
Le Bonheur
Quatrième Vérité
Tout ce que la piété et la vertu paraissent avoir de pénible, ne détruit point cette paix et ce contentement du cœur.
Ce que le cloître même et l'état religieux ont de plus mortifiant et de plus austère, ne peuvent mettre obstacle à son vrai bonheur.
Avouez, Madame, que si j'établis solidement ces quatre vérités, vos résistances n'auront plus de prétextes.
Pour établir que tout ce que la pénitence a de rude, tout ce que le cloître même a de contrainte, n'empêche pas de goûter le vrai bonheur, je ne prétends pas dissimuler ces contraintes, ces peines et ces austérités. Ce serait vous tromper, Madame, et non pas vous convaincre. Ainsi, bien loin de vous les cacher, je le dis sans crainte, et je le dis après le Saint Esprit, qu'il y a dans le service de Dieu des combats à soutenir, et des victoires à remporter ; qu'il faut renoncer à soi même et porter sa croix ; qu'il est essentiel à la vraie piété d'être pénitente ; qu'il n'y a point de sainteté dans le cloître sans solitude, sans assujettissement à sa règle, sans la contrainte d'une obéissance absolue. Bien loin d'affaiblir ma cause par cet aveu, c'est cela même qui fait la force de ma démonstration.
En effet, le vrai bonheur des hommes consiste principalement, comme je l'ai dit, dans la paix du cœur, et cette paix du cœur dépend de l'anéantissement des vains désirs qui le troublent, de la tranquillité des passions, de la subordination des sens à la raison, et de la raison à Dieu. C'est là ce qui attire, avec la paix, le calme de la conscience, l'espérance des miséricordes de Dieu, la consolation de son amour et le goût de l'éternité.
Cependant l'homme trouve dans son fond tout ce qui peut mettre obstacle à ce bonheur. Il est né inquiet, orgueilleux, avide, intéressé, impatient, sensuel, libertin. Quel moyen, avec de si grands obstacles, d'obtenir la félicité qu'on lui montre ? C'est d'anéantir ces sentiments déréglés par des pratiques contraires ; c'est de combattre l'orgueil par une humiliation sincère et constante ; c'est de contredire l'avidité naturelle pour le bien, en se détachant de tout ; c'est de faire cesser ses désirs, en ne les contentant point ; c'est de dompter la sensualité par la privation des plaisirs et par l'abstinence. Voilà ce que fait la mortification. Plus elle est complète, et plus les principes du trouble et de l'agitation sont détruits dans le cœur de l'homme. Dieu établit plus solidement le bonheur de ce cœur fidèle, sur les ruines de toutes les cupidités qui pourraient le troubler.
C'est ce qui se vérifie plus sensiblement dans l'état religieux, où la multitude des observances régulières vous paraît si importune. Cependant, quelque légères que soient en elles mêmes ces observances, elles sont importantes, parce qu'elles tendent toutes à fonder l'humilité, à inspirer le détachement, à conserver les droits de la charité, à éloigner le tumulte des passions, et surtout à nourrir la ferveur de l'amour de Dieu. Chacune de ces observances est un frein aux passions, ou un souvenir de la vigilance qu'il faut apporter à les vaincre. C'est une arme pour se défendre ou contre la séduction du monde, ou contre les tentations du démon et de l'amour-propre. C'est là cette citadelle invincible, dont parle le prophète, que mille boucliers environnent de toutes parts. Quelque petits que soient ces boucliers, leur nombre forme une défense supérieure aux efforts des ennemis. C'est ainsi que ces petites observances, que vous appelez gêne et contrainte, font la sûreté de l'âme religieuse, parce qu'elles l'entretiennent dans la paix, en réprimant tout ce qui pourrait l'y troubler.
Ne dites donc plus que le joug de la loi de Dieu est assez rude, sans l'appesantir encore par des observances et des pratiques qu'il n'a point commandées. Non, ce n'est pas là appesantir le joug de la loi de Dieu, que d'y ajouter la pratique des conseils ; c'est au contraire le rendre plus doux et plus facile à porter.
