
Le Secret de La Prière
Du Cardinal Newman
V - Le Service Quotidien
" Ne désertez pas les assemblées, comme certains en ont pris l'habitude ; exhortez vous au contraire mutuellement, et cela d'autant plus que vous voyez approcher le grand jour "
(Hébreux, X, 25) - Parochial sermons III, pp, 301-317
Les premiers chrétiens établirent l'Église sur la base d'une continuelle prière " Ils persévéraient chaque jour en un même esprit dans le temple, et, rompant le pain de maison en maison, prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur, louant Dieu " (Actes, II, 46-47). Saint Paul, dans ses épîtres, fait un devoir à leurs successeurs d'imiter toujours leur exemple. À la vérité, il eut été difficile de concevoir, même si lui et les apôtres étaient restés silencieux, qu'une si solennelle ouverture de l'Évangile, telle qu'elle est contenue dans le livre des Actes, eût revêtu seulement un caractère temporaire au lieu d'être plutôt un spécimen de ce qui, à chaque âge, devait trouver place parmi le peuple élu, ombre de ce parfait service qui sera dans les Cieux sa bénédiction. Saint Paul enlève tout doute à cet égard en faisant de cette prière commune une obligation incessante, en divers passages de ses épîtres ; par exemple : " Je désire qu'on prie en chaque endroit en élevant des mains saintes " I Tim., II,8). Persévérez dans la prière et veillez avec elle dans l'action de grâces " (Col., IV, 2) et le texte lui-même.
Mais, dira-t-on peut-être, les temps sont changés ; les rites et les observances de l'Église sont locaux et occasionnels ; il n'est pas nécessaire que ce qui était alors un devoir le reste, même quand il arrive à saint Paul de l'imposer à ceux à qui il s'adresse. Une telle prière continuelle était la forme particulière que revêtait la religion des premiers chrétiens ; la nôtre en a pris une autre. Qu'on ne suppose pas, du fait que je me permets de rapporter l'objection, que j'estime moi-même que cette prière une et continuelle puisse être considérée un seul instant comme un simple usage ou une mode. Mais c'est ainsi qu'on la traite, et que peut-être quelques uns d'entre nous ont été tentés à un certain moment de se la figurer dans le secret de leur cœur, inclinés que nous sommes à penser que le culte public à l'intervalle d'une semaine a en soi quelque chose de naturel, de convenable et de raisonnable que le culte continuel chaque jour de la semaine n'a pas. Mais, en admettant que le culte quotidien est une simple observance ou un usage, ce que n'est pas le culte dominical, en lui donnant son appellation la plus dédaigneuse et la plus désobligeante, la question reste de savoir si l'observance d'une prière une et continuelle était prévue par les apôtres pour toutes les époques de l'Église ou simplement pour les premiers chrétiens. Un précepte peu, après tout, n'être que positif, non pas simplement moral, et pourtant être de la perpétuelle obligation. Je réponds sans hésiter que la prière une, incessante, est prescrite par saint Paul que j'ai justement cité, extrait d'une épître relative aux règles du gouvernement et à l'ordonnance qui convient à l'Église jusqu'à la fin des temps. Il y a même des raisons plus plausibles d'enlever son caractère sacré au dimanche, qu'il ne mentionne pas dans son épître, que de négliger la prière continuelle dont il parle. Observons en effet de quelle manière explicite il en parle " Je veux encore que les gens prient en tout endroit ", non seulement à Jérusalem, non seulement à Corinthe, non seulement à Rome, mais même en Angleterre ce jour même, dans nos villages éloignés, dans nos villes opulentes, populeuses et affairées, quelques importantes que soient les affaires séculières qui absorbent nos pensées et notre temps.
