
Le Secret de La Prière
Du Cardinal Newman
II - Formule pour la Prière Privée
" Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean enseignait ses disciples à le faire "
(Luc, XI, 1) - Parochial sermons, 1 pp.257-270
Ces mots expriment les sentiments naturels d'une âme en éveil qui se rend compte du grand besoin qu'elle a du secours de Dieu, tout en ne comprenant pas bien en quoi ses besoins particuliers consistent ou comment ils doivent être satisfaits. Les disciples de Jean-Baptiste et les disciples du Christ attendaient de leurs maîtres respectifs qu'ils leur enseignassent comment prier ? C'était en vain que le devoir du repentir était prêché aux uns, celui de la foi aux autres ; en vain que les miséricordes de Dieu et ses jugements étaient exposés, ainsi que leurs propres devoirs. Ils auraient eu, tous, semble-t-il, ce qui leur était nécessaire pour constituer des prières pour eux, et pourtant ils ne le pouvaient ; leurs cœurs étaient débordants, mais demeuraient sourds ; ils ne pouvaient exprimer d'autre demande que celle d'être instruits sur la manière de prier ; ils connaissaient la vérité, mais n'en savaient pas en user. Tellement c'est une chose différente d'être instruit de la religion et de la posséder dans ses applications au point qu'elle est entièrement devenue nôtre.
Leur besoin a toujours été, depuis, celui des chrétiens. Nous tous dans notre enfance, et la plupart des gens dans leur vie adulte, demandons une direction pour la prière. D'où l'usage des formules qui ont toujours été en vigueur dans l'Église. Jean l'enseigna à ses disciples. Le Christ donna à ses apôtres la prière désignée sous le nom d'oraison dominicale. Après qu'il fut monté au Ciel, le Saint-Esprit nous a donné d'excellents conseils de dévotion par la bouche des saints bienheureux que, de temps à autre, il a fait surgir pour être les surintendants de son Église. À en croire Saint Paul, " nous ne savons pas ce que nous devrions demander dans nos prières ", mais " l'Esprit vient en aide à notre infirmité " (Rom., VIII, 26). Cela, non pas seulement en guidant nos pensées, mais en dirigeant nos paroles.
C'est là, dis-je l'origine des formules de prières dont j'ai l'intention de parler aujourd'hui, en démontrant ces deux indéniables vérités, à savoir que tous les hommes ont des besoins spirituels et que, d'eux-mêmes, ils ne peuvent les exprimer.
Or, il s'est trouvé en ces derniers temps des gens raisonneurs et suffisants qui ont mis en question l'usage des formules de prières, estimant qu'il valait mieux prier au hasard de leurs propres pensées et user des paroles qui leur viennent à l'esprit au moment où ils prient. Aussi convient-t-il de fournir quelque raison de l'utilité de ces formules que nous avons adoptées parce qu'elles nous ont été transmises, Non que ce soit une raison tout à fait suffisante, pour en faire usage, de dire que nous les ayons reçues et que, ainsi que le fait remarquer saint Paul, " ni nous ni les églises de Dieu n'ont connu d'autre coutume " (I Cor., XI, 16) et que les meilleurs d'entre les chrétiens s'en sont toujours servis. Car c'est un argument pleinement satisfaisant. Il n'y a pas, d'autre part, à espérer convaincre par des raisons, si bonnes soient-elles, ceux qui nous interrogent. C'est la marque d'un esprit extravagant que de nier délibérément l'utilité de telles formules, ce qui le rend peu apte à goûter nos raisons ainsi que la pratique que nous défendons. L'on ne peut dire de telles personnes qu'une chose après l'Apôtre " Si quelqu'un est ignorant, qu'il le reste ". Il n'y a pas à cette ignorance de remède. Mais, ce qui peut être utile, c'est de vous montrer combien est raisonnable la pratique en question, pour que vous en tiriez bénéfice. Lorsque, en effet, nous savons pourquoi nous faisons une chose, nous avons plus de chance, toutes circonstances égales d'ailleurs, de l'accomplir plus aisément que lorsque nous obéissons en ignorants.
