
Le Secret de La Prière
Du Cardinal Newman
VII - La Bonne Part de Marie
Marthe, Marthe, vous vous souciez de beaucoup de choses, mais une seule est nécessaire, et Marie a choisi la bonne part qui ne lui sera pas enlevée.
(Luc, X, 42) - Parochial sermons, III, pp. 318-334
Bonne est toute parole du Christ ; elle a sa mission et son but ne tombe pas à terre (Basile, Const.monast., 1). Il ne se peut pas qu'Il ait jamais prononcé des paroles éphémères Celui qui est lui-même le Verbe de Dieu, exprimant selon son bon plaisir les conseils profonds et la volonté sainte de Celui qui est invisible. Bonne est toute parole du Christ. Ses propos nous seraient-ils parfois transmis même par des gens ordinaires, nous pouvons être sûrs que rien de ce qui nous est ainsi conservé, - soit que cela s'adresse à un disciple ou à un ennemi, soit que cela nous vienne par voie d'avertissement, d'avis de réprimande, de réconfort, de persuasion ou de condamnation, - n'a une signification purement accidentelle, une portée limitée et partielle, que rien ne regarde uniquement le moment, l'accident ou l'auditoire ; au contraire, toutes les paroles sacrées du Christ, bien que revêtues extérieurement d'une livrée temporaire, et ordonnées à un but immédiat, difficile de ce fait de dégager ce qu'il y a en elles de momentané et de contingent, n'en gardent pas toute leur force à chaque siècle. Demeurant dans l'Église, elles sont destinées à durer pour toujours dans les Cieux avec, comme écoulement, l'éternité. Elles sont notre règle sainte, juste et bonne, la " lanterne de nos pieds et la lumière de nos sentiers (Ps., CXIXI, 105). Cela à notre époque même, aussi pleinement et aussi intimement que lorsqu'elle furent d'abord prononcées.
Cela étant, quelque empressement qu'aient eu les hommes à recueillir les miettes tombant de Sa table, beaucoup plus sûrs encore sommes-nous de la valeur de ce qui nous est rapporté du Christ, du fait que nous le recevons non de l'homme, mais de Dieu. Ce n'est pas en vain que l'Esprit Saint, qui vint glorifier le Christ et donner aux évangélistes l'inspiration d'écrire, a tracé pour nous les paroles qu'Il savait devoir être pour nous d'une utilité spéciale dans les temps à venir, les paroles pouvant servir de loi à l'Église pour ce qui est de la foi, de la conduite et de la discipline. Non pas qu'il soit ici question d'une loi écrite sur des tables de pierre, mais d'une loi de foi et d'amour ; de l'esprit non de la lettre, d'une loi pour les cœurs vaillants qui accepteraient de " vivre toute parole ", quelque modeste et quelque humble qu'elle soit, " procédant de sa bouche ", et qui grâce aux semences répandues par le semeur céleste, pourrait faire s'épanouir ici-bas un paradis de divine vérité.
Essayons humblement, à la lumière de cette pensée, et avec le secours de sa grâce, de retirer du texte quelque bénéfice.
