieu. Ce deux mars 1961, Dieu, qui est bon et miséricordieux, était particulièrement présent au chevet de son prêtre. Qui fera le départ de l'action divine et des coïncidences ?
A son retour, Mademoiselle Duchateau crut le Chapelain endormi. Il reposait, souriant, sous son couvrelit blanc. Il s'en était paré lui-même jusqu'au menton. De sa main gauche, il tenait son petit chapelet blanc. Elle se pencha sur lui, elle l'appela en vain. Il était parti. A l'instant même où la Mère du Sauveur, vingt-huit ans auparavant, avait dit adieu à Mariette, elle était revenue chercher son doux chapelain pour le présenter à son Fils.

Priez pour nous
Il ne nous a pas quittés tout entier. Son œuvre nous reste et, n'en doutons pas, sa protection. Car c'était un homme de Dieu.
Prière de l'Abbé Jamin
Vierge des Pauvres, je crois en toi.
Je ne croyais plus assez que tu étais si proche,
que tu pouvais entrer de plain-pied dans ma vie
et féconder mon apostolat.
Sur les pages qui rapportaient ta Visitation,
je n'avais jeté qu'un regard distrait,
ne pouvant imaginer que,
derrière ce que je pensais n'être qu'une légende dorée,
pouvait se cacher une aussi formidable
et à la fois tendre réalité.
Je crois en toi
et je t'abandonne la marche de mes travaux.
Je te prie de féconder mes peines
et de veiller surtout à mon progrès spirituel.
Transforme-moi en brasier de foi, d'espérance et de charité,
pour que, par toi, je puisse donner Jésus aux âmes !
(Voir « La Vierge nous parle » Ed. Caritas Banneux, p. 153)
Accueil - « Chapitre IX -