En effet, qu'est ce qui cause ce que vous osez appeler la dureté et la sévérité de la loi de Dieu ? Est ce la loi en elle-même ? Non, le commandement est saint et la loi est juste, elle est bonne, elle est pleine de douceur. Le joug du Seigneur, tout joug qu'il est, est doux et léger ; et si vous doutez de cette vérité, il faudrait douter de la vérité de l'Ecriture, et de la parole de Jésus Christ. Qu'est-ce qui cause donc cette austérité apparente de la loi de Dieu ? C'est le combat de la convoitise qui est gênée par cette loi et qui ose lui résister. Le joug est dur et fâcheux à des animaux qui se tourmentent et qui se débattent pour le secouer. Il l'est bien moins à ceux qui, plus dociles, le portent en paix et se laissent conduire. C'est ainsi que nos passions, qui résistent à la loi, en font le poids et la pesanteur. C'est le penchant que nous avons à la violer qui fait notre peine et nos combats. Otez ces penchants criminels, ces passions immodérées, cette cupidité sans borne, la loi nous paraîtra douce et facile à pratiquer.
Or que fait la piété chrétienne par les pratiques qu'elle inspire, et la vie religieuse par les règles qu'elle impose ? Elle travaille à anéantir la cupidité, à affaiblir les passions, à détruire les funestes penchants de la nature, et par là à rendre la loi plus facile et plus douce. C'est l'orgueil qui nous révolte contre la loi, et qui empêche l'homme superbe de croire avec simplicité, d'obéir avec docilité, de respecter l'autorité légitime. C'est cet orgueil qu'on attaque dans la racine, par les pratiques humiliantes que la piété inspire, et que la religion prescrit. Quand on a dompté l'orgueil, quelle peine après cela trouve t on à se soumettre et à obéir, à supporter même l'oubli et les mépris des hommes ? C'est la colère et l'humeur qui rendent si difficile la pratique de la douceur chrétienne. Or toutes les pratiques de la vie chrétienne et religieuse, contribuent à détruire dans sa racine cette humeur fâcheuse et incommode. Quand on y a réussi, la patience ne devient elle pas, et plus facile et plus douce ? C'est ce que prouve sensiblement la facilité avec laquelle on s'accoutume, par exemple, dans les maisons religieuses, à se passer de mille commodités, à captiver sa langue, à obéir avec promptitude, à se rendre exactement à tous les exercices, sans même que ces privations ou ces devoirs paraissent gênants et importuns. Mille choses qui vous paraissent incompréhensibles, ne coûtent rien ou presque rien à ces âmes que la grâce soutient, et que la ferveur anime. Elles souffrent presque sans réflexion, ce qui vous paraît insupportable ; elles ne croient presque pas mériter devant Dieu par ces petites observances journalières, tant elles y trouvent de facilité. Une nourriture sans délicatesses, prise avec sobriété ; un sommeil court ou interrompu, pris sur un lit dur et incommode ; une dépendance continuelle, une clôture étroite, et une assiduité continuelle aux offices de l'Eglise, tout cela devient coutume et habitude. Quand on est accoutumé à se priver des commodités innocentes et des plaisirs permis, est il difficile de se passer de ceux que la loi de Dieu a si étroitement défendus ? Aussi voyons nous, par l'expérience, qu'un religieux, fidèle à contracter ces saintes habitudes, ne conçoit presque plus qu'on puisse vivre autrement ; et que, s'il lui fallait rentrer dans le monde, il lui en coûterait plus pour devenir pêcheur, qu'il ne lui en coûte dans sa retraite, pour devenir un saint.