Marthe et Marie étaient les sœrs de Lazare qui, dans la suite, ressuscita d'entre les morts. Tous trois vivaient ensemble, mais Marthe était la maîtresse de maison. Saint Luc mentionne, dans un verset précédent le texte, que le Christ vint en un certain village, et qu'une " femme, du nom de Marthe, le reçut dans sa demeure ". Étant à la tête de la famille, elle avait des obligations qui, nécessairement, absorbaient son temps et ses pensées. Elle était, en l'occurrence, particulièrement occupée en raison du désir qu'elle avait d'honorer le Seigneur. " Marthe était très absorbée par son ministère de servante ". D'autre part sa sœr étant la plus jeune, était dégagée de tout souci matériel. " Elle avait une sœr nommée Marie, qui s'asseyait également aux pieds du Seigneur, écoutant Sa parole ". La même distinction, tant d'obligation que de caractère, apparaît dans le récit de la mort et de la résurrection de Lazare, tel qu'il est contenu dans le récit de l'Évangile de saint Jean : " Alors Marthe, aussitôt qu'elle eut appris la venue de Jésus alla à sa rencontre ; mais Marie demeurait tranquille dans la maison " (Jean, XI, 20). Peu après, Marthe alla appeler Marie sa sœr, secrètement, en disant " Le Maître est venue et t'appelle ! " (Ibid., 28). De même au début du chapitre suivant : " Là, elles lui servirent à souper ; et Marthe servait … Alors Marie prit une livre d'onguent fait de nard très précieux, en oignit les pieds de Jésus, et les essuya avec ses cheveux (Ibid., XII, 2-3). On observe en ces passages la même différence générale entre les deux sœrs, bien qu'à divers égards : Marthe dirige toujours et agit, alors que Marie est servante retirée et modeste du Christ, qui libérée des soucis du monde, se plaît à s'asseoir à Ses pieds et à entendre Sa voix, l'honorant de son mieux en silence, sans se mettre en avant en Sa sainte présence.
Revenons au texte : " Marthe était très occupée à Le servir ; elle vint à Lui et Lui dit : " Seigneur, ne vous préoccupez-vous pas de ce que ma sœr me laisse toute seule pour servir ? Dites-lui donc de m'aider ". À quoi Jésus de répondre et de lui dire, selon les mots du texte : " Marthe, Marthe, vous vous souciez et vous troublez de bien des choses ; mais une seule est nécessaire, et Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera pas enlevée "
Deux observations découlent de cet incident, ainsi que du commentaire qu'en donne notre Seigneur :
1. En s'appuyant sur la divine autorité, il y a lieu de distinguer tout d'abord deux manières de le servir : par le service actif et par l'adoration paisible. Non pas, naturellement, qu'il ait en vue ceux qui se disent ses serviteurs et ne le sont pas ; qui simulent l'une ou l'autre manière de vivre, qu'il s'agisse de ceux qui sont " étouffés par les soucis du monde " ou de ceux qui s'établissent dans la paresse et l'inaction comme sur le bord de la route, et " ne portent pas de fruit dans un but de perfection ". Non pas, non plus, que ces paroles impliquent que quelques chrétiens ne sont appelés à rien d'autre qu'à l'adoration religieuse, où quelques autres à rien de plus qu'aux emplois actifs (À noter cette restriction fâcheuse qui, pourtant, ne ressort point du texte bien considéré, mais qui prouve que la pensée du prédicateur de St. Mary's, si perspicace fût-t-il, présentait encore des lacunes regrettables que devait dissiper bientôt la pleine lumière catholique). Il est des gens actifs et des gens inactifs qui n'ont pas de part en Lui ; il en est d'autres qui ne sont pas sans défauts en tant que sacrifiant le loisir à l'action ou l'action au loisir. Mais ceux qui manquent de sincérité et les extravagants mis à part, restent deux catégories de chrétiens : ceux qui sont comme Marthe et ceux qui sont comme Marie, les deux le glorifiant à leur manière, ou par le labeur, ou par le repos, prouvant dans l'un comme dans l'autre cas qu'ils ne s'appartiennent pas, mais ont été achetés à grand prix, pratiquant l'obéissance et réguliers à exécuter sa volonté ? Travaillent-ils ? C'est en faveur de Lui. Adorent-ils ? C'est encore par amour pour Lui.
Au surplus, ce n'est pas d'eux-mêmes que ces deux catégories de disciples choisissent leur genre de service ; c'est Lui qui leur attribue. Marthe était peut-être la plus âgée, Marie la plus jeune. Je ne dis pas qu'il ne soit jamais loisible au chrétien de choisir soit de servir avec les anges, soit d'adorer avec les séraphins. Il le peut souvent, et béni soit Dieu s'il lui permet d'opter aussi librement pour ce rôle béni que loue spécialement notre Seigneur. Mais, dans l'ensemble, chacun a sa place marquée par Lui, s'il veut bien l'occuper, dans le cours de sa providence ; du moins en est-il sans aucun doute qui sont faits pour les soucis du monde. La nécessité de gagner sa subsistance, les soucis d'une famille, les devoirs résultants d'un poste ou d'un emploi, voilà les indications divines traçant à la plupart le sentier de Marthe. L'on me permettra donc de laisser de côté ce qui concerne la plupart pour l'arrêter de préférence à ceux qui peuvent être considérées comme appelés à la part choisie de Marie. Ce faisant, je montrerai plus clairement ce qu'est cette part.