Prenons encore le texte et voyons s'il est en faveur de la notion d'un changement ou d'un relâchement de la coutume primitive : " Ne négligeons pas de nous assembler de nous-mêmes, comme c'est l'habitude de quelques-uns, mais exhortons-nous l'un l'autre, et cela d'autant plus que nous voyons approcher le Jour ". Les troubles qui augmentent dans le monde, la furie de Satan, la folie des gens, l'effroi causé par le soleil, la lune et les étoiles, la détresse et la perplexité des nations, le cœur des hommes défaillant de crainte, le mugissement des mers et les vagues, tous ces témoignages pressants de la colère divine ne sont pas autre chose que des appels à demeurer plus persévéramment unis encore dans la prière. Ceci à l'adresse de ceux qui disent que nous nous laissons aller à rêver d'époques disparues, manquant notre but, nés que nous sommes hors du temple voulu, étant donné que nous insistons sur des devoirs et des pratiques, qui, maintenant, sont tout simplement démodés. Ceux qui considèrent le tumulte et la fièvre qui travaillent la nation entière, disent qu'il convient que nous soyons affairés et troublés nous aussi pour y correspondre ; que le cours des événements va dans un sens unique et que nous devons nous y associer, si nous voulons être gens pratiques ; que c'est chose inutile que d'essayer de s'y opposer, alors que ce serait une grande chose de le diriger ; qu'étant donné que l'époque actuelle aime à converser sur la religion et à en entendre parler, et ne se plaît ni à la pensée silencieuse, ni à l'attente patiente, ni aux prières qui se répètent, ni aux exercices sévères, nous lui devons obéir et, mettant de côté rites et sacrements, convertir l'Évangile en une foi rationnelle, c'est ainsi qu'on la nomme, et en une religion du cœur. Que ces personnes considèrent sérieusement l'exhortation de saint Paul à persévérer dans la prière, et cela " en tout lieu ", et cela d'autant plus que les affaires de ce monde deviennent de plus en plus troublantes et préoccupantes. Cela, sans omettre en rien de s'employer activement, mais sans négliger pour cette raison la prière.
J'ai parlé de saint Paul. Mais cette règle de " continuité dans la prière " est également illustrée par l'exemple de saint Pierre. Il avait appris du Sauveur son maître à ne pas considérer celle-ci comme une perte de temps. Le Christ l'avait pris avec Lui sur la sainte montagne, bien que la multitude attendit en bas la guérison et l'enseignement. De plus, avant sa passion, Il l'avait amené au jardin de Gethsémani, et, tandis que Lui-même priait, invité lui aussi à " veiller et prier, de peur d'entrer en tentation ".En conséquence, saint Pierre, dans sa première épître, comme saint Paul dans le texte cité, nous donne cet avertissement : " la fin de touches choses est proche. Aussi, soyez calmes et veillez en prières " (I Pierre, IV, 7). Dans un mémorable passage de son histoire, il reçut la révélation d'une vérité très importante et très consolante au moment où il faisait ses prières. Qui n'aurait dit qu'il perdait son temps quand, retiré dans la maison de Joppé pour plusieurs jours, il monta pour prier sur la terrasse de la maison, vers la sixième heure ? Etait-ce bien là la place d'un apôtre qui avait pour mission de prêcher l'Évangile ? Mettait-il alors la " lumière sous le boisseau ", au lieu d'aller au devant des exigences de son temps ? Pourtant, Dieu vint à lui et mit une parole dans sa bouche. Il apprit là cette vérité, réconfortante que les gentils n'étaient plus désormais gens grossiers et impurs, mais qu'il y avait possibilité de les admettre dans l'alliance de grâce. Si un apôtre trouvait son emploi à prier continuellement, à plus forte raison la prière s'imposait-elle à ces chrétiens sur lesquels ne reposait pas à un tel degré le labeur de l'apostolat. Aussi, lorsque saint Pierre était en prison, des prières étaient-elles offertes " sans cesse " par l'Église, prières qui furent exaucées, et quand, miraculeusement relâché, il arriva dans la maison de Marie, la mère de Marc, trouva-t-il " un grand nombre de personnes assemblées pour prier " Actes, XII, 12).