Mais quoi, direz vous encore, une pauvreté qui ne possède rien, une mortification qui ne se permet rien, une captivité qui ne dispose de rien ; n'est-ce pas là un martyre continuel et insupportable ? Qu'on soit heureux dans la pratique de la vertu, m'avez vous dit quelquefois, j'y consens ; mais pour le cloître et la religion, c'est ce que je ne puis vous passer ; c'est ce dont je ne conviendrai jamais. Je pourrais, Madame, m'en tenir à cet aveu, et je souhaiterais qu'il fût assez sincère pour vous engager à chercher, dans cette sorte de piété qui n'est pas incompatible avec votre état, le vrai bonheur que le monde ne vous donnera point. Mais ce n'est pas assez : il faut rendre ma démonstration complète. J'ai même trop d'avantage à défendre le bonheur de la religion, pour en abandonner ainsi les intérêts. Entrons, pour vous convaincre, dans le détail.
Pour que la pauvreté fût un malheur en ceux qui en font profession, il faudrait que les richesses et l'abondance fussent un vrai bonheur. Or ne l'avez-vous pas déjà conçu, que c'est en vain qu'on y cherche la félicité, et qu'on n'y trouve jamais qu'une misère et une inquiétude continuelle, incompatible avec le repos et le contentement du cœur ; en sorte qu'il est mille fois plus aisé de se consoler dans la pauvreté, que de fixer ses désirs dans l'abondance ? C'est là ce que la seule raison nous découvre, ce que le paganisme a connu. Les Socrate, les Diogène, ont été plus respectés dans l'antiquité que les Crésus et les Alexandre. Est il possible que ces vérités respectées par les païens, soient si inconcevables aux disciples de Jésus Christ ; eux qui doivent trouver dans cet état une gloire, et des avantages que ces faux sages de l'antiquité ne pouvaient y chercher. Car enfin, le prétendu bonheur de ces profanes ne consistait que dans l'exemption des chagrins et des troubles de la vie. Mais pour nous, il y a dans la pauvreté un bonheur réel fondé sur la ressemblance avec Jésus Christ, sur l'espérance du Ciel, sur la victoire des passions, et principalement sur cette douce consolation que ressent l'amour, lorsqu'il peut faire à son Dieu un sacrifice parfait de tout ce qui lui serait le plus cher.
Que dis je, puis je convenir que ces pauvres volontaires souffrent dans leur état une vraie pauvreté ? Quel est celui qui est le plus riche, ou de celui qui désire tout, qui est avide de tout, et qui n'est jamais content, ou de celui qui ne désire rien ? C'est par les nécessités qu'il faut juger de la pauvreté. Celui qui s'est affranchi du joug des nécessités importantes, n'a plus que faire des richesses. Il en a toujours assez pour subvenir aux besoins indispensables de la vie. D'ailleurs, si ces âmes courageuses ont sacrifié la possession de quelques biens terrestres, elles en possèdent d'autres cent fois plus avantageux, plus consolants, et qui mériteraient d'être achetés par la privation de tous les autres. L'amitié, la société, la cordialité, la charité, la sincérité, la liberté même et l'affranchissement de tous les soins d'un ménage, et des embarras des affaires domestiques, ce sont là, selon moi, les vraies richesses. Richesses de l'esprit, richesses à l'épreuve de tous les malheurs qui peuvent ravager celles que vous possédez. Les voleurs, les procès, les incendies, ne peuvent point toucher à ces sortes de richesses. Votre fils, disait saint Chrysostome à un homme affligé de la retraite de son fils unique, votre fils devenant solitaire est devenu plus riche que vous. Voulez vous connaître ses richesses ? Allez lui ôter le manteau qui le couvre, renversez sa cellule, il vous laissera faire sans être troublé, il vous remerciera même, comme Tobie rendait grâce à Dieu chaque jour de la pauvreté où il était réduit. Mais vous, continue ce Père, qu'on vous enlève dix pièces d'argent, vous en serez irrité. Vous êtes donc plus pauvre que lui.