Supposons maintenant que personne n'ait de difficulté à user des formules dans le culte public. Le bon sens suffit à nous dire, en effet, que, lorsque beaucoup de personnes doivent se grouper comme un seul homme pour la prière, si l'on veut que leurs pensées convergent, elles doivent auparavant s'entendre sur ce qui devra être le sujet de celle-ci, bien plus, sur les mots qui en font partie, si l'on veut qu'il règne quelque assurance, calme, aisance et régularité dans leurs dévotions communes. Être présent à la prière sans préparation, c'est écouter les prières. Sans doute peut-il arriver, et, en fait, arrive-t-il souvent, que nous ne comprenons pas ce qui est dit. C'est qu'alors la personne qui prie ne le fait guère " dans une langue comprise du peuple ", ainsi que le prescrit un de nos Articles (allusion au préjugé protestant du culte en langue vulgaire que Newman partageait encore à ce moment-là). Elle intercède plutôt pour le peuple qu'elle ne prie avec lui et ne le dirige dans le culte. Pour ce qui est de la prière publique, évident est le besoin de formules ; mais il ne l'est pas, à première vue, de manière telle que dans la prière privée aussi, nous n'ayons besoin de formes écrites, au lieu de prières extemporanées, ainsi qu'on les appelle. Tâchons de montrer leur utilité.
1. Ayons bien présent à l'esprit le précepte du sage : " Que ta bouche ne soit pas inconsidérée, et ton cœur trop pressé de proférer n'importe quoi devant Dieu, car Dieu est dans les Cieux et toi sur la terre ; que, dès lors, peu nombreuses soient tes paroles " (Ecclés., V, 2). Les prières composées sur le moment risquent alors de devenir irrévérentes. Considérons, quelques instants avant de prier, en présence de qui nous entrons, - la présence de Dieu. Quel besoin n'avons-nous pas de pensées humbles , graves et circonspectes, comme il convient à des créatures soutenues heure par heure par sa bonté ; à des pêcheurs invétérés n'ayant nullement le droit de parler, soumis qu'ils doivent se rendre en silence près de Celui qui est saint ; et qui plus est , à des serviteurs reconnaissants envers Celui qui nous a tirés de la ruine au prix de son propre sang, humblement assis à ses pieds, comme Marie, pour connaître et faire Sa volonté, et telle l'illustre pénitente admise au festin d'un pharisien notoire, l'adorant paisiblement et faisant sans se troubler son service, lavant ses pieds, pour ainsi dire, avec nos larmes et les oignant avec un onguent précieux, comme ayant beaucoup péché et ayant besoin d'un abondant pardon. Aussi, pour parer à l'irrévérence de paroles inconvenantes ou trop nombreuses et aux pensées malhabiles et à demi-religieuses, est-il nécessaire de prier au moyen d'un livre, ou de mémoire, non au gré de l'improvisation.
On m'objectera peut être que ce motif d'user de formules veut trop prouver, c'est-à-dire faire croire qu'il serait toujours condamnable de s'en passer, ce qui est brider trop rigoureusement la liberté chrétienne. À quoi je réplique que le respect dans nos prières sera suffisamment assuré si, aux moments fixés pour celle-ci, nous faisons usage de formules. Ainsi une tonalité caractéristique sera-t-elle impartie à notre dévotion durant le jour ; oui, les demandes elles-mêmes et les prières ardentes nous seront fournies selon nos besoins. Nos âmes ne seront que plus influencées par la présence de celles-ci au moment même où nous en usons. De sorte que, si l'occasion se présente, nous nous trouverons capables d'aller de l'avant naturellement et sobrement en de telles supplications additionnelles, qui sont de nature trop particulière ou privée pour se laisser rédiger en termes précis.
2. Les formules de prières, au surplus, sont nécessaires pour nous préserver de l'irrévérence des pensées vagabondes. Si nous prions sans des termes précis lus ou remémorés, nos esprits s'écarteront du sujet ; d'autres pensées traverseront nos esprits, et nous les suivrons ; nous perdrons de vue la présence de Celui à qui nous nous adressons. Ce vagabondage d'esprit est dans une bonne mesure évité, grâces à Dieu, par les formules de prières, une de leurs principales utilités étant de fixer l'attention.