Une prière à heure fixe et continue, surtout faite à l'unisson, est donc, de toute évidence, le devoir des chrétiens. Si nous demandons à quel rythme il y a lieu de prier, je réponds qu'il nous faut considérer la prière comme un vrai privilège ; dès l'instant qu'elle est un devoir, oiseuse est la question. Assurément, une fois persuadés que nous pouvons approcher du siège de la miséricorde, le seul problème qui se pose est de savoir si quelque chose nous empêche d'en approcher souvent, quelque chose impliquant qu'une telle approche fréquente est présomptueuse et irrévérente. C'est une si grande miséricorde qu'il nous soit permis d'y venir qu'un esprit humble peut se demander à juste titre : " Venir quand je veux, n'est-ce pas une intrusion profane " ? Si ce ne l'est pas, chacun se réjouira d'y venir continuellement. Or, pour écarter ces craintes, l'Écriture contient des intimations très libérales nous y autorisant en tout temps. Ainsi, dans la prière du Seigneur, nous demandons pour le jour même le pain quotidien ; c'est donc que notre Sauveur voulait qu'on en usât chaque jour. Il est dit plus loin : " Donnez-nous ", " Pardonnez-nous ". C'est donc que nous pouvons à coup sûr présumer que Dieu nous a donné là une prière sociale. La prière même du Seigneur semble donc sanctionner le devoir de la prière quotidienne en commun.
Au surplus, si nous considérons ces mots de la parabole : " Dieu ne fera-t-il pas justice à ses élus, qui crient vers lui jour et nuit ? " (Luc, XVIII, 7), bien que ce soit là prendre les mots selon leur sens bien restreint, c'est deux fois par jour au moins que la prière semble nous être permise. Et, étant donné que, sous la loi ancienne, Daniel priait trois fois par jour et le psalmiste jusqu'à sept, nous pouvons conclure que des chrétiens ne sont sûrement pas irrespectueux et n'encourent pas le reproche de se livrer à de vaines répétitions en se rassemblant pour plusieurs services religieux.
Que répondre à des arguments, si imparfaits soient-ils, comparés à la preuve qui, dans l'ensemble, peut être apportée ? Je ne le vois pas, sauf peut-être que quelques uns des textes cités peuvent se référer à une simple prière secrète, ne s'accompagnant presque pas de paroles, et que quelques-uns d'entre eux ont prétendu parler, en premier lieu, de prière privée. Mais on ne peut nier d'autre part que la prière faite en commun, non la prière privée ou secrète, est celle que visent surtout les passages du Nouveau Testament relatifs à la prière en général. S'il en est ainsi, le reste peut s'appliquer, indirectement ou non, au gré de notre décision, sans que la conclusion tirée par ailleurs s'en trouve modifiée. Si l'on dit cependant que l'accomplissement du devoir consiste dans la prière en famille sans la prière à l'église, je répondrai que je ne parle pas du tout de celle-ci comme d'un devoir, mais comme d'un privilège. En voilà sûrement assez pour ceux qui ont " faim et soif de justice " et désirent humblement voir la face de Dieu.
Quelques mots maintenant de la façon dont les premiers chrétiens remplissaient ce devoir. Tout au début, alors que faisaient rage les persécutions, ils s'assemblaient quand et où ils pouvaient ; parfois, il ne leur était loisible que de tirer parti de la promesse du Christ : " Si deux de mes disciples s'accordent entre eux quelque part sur terre sur ce qu'ils désirent demander, le père céleste le fera pour eux ". Ils semblent, bien que par petits groupes, s'être assemblés continuellement dans les villes dès le début. Petit à petit, à mesure qu'ils devenaient plus forts ou qu'ils avaient la chance d'être tolérés, ils affichaient en plein leur privilège sacré, montrant bien par là quel était le désir de leur cœur.