Les pauvres de Jésus Christ ne possèdent ils que ces sortes de richesses ? Je puis ajouter ici qu'ils sont maîtres de toutes les richesses terrestres, d'une manière bien plus noble et plus sublime, qu'elles ne sont possédées par les grands de la terre. N'est ce pas être en quelque sorte le maître de tout, que d'offrir tout, se dépouiller de tout, et sacrifier tout à Dieu ? Celui qui possède les biens du monde, n'en possède qu'une portion légère, quelques terres, quelques maisons, quelques rentes, et il ne sent ses richesses que dans l'usage qu'il en fait, pour les répandre. Mais que cet usage est borné par la petitesse de ces possessions ! Au contraire, celui qui renonce à tout, fait à Dieu un sacrifice aussi généreux que s'il lui offrait effectivement l'univers entier, parce que la possession de l'univers ne le retiendrait pas dans son sacrifice, et qu'il a le désir de n'y rien réserver. Avec ce qu'il possède, il sacrifie ses prétentions, ses espérances, ses désirs mêmes ; sacrifice plus grand que l'univers entier, puisque cet univers ne rassasierait pas nos désirs. Cet homme généreux sacrifie donc tout ; mais quelles richesses infinies n'acquiert il pas par ce sacrifice ? Ce n'est plus la terre qu'il possède, c'est Dieu même qui se donne à lui, pour être tout à la fois et son bien, et son espérance, et sa possession, et son héritage. Tel est le sort heureux de cette pauvreté généreuse. Ce n'est pas sans ressource qu'on donne tout à Dieu. Serait il vraisemblable que ce Dieu si puissant et si libéral, qui n'ambitionne pas nos richesses et qui n'en a que faire, souffrit qu'on s'en dépouillât pour sa gloire, sans récompenser un sacrifice si héroïque ? Négociez, disait il à ses disciples. Quel est, selon Tertullien, ce négoce si admirable, et si avantageux pour nous ? Abandonnez des biens frivoles, pour acquérir des richesses immenses et éternelles. Croyez vous après cela, que la pauvreté soit un mal, et qu'elle puisse altérer le bonheur de l'état religieux ? N'est ce pas au contraire la source, et la cause d'une partie de sa félicité ?
Je dis dans le même sens, et avec autant de vérité, que la mortification a le même avantage ; que bien loin d'altérer le bonheur, elle le conserve, elle le confirme, elle le rend plus durable, plus sensible, et plus consolant. Remarquez toute l'étendue de ce paradoxe. En effet, je ne dis pas seulement que la pénitence est un mal bien moindre que les peines qu'on souffre dans le monde, où au milieu des plaisirs mêmes on éprouve des chagrins et des dégoûts que la religion ne connaît point : je ne dis pas seulement que c'est un mal nécessaire que l'on supporte avec patience, que la raison fait soutenir avec courage, de même que cette même raison a fait embrasser aux philosophes l'abstinence, la vie dure, la privation des plaisirs : je ne dis pas seulement qu'on est bien dédommagé de la peine attachée à la mortification, par l'humiliation de la chair, et par la victoire sur les passions : je ne me borne pas non plus à dire, que la vie pénitente est adoucie par la coutume, par l'habitude, et par l'exemple. Quand je le dirais, je dirais vrai ; mais je me tiendrais beaucoup au dessous de la vérité, et j'affaiblirais la gloire de la pénitence chrétienne.
Non, je ne crains point de le dire, il faut qu'il y ai dans la mortification même, dans les austérités de la pénitence, et dans la privation des plaisirs, quelques délices réelles que vous ne comprenez pas, mais que les âmes ferventes éprouvent, au moins quelquefois. Je les vois, non pas affligées de la mortification, mais joyeuses et contentes d'y être assujetties. Je les vois ambitionner, comme une grâce, d'en augmenter les rigueurs, désirer, demander, importuner, pour obtenir la liberté d'ajouter aux pénitences de la règle, de nouvelles sortes d'austérités que la règle n'ordonne point. Plus je trouve de ferveur parmi ces saintes âmes, plus ce désir est vif et empressé. Il faut donc qu'il y ait dans la pénitence une certaine douceur que vous n'osez espérer, et une consolation céleste qui est au dessus des idées que nous donnent nos sens. En effet, quelque supportable que soit un mal, on l'évite si l'on peut ; quelque indispensable qu'il soit, on ne le reçoit qu'avec répugnance, et c'est beaucoup de le souffrir avec patience. Mais ce qu'on désire avec empressement, ce qu'on ambitionne avec vivacité, il faut que ce soit un bien réel, et qui porte avec soi une consolation véritable. Si vous connaissez la nature du cœur de l'homme, vous conviendrez aisément qu'il est incapable de désirer autre chose que ce qui lui paraît aimable, et qui porte avec soi quelque caractère de consolation et de bonheur.