Parlons d'abord, comme il est naturel, des gens âgés pour qui est passé le temps du labeur et, à qui semble-t-il, il est rappelé de servir Dieu par la prière et la contemplation. Telle était Anne ; " Elle avait un grand âge … et était veuve âgée d'environ quatre vingt quatre ans, ne quittant pas le Temple, mais servant Dieu dans le jeûne et la prière, nuit et jour " (Luc, II, 36-37). Nous voyons ici décrit à la fois l'appel d'une personne et son genre d'occupation même. Observons, au surplus, que c'étaient les promesses résumées dans le Christ Sauveur qui étaient l'objet auquel se référait son service. Quand il fut porté au Temple, elle " rendit grâce au Seigneur et parla de Lui à tous ceux qui attendaient la rédemption dans Jérusalem ". La même description de personne, certainement le même office, nous sont présentés dans la parabole de la veuve importune : " Il leur proposa une parabole pour démontrer que nous devons toujours prier et ne pas cesser " (Luc, XVIII, 1). La veuve dit : " Venge-moi de mon adversaire ". " et Dieu, demande notre Maître ne vengerait pas son propre élu qui crie vers Lui jour et nuit, malgré la mansuétude dont il fait preuve à Son égard ? ". À quoi il faut ajouter la description de saint Paul : " Maintenant, que celle qui est veuve et désolée se confie en Dieu et continue à Le prier nuit et jour " (I Tim., V, 5).
Sont compris ensuite dans la part de Marie les ministres de l'autel " Bienheureux, dit le psalmiste, est l'homme que tu choisis et fais venir en Ta présence, pour qu'il puisse habiter dans Tes parvis (Ps., LXV, 5). À s'en tenir à la règle de l'Apôtre, les diacres avaient à s'occuper des affaires matérielles de l'Église, les évangélistes à aller parmi les païens, les évêques à gouverner. Mais les anciens devaient rester, plus ou moins, dans le sein même du peuple de Dieu, dans les parvis de sa maison, au service de son culte, " remplissant l'office de prêtre ", comme nous le lisons dans les Actes (Actes, XIII, 2), offrant le sacrifice de louange et d'action de grâces, enseignant, catéchisant, mais sans se laisser occuper ou troubler par le monde ". Je ne veux pas dire que ces offices n'étaient jamais unis dans une personne, mais qu'ils étaient en eux-mêmes distincts, et que la tendance de la discipline de l'Apôtre était d'en séparer certains de la multitude des ministres chrétiens, qui serviraient Dieu et l'Église, en rendant grâces et en intercédant.
Je peux mentionner encore les enfants comme entrant de quelque manière en partage avec Marie. Jusqu'à ce qu'ils aillent dans le monde et soient pris par la vie d'affaires ou toute autre profession, leur temps d'école doit être en quelque sorte une contemplation de leur Maître et Sauveur. Sans doute ne sont-ils pas capables d'entrer dans les sujets sacrés aussi complètement qu'il leur sera possible dans la suite. Il ne convient pas de les forcer à servir d'une manière peu naturelle et ils ont besoin d'être exercés d'une manière active à l'obéissance indispensable en vue de l'avenir. Mais, après tout, nous ne devons pas l'oublier, Celui qui est le modèle des enfants aussi bien que des personnes plus mûres, fut, à l'âge de douze ans, trouvé dans la maison de son Père, et, quand vint pour Lui le moment de subir Sa passion, les enfants lui souhaitèrent la bienvenue en s'écriant : " Hosanna au fils de David ", accomplissant une prophétie et se rendant dignes, ce faisant, d'être loués par Lui.