Leur service religieux le plus solennel avait lieu le jour du Seigneur, comme un pouvait s'y attendre, quand on célébrait la sainte eucharistie (Bingham's Antiquities, XIII, 9). Après le dimanche, vint le mercredi et le vendredi, jours où l'on s'assemblait pour continuer le culte jusqu'à trois heures de l'après-midi, en observant le jeûne ; on faisait aussi l'eucharistie en quelques endroits. Le samedi encore était sanctifié, en certaines communautés de l'Église, avec une particulière dévotion ; les saints mystères y étaient solennisés, et d'autres services célébrés, comme lors du jour du Seigneur. L'on doit mentionner ensuite les fêtes des martyrs qui, s'ajoutant aux saints offices du dimanche, comprenaient la lecture, un compte-rendu concernant le martyr commémoré, avec exhortation à suivre son exemple. Ces jours privilégiés, le dimanche ou la fête d'un saint, étaient ordinairement précédés d'une vigile ou veillée religieuse, ainsi qu'on le trouve signalé dans le calendrier au début du Prayer Book (L'on voit ici le souci de Newman non point d'innover en matière liturgique, mais de remettre en honneur les prescriptions du Prayer Book tombées en désuétude). Ces cérémonies se prolongeaient durant la nuit. Il y avait, au surplus, des périodes sacrées ; tels étaient les quarante jours de Carême, par exemple, remplis par le jeûne, et les cinquante entre Pâques et Pentecôte, faits pour la joie.
C'était là, dans la primitive Église, le cours des dévotions particulières, sans oublier que chaque jour avait encore ses services religieux ordinaires, prières du matin et du soir. On peut aussi mentionner les prières des heures canoniales, dont l'usage fut d'abord privé, mais qui, finalement, se dirent en commun, à la troisième heure, ou neuf heure du matin, en souvenir de la descente du Saint-Esprit à la Pentecôte ; à la sixième, moment où Pierre eut sa vision à Joppé, en souvenir de la crucifixion de notre Sauveur ; à la neuvième, en souvenir de sa mort, heure à laquelle saint Jean et saint Pierre montèrent au Temple et guérirent le boiteux. En certains endroits, enfin, il y a lieu de l'ajouter, la sainte eucharistie était célébrée et distribuée quotidiennement.
Ce n'est certes pas une énumération complète des saints offices de la primitive Église ; c'est abondamment suffisant néanmoins pour montrer, selon mon désir, quelle haute idée on s'y faisait du privilège de la prière en commun et comment on interprétait à la lettre les paroles du Christ et de ses apôtres. Loin de moi de prétendre cependant que chaque point de discipline et d'ordre doit être exactement le même à notre époque. Les chrétiens avaient alors plus de temps à leur disposition que n'en ont beaucoup d'entre nous ; certaines particularités du moment et du lieu où ils résidaient pouvaient se combiner aussi afin de leur rendre possible ce qui ne l'est pas pour nous. Il n'en reste pas moins, pour toute personne de bonne foi qui considère le fait, qu'ils prenaient une certaine sorte de plaisir à un exercice que - je crains de devoir le dire, car cela même semble une profanation, - nous considérons, nous, comme pénible et ennuyeux.
Il vaut aussi la peine d'observer, chez les premiers chrétiens, qu'ils associaient dans leurs offices prière publique et prière privée. Les jours de fête, par exemple, lorsque l'office durait jusqu'à trois heures de l'après-midi, ils commençaient par chanter les psaumes mais les coupaient, comme nous le faisons d'habitude, par des leçons ordinairement tirées de l'Ancien et du Nouveau Testament. En quelques endroits, cependant, au lieu des leçons, on laissait, après chaque psaume, un petit moment pour une prière qui devait être faite en silence, ce qui ressemblait beaucoup à la courte prière que nous faisons en entrant et en sortant de l'église. Après les psaumes et les leçons, venait le sermon, les prières les plus solennelles n'ayant pas encore commencé. Suivait peu après la célébration de la sainte communion, de nouveau précédée d'un moment de silence pour la prière privée, telle que celle qu'il nous est loisible de réciter aujourd'hui en administrant les saintes espèces aux autres communiants.