3. Utiles, elles le sont ensuite pour nous préserver de l'irrévérence provenant d'une surexcitation de pensées. Il y aurait sur ce point beaucoup à dire, car il arrive qu'on fasse le procès des formules de prières, en partant des circonstances mêmes qui en font l'excellence. On les accuse de gêner le cours de la dévotion, alors que le dit cours est en lui-même défectueux et mérite d'être endigué. Ils sont d'autant plus empressés de s'y opposer, ainsi qu'on peut s'y attendre, ceux qui, plus que les autres, ont besoin de se restreindre. Ils articulent parfois leurs objections sous la forme suivante, qu'il y a lieu de considérer, quand ils disent, par exemple : " Si une personne est en état de ferveur, elle ne tardera pas à trouver les mots voulus. Pas besoin n'est pour elle d'une formule fixe de prière. Et, si elle n'est pas dans cet état, une formule ne lui sera d'aucun profit ". Or, qu'une personne en état de ferveur doive trouver bientôt les mots, c'est vrai ou ce n'est pas, selon le sens que 'l'on donne à l'expression " être en état de ferveur " il est vrai qu'à certains moments de forte émotion, peine ou joie, remords ou crainte, nos sentiments religieux débordent, laissant derrière eux toute formule verbale. En ces cas, non seulement il n'est pas besoin de formules de prières, mais il est peut être impossible d'en rédiger de telles pour des chrétiens agités par de tels sentiments. Toute personne, a, en effet, sa manière à elle de sentir, - peut-être n'en existe-il pas deux qui sentent de même ; - et nous ne pouvons pas plus préciser comment on doit prier à de tels moments que nous ne pouvons donner de règles pour savoir comment nous comporter dans les pleurs ou la gaieté. Plus les gens sont pieux, et mieux ils prieront bien sûr au temps de l'épreuve ; mais l'on ne peut les rendre tels ; il les faut laisser eux-mêmes. Des gens de bien, il est vrai ont, depuis longtemps, rédigé des formules pour des personnes se trouvant en ces circonstances, mais celles-ci doivent être prises, à n'en pas douter, comme des modèles, des secours, des conseils et, le cas échéant, comme des moyens d'apaiser des âmes agitées, plutôt que comme des prières destinées à être utilisées à la lettre entièrement et dans le détail.
En règle générale, les formules de prières ne doivent pas être écrites en un langage ardent et passionné ; il les faut calmes, paisibles et courtes. La prière de notre Sauveur, est à cet égard, pour nous un exemple. Combien peu nombreuses les demandes, combien sobrement exprimées, et avec quelle révérence ; en même temps, combien profondes ne sont-elles pas, combien compréhensibles ! Je conviens volontiers, d'ailleurs, qu'il est des moments ou le cœur dépasse toute parole écrite, ainsi qu'il résulte du cri du geôlier qui gardait l'Apôtre : " Que ferais-je pour être sauvé ? ". Je n'en maintiens pas moins qu'un vocabulaire fixe ne doit pas tendre à imiter les mouvements impétueux auxquels tous les esprits sont sujets à de certains moments en ce monde de changement, - et les esprits religieux sont du nombre, - de crainte de paraître les encourager.
Cela n'épuise pas la question. En admettant qu'il y ait des moments où un cœur reconnaissant et touché au vif fait éclater tous les cadres de prières, la chose, toutefois, n'est pas fréquente. Être en ferveur n'est pas l'état ordinaire de l'âme : l'extraordinaire n'existe que de temps en temps. Bien plus, il ne doit pas être l'état ordinaire de l'âme, et, si nous encourageons en nous cette ferveur, cette précipitation incessante et cette alternance de sentiments, pensant qu'en cela, et en cela seul, consiste la ferveur en religion, nous nuisons à nos âmes et, en un sens, je peux même dire que nous attristons l'Esprit pacifique de Dieu qui voudrait opérer silencieusement et pacifiquement son œvre en nos cœurs. Donc l'utilité particulière des formules, quand nous sommes pleins d'ardeur, ce qui doit toujours être, c'est de nous prémunir contre une ardeur opiniâtre, de maîtriser notre émotion, de nous calmer, de nous faire souvenir de ce que nous sommes et où nous sommes, de nous amener à une humeur plus pure et plus sereine et à cet amour paisible et profond de Dieu et de l'homme, qui est réellement l'accomplissement de la loi et la perfection de l'humaine nature.