Nous savons aussi, par l'autorité de saint Paul - s'il est nécessaire de la mettre en avant sur un point si évident - que la part de Marie est " dévolue plus ou moins ", car Marthe elle-même, bien que non mariée, est encore maîtresse de maison, était dans une certaine mesure une exception, et que les serviteurs de Dieu, comme saint Paul, pouvaient rester sans se marier, non pour moins travailler, mais pour travailler plus directement pour le Seigneur. Les paroles de saint Paul, ainsi que certains l'ont observé, rappellent à peu de chose près le langage employé dans le texte évangélique, quand on le lit dans l'original grec. Ce qui n'a rien d'étonnant, étant donné que saint Luc était un disciple de l'Apôtre et qu'il semble citer ailleurs son évangile. C'est comme s'il disait " Ceux qui ne sont pas mariés ont le souci des choses du Seigneur, de manière à être saints à la fois de corps et d'esprit. Je dis cela pour votre profit, afin que vous puissiez vous asseoir aux pieds du Seigneur sans être embarrassés " (Il convient de rappeler, en ce qui concerne Newman lui-même ce qui a été dit (Introduction non reproduite ici). l'instinct de célibat, qui se fit jour chez lui de très bonne heure, est à compter comme une grâce insigne dans son ascension spirituelle).
Il y a aussi un très grand nombre de chrétiens dans le cas de Marie, placés en diverses circonstances, et qu'on ne peut bien décrire : personnes riches ayant du loisir, ou actives ayant leurs heures de relâche, quand par exemple, elles laissent leur travail ordinaire pour se recréer. Notre Seigneur avait certainement en vue que tel ou tel de ses serviteurs l'adorât en tout lieu, non dans son cœur simplement, mais avec un cérémonial de dévotion. " Je veux donc, dit saint Paul, que tous," y compris ce sexe dont la punition spéciale est de " manger son pain à la sueur de son front ", " prient en tout lieu, élevant des mains pures ", en un culte commun et public, " sans ressentiment ni contestation " (I Tim., II,8). Nous voyons en effet que même le centurion romain Corneille avait trouver le temps, parmi ses obligations militaires, de servir Dieu continuellement avant de devenir chrétien, et qu'il en fut récompensé par la connaissance de l'Évangile : " Il priait continuellement, est-il dit, et ses prières et aumônes montèrent devant Dieu comme un mémorial " (Actes, X, 4).
En tout dernier lieu, il faut, à n'en pas douter, comprendre dans la part de Marie les âmes de ceux qui ont vécu et sont morts dans la foi et la crainte de Dieu. L'Écriture nous dit qu' " ils se reposent de leurs travaux " (Apoc., XIV, 3) et, ainsi que nous l'assure encore le Livre sacré, que leur occupation est la prière et la louange. Tandis que les serviteurs de Dieu, ici-bas, crient partout vers Dieu jour et nuit, ils intercèdent eux, là-haut, de leur lieu de repos, au-dessus de l'autel, à haute voix, pour la défense de ces saints intérêts qu'ils ont laissés derrière eux. " Durant combien de temps, Seigneur, tarderas-Tu à faire justice et à tirer vengeance de notre sang sur les habitants de la terre ? Nous Te remercions de ce que Tu as assumé la plénitude de Ta puissance royale " (Apoc, VI, 10 ; XI, 17). Telle est la compagnie de ceux qui se trouvent avoir reçu le lot de Marie : gens âgés et enfants, personnes non mariées et prêtres de Dieu, esprits des justes rendus parfaits, élevant tous vers Dieu d'un seul accord, comme Moïse sur la montagne, leurs mains saintes, tandis que combattent leurs frères, méditant sur les promesses du Sauveur ou écoutant son enseignement, ornant et embellissant Son culte.