Ainsi prolongeaient-t-ils et variaient-t-ils leurs offices, grâce surtout aux prières privées et aux psaumes. De la sorte, même quand il n'y avait pas de service, l'église pouvait encore être pleine de gens priant en secret et confessant leurs fautes, chantant tous en chœr des psaumes et des hymnes. Ainsi accomplissaient-t-ils les préceptes de l'Écriture : " L'un de vous est-t-il affligé ? Qu'il prie. L'un de vous est-t-il joyeux ? Qu'il psalmodie et : " Que la parole du Christ demeure en vous généreusement en toute sagesse, vous instruisant et vous exhortant les uns les autres avec des psaumes, des hymnes et des chants religieux, louant le Seigneur avec élan en vos cœurs (Jacques, V, 13).
J'en ai dit assez pour vous pénétrer des raisons qui m'ont décidé à inaugurer dernièrement le service religieux quotidien dans cette église. Je sentais que, sans lui, nous étions très différents des premiers chrétiens, et que c'était à moi de vous faciliter son observance. Sinon, je vous privais d'un privilège. Si vous me demandez pourquoi je ne l'ai pas commencé avant ce moment, je vous dirai pourquoi je l'ai commencé juste à présent. C'est que l'état des affaires publiques m'effrayait tellement que je n'ai pu supporter d'attendre plus longtemps. Il me semblait que c'était là, pour tous les chrétiens, une excellente invitation à prier avec d'autant plus de ferveur qu'ils pouvaient penser qu'approchait le jour de la vengeance. Oui, il me semblait injuste dans ces circonstances de vous frustrer d'un privilège, car je désire le considérer plutôt comme tel que comme un devoir.
Du coup se trouve écartée la question troublante de savoir si une personne doit y venir ou non. Partant de là, je ne suis pas obligé de blâmer qui ne vient pas. Je lui dis : " Si vous ne pouvez venir, c'est pour vous grand dommage. C'est peut-être votre droit ; vos occupations temporelles vous créant des devoirs pressants, vous devez servir comme Marthe, et vous n'avez pas le loisir de Marie. C'est entendu, mais vous n'en faites pas moins une perte, de même que Marthe en fit une alors que Marie était aux pieds de Jésus. Vous faites une perte ; je ne dis pas que Dieu ne puisse pour vous la réparer ; Il bénira sans nul doute quiconque persévère dans le chemin du devoir ; Il a béni Pierre dans sa prison et Paul sur la mer, de même que la mère de Marc ou les filles de Philippe. Assurément vous pouvez glorifier votre Sauveur même dans vos travaux habituels, vous pouvez penser à Lui ; vous pouvez penser à ceux qui sont réunis pour l'adorer ; vous pouvez suivre de cœur, dans la mesure du possible, les prières qu'ils offrent. Il n'y a à cela aucun doute. Essayez de réaliser pour vous-même que la louange et la prière continuelle sont privilège simplement ; comprenez seulement pour tout de bon ce qu'après tout, de façon ou d'autre, la masse des chrétiens ne veut pas admettre, à savoir qu' " il est bon d'être ici ". Éprouvez ce qu'éprouvaient les premiers chrétiens alors que la persécution les empêchait de se réunir, ou le saint roi David qui s'écriait : " Mon âme a soif de Dieu, surtout de Dieu vivant ; quand viendrai-je et apparaîtrai-je en présence de Dieu " (Ps., XLII, 3). Mettez-vous dans cet état d'esprit, et je ne serai plus exigeant sur votre assiduité ; vous viendrez alors, si vous pouvez.