Mais quelle peut être cette consolation et cette douceur ? C'est celle qu'éprouvait saint Paul, lorsqu'il s'écriait, Je suis comblé de joie et de délices dans toutes mes tribulations. C'est celle qu'éprouvaient les martyrs, lorsqu'ils disaient, au milieu des supplices même, jamais festin ne nous a paru plus délicieux. C'est celle que répand la grâce de Dieu, qui, prenant dans le cœur la place des voluptés sensibles, les surpasse mille fois, dit saint Augustin, par la consolation qu'elle y porte. C'est celle que donne la certitude, pour ainsi dire, d'être dans l'état où Dieu nous veut, parce qu'il nous a prédestinés à être conformes à son Fils souffrant et pénitent sur la terre. C'est celle que cause la sainte haine qu'on a conçue contre son corps criminel, qu'on punit avec toutes les douceurs de la vengeance. C'est enfin la consolation que l'amour trouve à se faire connaître à son bien aimé, par des témoignages non suspects. L'amour profane et criminel a su trouver du plaisir à souffrir et à mourir pour l'objet dont il était transporté ; l'amour divin n'aura-t-il pas le même goût dans la pénitence, puisque c'est dans la souffrance qu'il donne à son Dieu la marque la plus forte et la moins suspecte, qu'il l'aime véritablement, courageusement, plus que toutes choses, et plus que soi même ?
Pour vous, Madame, qui aimeriez à servir Dieu dans les commodités et dans l'abondance, oseriez vous juger si avantageusement de votre amour pour lui ? oseriez vous assurer que vous l'aimez véritablement, et d'un amour qui ne soit pas suspect de partage ou de faiblesse ? Vous croyez cependant l'aimer, vous le protestez, vous croyez le sentir. Mais qui peut vous persuader que vous ne vous aimez pas encore plus vous-même que votre Dieu ? Tel est le doute raisonnable que votre vie sensuelle doit vous causer. Or, ce que vous n'oseriez peut être pas assurer, l'âme fervente et pénitente, le dit avec vraisemblance ; je dirais volontiers avec assurance, parce que la preuve de l'amour, dit saint Grégoire, ce sont les œuvres ; et que les œuvres les plus pénibles doivent prouver le plus grand amour.
C'est de là que plusieurs théologiens ont conclu que la profession religieuse où on se livre à toutes les austérités de la pénitence, est une marque du parfait amour, qui égale en quelque façon, selon eux, celle que l'on trouve dans le martyre. Le sacrifice paraît presque semblable. On pourrait dire même en un sens, qu'il renferme quelque chose de plus difficile. Dans le martyre, la vue de la récompense prochaine, et la fin prompte des supplices peut aider à soutenir le courage et l'amour. Mais dans le martyre continuel de la vie pénitente, la récompense éternelle ne se montre que de loin, et l'austérité journalière oblige à chaque pas de redoubler sans cesse un sacrifice dont le renouvellement augmente continuellement l'amour, et perpétue pour toujours sa force et sa consolation.
Ces dispositions, direz vous peut-être, sont bonnes pour les saints : mais est il possible qu'on puisse atteindre à cette perfection ? Oui sans doute, il est possible ; et non seulement il est possible, mais il est certain qu'on y arrive, et même plus souvent que vous ne le croyez. Il n'y a que le peu de commerce que vous avez avec les gens de bien, la négligence dans laquelle vous vivez, et le peu de connaissance que vous avez de la sainteté de quantité de maisons religieuses, qui puisse vous empêcher de le croire. Oui, ce que vous regardez comme un miracle presque incroyable, est commun parmi ceux qui servent Dieu avec ferveur dans les solitudes, et dans ces lieux de retraite que je puis nommer des sanctuaires de l'amour divin. Je puis même assurer avec confiance, et une longue expérience me l'a appris, qu'il n'y a presque point de monastère, je parle même des relâchés, où il ne se trouve quelques unes de ces âmes fidèles, dont la ferveur, le courage et la consolation seraient capables de confondre votre incrédulité. C'est, en effet, le propre de la loi de Dieu, de produire ces miracles dans ceux qui aiment à la pratiquer ; parce que cette loi est tout à la fois une loi de grâce et une loi d'amour. Parce qu'elle est une loi d'amour, celui qui la remplit doit être rempli lui même de toute la consolation que l'amour peut inspirer, et parce qu'elle est une loi de grâce, celui qui l'aime doit être soutenu de toute la force que la grâce peut donner.