2. La double caractéristique de l'obéissance chrétienne étant telle, j'observe en second lieu que la part de Marie est la meilleure des deux. Si notre Seigneur ne le dit pas expressément, il le laisse entendre clairement : " Marthe, Marthe, vous vous souciez et troublez de beaucoup de choses, mais il n'y en a qu'une de nécessaire, et Marie a choisi la bonne part qui ne lui sera pas enlevée ". À entendre ces mots à la lettre, on pourrait conclure que le cœur de Marthe n'était pas droit avec Lui, ce qui, ainsi qu'il résulte nettement d'autres détails de ce récit, n'est pas exact. Ce qu'Il voulait dire, c'est sûrement que la part de Marthe était pleine de pièges, étant une part de labeur humain, alors que Marie ne pouvait facilement errer dans la sienne ; qu'il y a une manière de nous occuper qui ne convient pas ; qu'il n'y en a qu'une de l'adorer ; que servir Dieu continuellement par la prière et la louange, quand nous le pouvons faire conjointement avec les autres devoirs, c'est aspirer à la " seule chose nécessaire ", et, pour parler avec solennité, à " cette bonne part qui ne nous sera pas enlevée ".
Il est impossible de lire les épîtres de saint Paul soigneusement sans se rendre compte de la fidélité avec laquelle il commente cette règle de notre Seigneur. Peut-on douter qu'elles parlent abondamment et souvent du devoir d'adoration, de méditation, de reconnaissance, de prière, de louange et d'intercession, et cela de manière à pousser le chrétien, dans la mesure où ses autres devoirs le lui permettent, à en faire l'emploi ordinaire dans sa vie ? Non pas, sans doute, au point de négliger son devoir d'état, ou même de se déclarer satisfait s'il ne s'est pas adonné à quelque œvre active de bienfaisance, éducation des jeunes par exemple, assistance des malades et des nécessiteux, occupation pastorale, étude ou toute autre tâche, mais en se consacrant à passer sa vie aux pieds de Jésus et à écouter sans cesse sa parole. N'est-ce pas là un privilège évident, supérieur à tout autre, si nous l'aimons réellement, que d'être appelé à cette vie supraterrestre ?
Voyons, d'après les passages suivants qui s'ajoutent à ceux déjà cités, s'il est possible d'en réaliser complètement le contenu dans le train de vie ordinaire des chrétiens, quoique tous, à n'en pas douter, soient tenus de cultiver au-dedans d'eux-mêmes et, dans une certaine mesure de faire passer en acte l'esprit qu'ils préconisent. Voyons, si ce n'est pas là des illustrations de cette bienheureuse et " meilleure part " dont Marie fut favorisée : " Persévérez dans la prière, et passez la veille en actions de grâces " (Col., IV, 2). " Que la parole du Christ habite en vous abondamment, en toute sagesse, vous instruisant et vous avertissant les uns les autres par des psaumes, des hymnes et des chants spirituels, chantant avec grâce dans vos cœurs au Seigneur " (Ibid., III, 16). " Réjouissez-vous toujours, priez sans cesse, rendez grâces en tout… ; n'éteignez pas l'Esprit, ne méprisez pas les prophéties " (Thess., V, 16-20). " Je désire qu'on prie partout et qu'on élève des mains saintes " (I Tim., II, 8). " Ne vous enivrez pas de vin, source d'excès, mais remplissez-vous de l'Esprit, récitant entre vous des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels, chantant et célébrant le Seigneur ; rendant grâces, toujours et pour toutes choses, à Dieu notre Père, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ " (Eph., V, 18-20). " Tenez donc fermes, ayant à vos reins la vérité pour ceinture …, prenez le bouclier de la foi … et le glaive de l'Esprit, qui est la parole de Dieu, priant toujours en toute sorte de prières et de supplications dans l'Esprit, veillant avec une absolue persévérance et suppliant pour tous les saints " (Eph., VI, 14-18) ainsi parle saint Paul ; de même saint Pierre : " Jetez en lui tous vos soucis ", exactement, comme dans le cas de Marthe, " car il se préoccupe de vous " (I Pierre, V, 7). " Abstenez-vous de vin pour pouvoir prier " (I Pierre, IV, 7), et saint Jacques : " Quelqu'un parmi vous est-il affligé ? Qu'il prie. Quelqu'un est-il joyeux ? Qu'il chante les psaumes " (Jacques, V, 13).