C'est animé de telles pensées que je me suis décidé à offrir à Dieu ici moi-même le service quotidien, afin que tous puissent avoir la faculté de venir en présence de Celui, qui, un jour, viendra Lui-même ; à l'offrir sans attendre une assemblée, mais,comme notre Église le sanctionne, indépendamment de tout concours de fidèles, pour donner l'exemple, sauvegarder le besoin que vous avez de vous reposer les uns sur les autres ; me procurer, d'accord avec les premiers chrétiens et saint Pierre dans la chambre haute de la maison de Joppé, le bénéfice sinon d'une prière publique, du moins d'une prière privée, comme il convient au sacerdoce chrétien.
Il est tout à fait évident, en effet, que la majeure partie de notre service quotidien, bien que plutôt faite pour une assemblée que pour un individu, tout comme le Notre Père, peut être aussi utilisée, comme celui-ci même par une seule personne. Telle est en soi notre prière commune, notre Église ayant d'ailleurs spécifié dans son introduction à celle-ci son caractère, là où il est dit : " Tous les prêtres et diacres doivent chaque jour dire leur prière du matin et du soir, en privé ou en public, s'ils n'en sont empêchés par la maladie ou quelque autre raison majeure ". Et encore : " Lorsque qu'il officie dans toute église ou chapelle paroissiale, le vicaire ; s'il est chez lui et n'en n'est pas empêché par quelque raison valable, devra dire le même office dans l'église ou la chapelle qu'il dessert, et fera sonner une cloche en temps voulu avant de commencer, de manière que les gens puissent venir entendre la parole de Dieu et prier avec lui ".
Sans doute existe-t-il diverses raisons pouvant rendre inopportune la stricte observance de ces règles à tel ou tel moment, en tel ou tel endroit. Le fait même qu'elles sont tombées en désuétude invitera à les faire revivre avec prudence et graduellement, la rareté du clergé étant une autre façon de les suspendre. Elles n'en restent pas moins là, dans le Prayer Book, et ne saurait disparaître. Même si un jour de persécution, ce qui se peut difficilement supposer, on les arrachait du livre en un geste de mépris, elles ne garderaient pas moins pouvoir et vie près de Dieu. Si les prières étaient bonnes il y a trois siècles, elles le sont encore maintenant. S'il convenait qu'un ministre chrétien offrît alors une prière en son nom propre, il le peut sûrement encore aujourd'hui. S'il était alors l'interprète des saints éloignés et rapprochés, recueillant en les groupant en commun leurs prières et les présentant, de par la vertu de son sacerdoce, il l'est encore actuellement. La renaissance de cet usage est une simple question d'endroit et de temps, et, bien que ni notre Seigneur, ni son Église ne nous poussent à y faire de brusques changements, même pour un bien préférable, nous ne devons certainement jamais oublier ce qui est en théorie notre devoir, ce qui est en soi le meilleur, ce à quoi nous devons viser et ce pour qui il nous faut travailler.
En plus de l'ordre que nous en donne l'Église, nous avons besoin de nous autoriser d'un grand exemple pour montrer que le fait de prier spontanément dans les lieux du culte est l'office propre des ministres chrétiens ; nous le trouvons dans la vie de notre illustre modèle de foi et de sagesse chrétienne, Hooker : " À ce qu'il persuadait aux autres, dit son biographe, il ajoutait son propre exemple pour ce qui est du jeûne et de la prière, prenant habituellement chaque semaine des Quatre-temps la clé de la porte de l'église des mains du clerc de paroisse pour s'y retirer et s'y enfermer plusieurs heures ; il faisait de même presque chaque vendredi et les autres jours de jeûne ". (" Le profond Hooker ", écrit-t-il au début du ch. VI de Loss and Gain. Hooker, un des pères de l'Église anglicane - 1554-1600 -, représente le type du curé de paroisse pieux et mortifié. Il est en même temps l'homme de la via media, à égale distance du catholicisme et du calvinisme).