Quant à l'usage des formules, si nous ne sommes pas en état de ferveur, cela aussi reste vrai ou non, selon le sens où nous prenons celle-ci. Car il y a des degrés dans la ferveur. Rappelons-nous que la puissance de la prière étant une habitude, se doit acquérir, comme les autres habitudes, par la pratique. Pour pouvoir parvenir à bien prier, nous devons commencer par nous résigner à le mal faire, car il n'est rien que nous ne fassions mal. Cela n'est-il pas évident ? Qui, dans le cas de tout autre travail, estimerait pouvoir le faire en perfection sans l'avoir essayé ? L'idée en est absurde. Et, pourtant, ceux qui s'opposent aux formules de prières, sous le prétexte déjà mentionné, tombent dans cette étrange erreur. Si, à la vérité, nous pouvions louer Dieu et prier comme les anges, nous pourrions nous passer de formules, mais celles-ci sont faites pour apprendre à ceux qui prient médiocrement à prier mieux. Elles viennent au secours de notre dévotion en nous enseignant ce qu'il faut demander et comment le faire, ainsi que saint Jean et notre Seigneur l'ont enseigné à leurs disciples. Or, il n'y a pas de doute que le meilleur d'entre nous ne prie que médiocrement et a besoin du secours de ces formules. Pourtant, les personnes dont je parle pensent que la prière n'est rien d'autre qu'un sentiment qui éclate avec force, non un acte d'habitude, mais une émotion. Aussi, pour elles, bien sûr, la notion même d'apprendre à prier est-elle absurde. Mais cette complaisance à se livrer à l'émotion se fonde en réalité, ainsi que je l'ai déjà dit, sur une erreur.
4. Qui plus est, les formules de prières sont utiles pour aider notre mémoire et nous représenter d'un coup d'œil, d'une manière ordonnée et complètement, ce que nous avons à demander ; Il ne s'ensuit pas que, lorsque le cœur est réellement plein de la pensée de Dieu, ressentant vivement la réalité des choses invisibles, la prière est alors la plus aisée. Plus profondément notre pensée plonge dans sa Majesté et nos innombrables besoins, et moins il nous est possible d'ordonner nos pensées en paroles. Le publicain ne trouvait à dire qu'une chose : " Dieu ! Ayez pitié de moi, pécheur ". C'était assez pour faire accepter sa prière. Mais offrir à Dieu une liturgie si pauvre n'était pas exercer le don de prière, le privilège d'un fils de Dieu racheté et exalté. Celui que le Christ a illuminé de sa grâce est héritier de toutes choses. Il a un intérêt dans la multitude des affaires de ce monde. Il a une sphère illimitée en lui et au dehors de lui. Il a devant lui une glorieuse perspective. Les saints, par la suite, jugeront le monde ; ne prendront-ils pas ici-bas la connaissance de ses actions ? Ne sont-ils pas en un sens les conseillers et les serviteurs de confiance de leur maître, les intercesseurs près du trône de grâce, les agents secrets par qui et pour qui Il dirige le cours élevé de Sa providence et conduit les nations à leur destin ? Pour ce qui est de leur propre personne, le simple pardon de Dieu et Sa faveur, quelque suprême bénédiction qu'ils soient, suffisent-ils à épuiser leurs désirs ? Si cela est, ils pourraient se contenter de la prière du publicain. Mais ne sont-ils pas plutôt invités à s'avancer vers la perfection, à user de l'esprit qui leur est départi, à élargir et à purifier leur propre cœur et à donner à la nature de l'homme la plénitude de ses capacités à l'image du fils de Dieu ? Or, qui se sent de taille à envisager tous ces objectifs simultanément ? Est-il quelqu'un dont l'esprit n'est pas dépassé par la vue de son propre privilège au point de chercher avidement les mots de prière et d'intercession soigneusement composés pour s'adapter au nombre et à la nature des demandes variées qu'il a à présenter ? De sorte que celui qui prie sans plan perd en fait une grande partie du privilège dont son baptême l'a gratifié.