Telles sont les injonctions des apôtres. Observons ensuite comment elles furent mises à profit dans la primitive Église. Avant que ne fût venu le Consolateur : " les apôtres persévéraient ",- exactement le terme même de saint Paul dans les passages cités ci-dessus ;- ils persévéraient avec fermeté, persistant " d'un commun accord, dans la prière et la supplication, avec les femmes, Marie, mère de Jésus, et avec Ses frères ". De même, après la Pentecôte : " Ils persévéraient toujours, - le même mot, - poursuivant avec ténacité, d'un commun accord, dans le Temple, rompant le pain de maison à maison, prenant leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu (Actes, I, 14 ; II, 46). Ce privilège du début, nous le savons, leur fut bientôt enlevé en tant que corps. Vinrent les persécutions, qui les " dispersèrent " (Acte, VIII, 1) de-ci de-là sur toute la terre. Aussi durent-ils assumer la part de Marthe, chargés qu'ils furent de labeurs, agréables ou pénibles, agréables en ce sens qu'ils eurent à prêcher l'Évangile sur la terre, mais pénibles en ce qu'ils perdaient avec eux non seulement leur tranquillité matérielle, mais, en quelque sorte, leur quiétude spirituelle.
Comme des gens qui errent dans le désert, les voilà condamnés par le fait à rompre avec les rites institués par la divine grâce. Çà et là, au cours de leurs voyages, ils rencontraient un petit groupe de frères " prophètes et docteurs employés au ministère du Seigneur ", à Antioche ou, à Césarée, les filles de Philippe " vierges et prophétisant " (Acte, XIII, 2 ; XXI, 9). Ils se groupaient en secret pour le culte, craignant leurs ennemis, et, au cours des temps, quand se fit plus ardent le feu de la persécution, ils s'enfuirent au désert et établirent là des demeures pour le service de Dieu.
Ainsi la part de Marie fut-elle enlevée de l'Église pendant de nombreuses années, alors qu'elle peinait et souffrait. Saint Paul lui-même, ce grand Apôtre, bien qu'il eût des moments privilégiés, quand il fut ravi au troisième Ciel et entendit des anges, n'en fut pas moins un homme d'activité et de labeur. Il combattit pour la vérité et posa ainsi les fondations du temple. Il fut " envoyé pour prêcher, non pour baptiser ". Il ne lui fut pas donné de construire la maison de Dieu, car il était une figure, comme David, un " homme de sang ". Il ne fit que rassembler les matériaux pour l'édifice sacré. L'ordre du ministère, la succession des apôtres, les services du culte, la règle disciplinaire, tout ce qui est calme, doux et apaisant dans notre sainte religion, fut extrait par morceaux de ses épîtres par ses amis et disciples, en son propre temps, et dans le temps qui suivit, selon que le permettait l'état de l'Église.
En conséquence, dans la mesure où l'on pouvait goûter la paix, on éleva des constructions, au hasard des lieux et des moments, dans la caverne, le désert, la montagne, où vivaient perdus les serviteurs de Dieu, jusqu'à ce que vînt l'heure de la paix, et qu'après trois siècles, l'œvre fut accomplie. Depuis ce moment jusqu'à ce jour, le lot de Marie a été offert à la grande multitude des chrétiens, en admettant du moins qu'ils fussent dignes de le recevoir. S'ils connaissaient leur bonheur, ils sont nombreux maintenant, dans les divers rangs de la société, à pouvoir jouir de ce privilège de la louange et de la prière continuelle et à s'asseoir aux pieds de Jésus. Mais ils ne sont, après tout, que le petit nombre, la grande majorité des chrétiens n'ayant comme jour de repos que le jour du Seigneur ; ils déserteraient leur devoir s'ils vivaient les autres jours comme celui-là. Mais de servir Dieu paisiblement en son Temple et d'être en repos, si cela n'était pas accordé à quelques uns, il l'est à d'autres. Qui sont au juste ces personnes ainsi favorisées ? On l'a déjà dit en général. C'est tout ce qu'on peut avancer en cette matière, où chacun doit décider par lui-même, selon ses meilleures lumières et son cas particulier. Ce qu'en tout cas nous pouvons dire avec certitude, sans nous prononcer sur les individus, c'est que, s'il est une époque où la part de Marie est abandonnée et décriée, cette époque nécessairement n'en est que plus loin de l'esprit de l'Évangile.