Ce saint homme gardait donc pour lui ses prières. Il ne célébrait pas le service quotidien, mais, si je cite son exemple, c'est montrer qu'il n'y a rien d'étrange ou d'inconvenant à ce qu'un ministre chrétien prie pour son compte dans une église, et, dans ce cas, ce ne l'est encore moins quand il donne à ses fidèles la facilité d'y venir s'ils le désirent. Tel a été et tel est mon sentiment. On objecte d'ordinaire, en parlant des prières quotidiennes en semaine : " Vous ne grouperez personne autour de vous, ou si peu de monde ! ". Mais ceux que le Christ a faits ses familiers et les dispensateurs de ses mystères ne dépendent pas de l'homme ; ils entraînent plutôt après eux à leur exemple. Le Christ a prié seul sur la montagne ; Il prie seul encore (car qui songe à se joindre à Lui ?) en présence de son Père. Lui seul intercède en personne pour les pêcheurs à la droite de Dieu. Ce qu'Il est réellement, nous le sommes en image ; ce qu'Il est par ses mérites, nous le sommes en tant qu'instruments. Nous sommes tels par Sa grâce, admis à occuper Sa place visiblement, quoique indignement, en Son absence, jusqu'à ce qu'Il vienne ; admis à nous reposer sur Lui, non sur notre peuple, à tirer de Lui notre autorité, non de celui-ci ; à être des centres autour desquels l'Église peut graviter et autour desquels, grande ou petite, elle existe réellement.
C'est pourquoi, en inaugurant et en continuant le service quotidien, je ne mesure ni ne mesurerai l'effet produit aux apparences (Cette inauguration eut lieu en 1834, le jour d'après la Saint Pierre. Étant donné l'assistance restreinte, c'est dans le sanctuaire séparé du reste de l'église par une barrière en pierre et formant ainsi comme une petite chapelle, qu'eut lieu tout d'abord le service en question, le daily service (Lett. And Corr, Ed 1911, t II, p 45.46.48.135.148.193.221). Si nous attendons que tous les hommes soient hommes d'oraison, nous pouvons attendre jusqu'à ce que le monde soit renouvelé. Mais, s'il en est ainsi, qui tracera la limite précise à atteindre et quel nombre est suffisant pour la prière en commun, alors que le Christ nous a dit que " petit est son troupeau " et que " là où deux ou trois sont assemblés en son nom, il est au milieu d'eux " ? J'estime que quelques chrétiens réunis à l'église suffisent à constituer le type même de sa véritable Église. Non pas réellement sa véritable Église - Dieu me garde de cette présomption - mais comme un gage et un type de celle-ci ; non pas son Église élue composée de tels ou tels individus, - car qui peut mieux connaître celui qui a été choisi que Celui qui choisit ? - non pas son élue de façon certaine, car il peut se faire que le devoir d'une personne soit d'être dehors, comme Marthe, qui était à sa place quand elle s'occupait à servir, n'étant fautive que lorsqu'elle pensait à critiquer Marie - non pas son troupeau complet, assurément ; ce serait en exclure les vieillards, les malades, les infirmes et les petits enfants ; - non pas sa phalange préférée et sans souillure, car Judas était l'un des douze, mais, en tout cas, selon les paroles et les promesses de ses saints, représentant la naissance du Christ à son état rudimentaire et lieu de résidence du Saint-Esprit, précieuse même s'il n'en est qu'un, parmi tout ce nombre, si petit soit-il, qui fait maintenant partie des serviteurs cachés de Dieu, et, comme c'est probablement le cas, bien qu'il n'y ait chez aucun d'eux que l'aube de la véritable lumière et les premiers feux du matin. Quelques uns aussi viendront par moments, lors d'un accident qui les y invitera, promettre qu'ils peuvent un jour trouver place et s'abriter dans le troupeau sacré. D'autres viendront à une heure de chagrin, d'ébranlement religieux ; d'autres, pour préparer la sainte communion.