5. Et, plus encore, l'usage des formules comme secours pour la mémoire ressort lorsque nous tenons compte des sollicitations du monde qui circonviennent la plupart des hommes. Soucis et affaires de la vie s'imposent à eux avec une réalité impossible à éluder. Allons-nous confier ce qui a trait à la vie future aux pensées hasardeuses de nos esprits qui viennent un moment et s'en vont à l'instant d'après, et que nous pouvons ne plus avoir sous la main quand arrivera le temps d'en user, telles ces visions irréelles qui n'ont ni substance ni permanence ? Ce monde est la forme efficace de Satan, l'instrument dont il se sert pour étendre, en les rendant ordonnés et attrayants, ses nombreux pièges. Ceux-ci nous accaparerons, à n'en pas douter, à moins que nous ne donnions aussi une forme aux objectifs spirituels de notre prière et de notre labeur. Combien courts les moments que les gens peuvent consacrer à la prière ? Avant de pouvoir concentrer leur mémoire et leur esprit, leur temps est presque perdu, même s'ils ont la force d'écarter les pensées de ce monde qui, juste auparavant, les occupaient. Cela, les formules de prières le font pour eux. Elles maintiennent la place occupée, de sorte que Satan ne peut empiéter sur les moments de dévotion. Elles sont une sorte de mémorial constant qui se dresse et auquel nous pouvons recourir, de même qu'à un temple de Dieu, trouvant chaque chose en ordre pour notre culte aussitôt nous entrons, quelque limité que soit le temps qui nous est imparti, le matin et le soir.
6. Cet usage des formules devient on ne peut plus inestimable dans le cas de ces multitudes qui, après s'être bien comportées quelques temps, tombent dans le péché. Si même les personnes consciencieuses ont besoin d'être aidées continuellement pour se souvenir de la vie future, combien plus en ont besoin ceux qui cherchent à l'oublier ! Il n'y a pas à nier, bien qu'on ait peur d'y penser, que le plus grand nombre de ceux qui parviennent à l'état d'homme abandonnent, pour un instant tout au moins, le Dieu qui les a rachetés. Dès lors, si, dans leurs premières années, ils n'ont appris ni prières ni psaumes en son honneur et ne s'en sont point servis, qu'est ce qui les empêchera d'effacer de leur esprit jusqu'à toute pensée religieuse ? C'est ici que les formules de l'Église ont toujours profité à ses enfants, à la fois pour les retenir dans leur course au péché et leur fournir le langage voulu pour exprimer leur repentir. Les mots et les phrases entendus par hasard au cours des services religieux font corps avec leur mémoire, surgissant au moment de la tentation et de l'inquiétude pour les réprimer et les faire entrer en grâce.
De là vient que, dans les milieux les plus irréguliers, on constate une différence entre ceux qui ont eu l'occasion d'user dans leur jeunesse de nos formules publiques et ceux qui n'ont pas eu le bonheur de connaître la force de ces premières impressions religieuses. À tel point, que dans le cas des premiers, au sein de leurs plaisirs inconsidérés et de leurs libertinages les plus éhontés, une sorte de révérence secrète s'impose à ces prodigues, les empêchant de se livrer à cette impiété et à cette profanation en lesquelles les autres ont essayé de se dissimuler le danger criminel de leurs actions.
Dans leur repentir, également, si du moins leur est donnée la faveur de cette si grande grâce, quelle sympathie ne semblent-ils pas trouver, parmi leurs ténèbres, dans les mots appris au cours de leur jeunesse, voix bienveillante qui les aide à dire ce qu'autrement ils ne sauraient comment s'exprimer, guidant et apaisant leurs esprits en les ramenant à ces objets de foi qu'il leur faut considérer, mais que d'eux-mêmes ils ne peuvent découvrir ! Ainsi intercèdent-ils pour eux, pour ainsi dire, avec la puissance de l'Esprit bienheureux, alors que la nature ne peut que gémir et enfanter dans la douleur. Pécheurs, comme ils le sont et chargés de leurs méfaits volontaires, avec, devant eux, la perspective de la punition, éclairés seulement par quelques faibles rayons d'espérance, qu'est-ce donc qui les préservera d'une inquiétude fébrile et de toute terreur excessive ? Qu'est-ce qui les fixera dans une attente résignée de leur juge et dans ces humbles efforts pour lui obéir, quelques modestes qu'ils soient, comme il convient à des pénitents, sinon ces paroles depuis longtemps ensevelies dans leur esprit et surgissant à nouveau comme par la résurrection de leur enfance " incorrompue " ?