Laissez-moi vous demander, en mode de conclusion, et pour votre édification, si par hasard nous n'en serions pas là ? Je dis " par hasard ", parce qu'en ces matières les gens montrent moins ouvertement qu'en d'autres leurs motifs et leurs principes comme étant d'une nature qui reste plus immédiatement entre Dieu et eux. Cela étant, n'est-ce pas du moins une époque en laquelle peu de personnes sont en situation, à cause de l'état même de la société, de " s'adonner continuellement à la prière et aux autres offices religieux directs " ? Le désir de la richesse n'a t-il pas rongé à ce point les cœurs que nous considérons la pauvreté comme le pire des maux et la sécurité dans la propriété comme la première des bénédictions ; que Mammon est tellement pour nous la mesure de tout que, non content de travailler nous-mêmes pour lui, nous enveloppons dans notre zèle mauvais tous ceux qui nous entourent, de sorte qu'ils ne peuvent s'empêcher d'y courir eux-mêmes après, en dépit d'eux-mêmes ? L'organisation de la société n'est-elle pas comprise de telle sorte qu'elle enrôle au service du monde presque tous ses membres, consentants ou presque contre leur gré ? Une personne ne serait-elle pas considérée comme dépourvue d'ambition et inutile qui ne se préoccuperait pas de se frayer un chemin dans la poursuite de ce que l'Écriture appelle " la racine de tout mal ", dans l'amour de ce qu'elle nomme " avarice, qui est idolâtrie ", et la possession des choses qu'elle déclare solennellement faire partie de celles qui excluent absolument quelqu'un du royaume des Cieux ?
Hélas ! Cela est-il niable ? La conséquence est que, bien entendu, le système entier de dévotion tranquille, de sainte méditation, d'affranchissement des soucis du monde, loué par le Sauveur dans le cas de Marie, est laissé de côté, méconnu ou plutôt négligé tout entier, comme l'est l'éclat du soleil par un aveugle, diffamé et ridiculisé comme quelque chose de méprisable et de vain. Il n'est assurément personne à la fois candide qui puisse douter que, si Marie vivait maintenant, si elle choisissait par principe cet état de vie dans lequel la trouva le Christ et se contentait de rester aux pieds de Jésus à entendre sa parole, dégagée de ce monde importun, elle serait blâmée et prise en pitié. Les indifférents la regarderaient d'un œil étrange et les sages avec compassion, comme perdant sa vie et choisissant une part ennuyeuse et triste.
Il y a longtemps que les choses sont ainsi. Même pour sainte Marthe, empressée comme elle l'était et fidèle, même dans son cas, on nous rappelle l'impatience et le dédain avec lesquels ceux qui sont très différents d'elle, les fils de ce monde, regardent ceux qui se consacrent à Dieu. Il y a longtemps que, même pour elle, nous paraissons être témoins, de façon typique, de la manière superficielle et antichrétienne qui caractérise notre époque dans son mépris des services de dévotion. N'avons-nous jamais entendu dire que le service quotidien n'est pas nécessaire ? N'avons-nous jamais entendu insinuer qu'il ne vaut guère la peine de s'y astreindre s'il ne réunit qu'un nombre suffisant de personnes, comme si une seule âme, même qu'il n'y en avait qu'une, n'était pas assez précieuse pour l'amour du Christ et la prospérité de son Église ? N'arrive-t-il pas qu'on objecte qu'une église partiellement remplie est un spectacle affligeant, comme si, après tout, notre Seigneur Jésus-Christ avait choisi la foule et non le petit nombre pour y chercher ses vrais disciples ? N'arrive-t-il pas qu'on soutienne qu'un ministre chrétien est hors de sa mission s'il ne travaille pas pour le grand nombre qui ne réagit pas, au lieu de travailler pour le petit groupe des gens plus religieux ?