Un service religieux n'est pas seulement fait pour ceux qui sont présents ; tout le monde en connaît l'heure, et plusieurs y font attention qui refusent leur présence corporelle - Remarque fort juste et tout à fait fondée, en psychologie, qui réduit à néant l'argument de la trop petite assistance à certains offices, les vêpres par exemple, mis parfois en avant pour les supprimer -. Nous avons avec nous le cœur de beaucoup. Ceux qui se rendent compte qu'ils ont déserté le chemin du devoir tourneront naturellement, à l'heure fixée, leur pensée vers l'église, et, de là, vers Dieu. Ils se rappelleront les prières qu'on récite à ce moment-là. Certains fragments de celles-ci jailliront dans leur esprit, parmi leurs occupations profanes. Ils se rappelleront le jour du mois, les psaumes qu'on y récite, et les chapitres de l'Écriture qu'on lit alors au peuple ; Quel plaisir pour le voyageur, au cours de son voyage, de penser à ce qui se passe dans sa propre église ! Quelle consolation et quel apaisement pour le vieillard, et pour l'infirme, qui ne peuvent venir, de suivre ainsi par la pensée, les prières et les psaumes qu'ils ont sous les yeux, mais ne peuvent entendre ! Ces prières et ces saintes méditations, tout séparés qu'ils sont des autres par la distance, ne les verront-ils pas monter ensemble en présence de Dieu ? Ne seront-ils pas en esprit avec leur " ministre ", ceux qui sont conduits à prier par son service religieux ? Leurs prières ne se fondront-elles pas devant le siège de miséricorde, teintées du sang qui nous a rachetés, telle une pure offrande d'encens montant vers le Père et un sacrifice agréable à la fois pour le monde des pécheurs et pour l'Église rachetée ? Qui donc osera parler de cela comme d'un défaut dans notre service, même si c'était le cas ? Qui, au surplus, s'avisera de tenir un tel langage alors que les saints anges sont présents quand nous prions, se tiennent près de nous, et se joignent à nous pour la louange ?
Lorsqu'on expose à l'ensemble des hommes de telles pensées, elles apparaissent à quelques uns outrées et contre nature, à d'autres formalistes, sévères, et faites pour nous rendre esclaves. C'est là tout à fait normal. Les commandements du Christ nous sembleront un esclavage et ses privilèges une étrangeté, tant que nous ne serons pas conformés aux premiers et que nous n'aurons pas embrassé les seconds. Ceux qui viennent avec foi pour recevoir et obéir ; qui, au lieu de se tenir à distance, de raisonner, de critiquer, d'examiner et de modifier, écoutent la voix du Christ et Le suivent sans savoir où ils vont ; ceux qui se jettent, cœur et volonté, opinion et conduite, en tout Son divin système, avec une noble audace, Le servant en courant un risque et sans expérience des résultats ou habileté à défendre, en argumentant, la confiance qu'ils ont en Lui ; qui lorsqu'Il dit : " Priez " ; " Continuez de prier ", prennent Ses paroles avec simplicité et se mettent à le faire, et cela sur-le-champ, ces personnes, grâce à Sa grande miséricorde et à la puissance du Saint-Esprit opérant en elles, trouvent finalement que persévérer dans la prière, la louange et l'intercession n'est nullement esclavage ou chose stérile. Mais il est dans la nature des choses que la parole du Christ soit une loi en même temps qu'une bonne nouvelle. Ce message même de bonne nouvelle, d'après lequel Dieu sauve les pécheurs, n'est pas une bonne nouvelle pour ceux qui n'ont pas à cœur d'abandonner le péché. Et, comme, personne n'a, de naissance, ce bon cœur, et que, même sous l'influence de la grâce, on n'arrive à l'obtenir que graduellement, il doit toujours y avoir un degré d'esclavage dans l'Évangile jusqu'au moment où, en obéissant à la loi, et créant en nous l'amour de Dieu et la sainteté, nous entrons peu à peu dans la compréhension de Ses promesses.
Puisse nous conduire toujours dans le chemin étroit Celui qui est l'aide suprême de ceux qui sont dans le besoin, l'auxiliaire de ceux qui cherchent en Lui un secours, la vie de ceux qui croient en la résurrection des morts.