Il ne faut pas une grande expérience du lit des mourants pour vérifier le fait. Bénie, en vérité la puissance de ces formulaires qui réussissent ainsi à mettre pour quelque temps un pécheur hors de lui-même et à faire passer devant lui les scènes de sa jeunesse, le souvenir de ses amis disparus depuis longtemps, mais qui restent ses gardiens, leur manière d'être et leurs enseignements, leurs pieux services et leur fin paisible. Et, bien que tout cela soit une ferveur subite qui ne dure qu'un temps, il n'en ait pas moins vrai que, s'il y fait des progrès, il en peut résulter pour lui une considération habituelle des actions de ces personnes qui, maintenant, vivent en Dieu, quoique éloignées d'ici. S'il s'améliore en se conduisant d'après elle, cela deviendra un motif persistant de chercher la vie future, une persuasion durable, l'arrachant aux œvres de ténèbres et lui permettant de caresser l'humble espoir que, dans l'avenir, il sera accepté de son Sauveur et Juge.
7. Telle est l'action de ces forces associées quand il s'agit de se défaire des fautes du passé et de revenir à l'innocence des enfants. Ce n'est pas là, d'ailleurs, tout le bénéfice des prières dont nous usons, et les pécheurs pénitents ne sont pas seuls à en tirer profit. Rappelons-nous comment celles-ci ont été longtemps les formes maîtresses de dévotion dans l'Église du Christ, et nous trouverons là une raison nouvelle de les aimer, une source nouvelle de réconfort à nous en servir. Je sais que l'opinion sur ce point diffère selon les personnes et leur tournure d'esprit. Cependant, nous ne sommes assurément qu'un petit nombre, si nous voulons bien y réfléchir, qui ne penseraient pas que ce fût un privilège d'utiliser par exemple, dans le Notre Père, les paroles mêmes dont s'est servi le Christ. Il donna cette prière et la fit sienne. Les apôtres en usèrent et tous les saints depuis. Quand nous en usons nous-mêmes, nous semblons nous associer à eux. Qui donc ne pense entrer davantage dans l'intimité d'un homme célèbre de l'histoire, en voyant sa maison, son mobilier, ses manuscrits et les livres mêmes qui furent siens. Ainsi le Notre Père nous amène-t-il tout près du Christ et de ses disciples à chaque siècle.
Rien d'étonnant dès lors que, dans le passé, des gens de bien aient tenu à ce point pour sacrée cette forme de prière qu'il leur semblait qu'il fut impossible de la dire trop souvent, comme s'il y avait à cela quelque grâce spéciale. Et nous non plus, nous ne saurions nous en servir trop souvent, elle est pour nous une sorte d'excuse pour nous faire écouter du Christ ; nous ne saurions trop la répéter pourvu que nous fixions nos pensées sur les faveurs qu'elle demande en faisant appel à notre intelligence comme à nos lèvres en la redisant. Et ce qui est vrai de la prière du Seigneur, l'est dans une certaine mesure de la plupart de celles dont l'Église nous apprend à nous servir. C'est vrai aussi des psaumes et des credo. Ils nous sont devenus tous sacrés en souvenir des saints qui sont partis de ce monde après s'en être servis et que nous espérons un jour rejoindre dans les cieux.
Une recommandation pour conclure sur l'usage des pensées que je viens d'émettre. Prenons garde que notre religion ne reste à l'état de pur sentiment, sans aucune application pratique. Des gens peuvent parler, avec un luxe d'imagination, des saints d'autrefois et de la sainte Église apostolique sans faire porter sur leur conduite la ferveur et le raffinement de leur dévotion. Beaucoup aiment à être religieux avec de belles paroles. Récits religieux et hymnes leur plaisent sans qu'ils soient pour cela meilleurs chrétiens. La ponctualité des services quotidiens, voilà ce qui prouve que nos magnifiques contemplations peuvent ou non servir à notre salut. Quiconque accomplit un acte d'obéissance par amour du Christ, n'aurait-il par ailleurs ni imagination ni sentiment raffiné, est un homme meilleur et retourne chez lui plus justifié que le plus éloquent prédicateur et le plus sensible des auditeurs de la gloire de l'Évangile, si un tel homme n'élève sa conduite au niveau de ses connaissances (À rapprocher de la remarque de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus dans ses Conseils et souvenirs : " Écrire des livres de piété, composer les plus sublimes poésies, toute cela ne vaut pas le plus petit acte de renoncement ").