Hélas ! il doit y avoir parmi nous quelque chose d'erroné, étant donné que nos défenseurs recommandent l'Église en se fondant sur le simple fait de son activité, de sa popularité, de son utilité visible, et se feraient à peine un scrupule de nous délaisser, si nous n'avions le grand nombre pour nous. Si notre sujet de gloire est que les gens riches, les puissants et le grand nombre, nous aiment, il n'y a pas lieu d'en tirer gloire au point de vue religieux, et cela peut servir à notre condamnation. Le Christ accepte à sa table " les pauvres, les boiteux, les estropiés et les aveugles ". C'est la veuve et l'orphelin, l'infirme, le désespéré, le dévot, unis dans la prière, qui sont la force de l'Église. Ce sont leurs prières, qu'ils soient nombreux ou non, les prières de Marie et de ceux qui lui ressemblent, qui sont le salut de ceux qui, avec Paul et Barnabé, livrent les combats du Seigneur. " C'est du travail perdu que de se lever tôt, de se coucher tard, de manger le pain de la douleur " si les prières sont interrompues. Si nous pensons résister aux ennemis, qui, en ce moment, sont à nos portes, si nos églises restent fermées, tout en ne nous livrant à la prière que quelques minutes par jour, c'est là de notre part pure fatuité (Il est difficile de plaider avec une plus ardente conviction l'importance souveraine de l'oraison dans la vie de l'Église comme levier de son action et garant de la fécondité de celle-ci).
Bénis en vérité de ceux que le Christ appelle à Lui pour l'entendre, pour être Ses serviteurs particuliers et Ses familiers ; bénis plus encore, s'ils obéissent à leur vocation et s'en montrent dignes ! Bénis même s'il leur est permis de saisir quelques moments dans le service qu'ils accomplissent pour le Christ, mais favorisés et honorés par-dessus tout, s'ils peuvent, sans rompre avec le devoir, mettre de côté, de plein cœur, ce qui est du monde, renoncer à la poursuite de la richesse, se libérer des soucis de famille afin de se présenter, comme une sainte offrande sans tâche ni souillure, à Celui qui est mort pour eux. Ce sont là ceux qui " Le suivent partout où il va ". C'est à eux qu'Il adresse plus spécialement les leçons de foi et de résignation qui nous sont rapportées dans l'Évangile : " Attention, dit-Il, gardez vous de l'avarice, car la vie de l'homme ne consiste pas dans la surabondance des choses qu'il possède. Ne vous souciez pas de votre vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. Considérez les lis des champs, comme ils croissent ; ils ne travaillent ni ne filent. Ne cherchez pas ce que vous mangerez ou boirez, et ne soyez pas inquiets, car toutes ces choses, les nations du monde les recherchent, et votre Père sait que vous en avez besoin. Ne craignez pas, petit troupeau, car c'est le bon plaisir de votre Père de vous donner le royaume. Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumône aux pauvres ; faites-vous des bourses qui ne s'usent pas, dont le voleur n'approche pas, et que la teigne ne corrompt pas. Ayez vos reins ceints et vos lampes allumées. Soyez semblables à des personnes qui attendent leur maître à Son retour des noces. Bénis soient ces serviteurs que le Maître, quand Il viendra, je vous le dis, trouvera en train de veiller. Vraiment, je vous le dis, Il se ceindra lui-même " Lui qui, sur terre, leur a permis de s'asseoir à Ses pieds pour entendre Sa parole ou d'oindre ceux-ci avec de l'onguent, et, les baisant à son tour, tout comme Il fit avant Sa passion par une inexprimable condescendance, - " Il Se ceindra, les fera asseoir pour manger, S'avancera pour les servir ; et, S'il vient à la seconde veille ou à la troisième, et les trouve en train de veiller, bienheureux sont ces serviteurs. Aussi, soyez prêts, car le Fils de l'homme viendra à l'heure que vous ne pensez pas ". (Luc, XII, 15-40)
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