Enfin, ajoutez vous, l'obéissance, la dépendance, la captivité peuvent elles s'accorder avec ces consolations et ce bonheur ? Me prouverez vous qu'une prison soit un séjour heureux ?
C'est à vous même, Madame, à répondre à cette objection. Si vous prétendez encore pouvoir être heureuse dans le monde, il faut bien qu'on puisse trouver le bonheur dans la captivité, puisque vous êtes vous même dans la captivité, et que vous prétendez cependant pouvoir y être heureuse sous le poids des chaînes qui vous accablent. Ainsi raisonnait autrefois Tertullien, lorsqu'il comparait les chaînes et la servitude des esclaves du monde, avec les prisons et les cachots où l'on jetait les confesseurs de la foi ; et qu'il trouvait cette captivité des martyrs plus supportable et plus douce, que celle des gens du siècle. Vous êtes, disait il à ces courageuses victimes de la foi, vous êtes dans des cachots ténébreux ; mais les ténèbres du siècle sont mille fois plus fâcheuses et plus tristes. Vos mains et vos pieds sont resserrés par des chaînes de fer ; mais les liens qui captivent l'esprit et le cœur des gens du siècle sont mille fois plus funestes. J'ai droit, Madame, de vous tenir un langage pareil, et de faire retomber par vous même l'objection que vous croyez faire avec tant d'avantage. La captivité prétendue de ces âmes fidèles, n'est rien en comparaison de celle que vous éprouvez vous-même, et dont la rigueur vous fait pousser tous les jours tant de soupirs. Elles sont en quelque sorte dans les ténèbres, par l'ignorance où elles vivent de tout ce qui se passe dans le monde : elles ne connaissent point ses amusements. Heureuse ignorance qui les met à couvert de la séduction ! Mais pour vous, dans quelles épaisses ténèbres n'êtes vous pas plongées et le monde avec vous ? On n'y connaît ni son Dieu ni sa loi, ni les douceurs de son amour. On s'y méconnaît soi même. Quelles funestes ténèbres !
Elles sont resserrées dans les bornes étroites de leur clôture ; mais leur cœur est libre, leur volonté est contente ; et Jésus Christ, à qui elles ont consacré l'une et l'autre, les dédommage assez de leur sacrifice, pour leur en ôter le regret. Pour vous, esclave de vos sens, de vos passions, de vos désirs, y trouvez-vous de quoi vous dédommager d'une captivité si continuelle ?
Elles dépendent d'une supérieure, dont l'autorité est bornée par la règle, et adoucie par la charité. Mais vous, Madame, et les mondains avec vous, de combien de maîtres ne dépendez vous pas ? Maîtres impitoyables qui tyrannisent les hommes sans égards, et auxquels on obéit sans mérite. Vous êtes donc plus gênée et plus captive que ces heureuses esclaves de l'amour de Dieu. Votre esclavage est sans borne, il est sans consolation solide, il est sans mérite devant Dieu. Est ce donc à vous à reprocher aux personnes religieuses une captivité qui se borne aux sens, et qui met le cœur en liberté ?
Mais, que dis-je, doit on appeler chaînes et captivité les engagements de l'état religieux ? Celui là seul est esclave, qui est enchaîné contre ses désirs. Le mondain dans son esclavage, chargé de mille chaînes, se croit libre, parce qu'il aime ces chaînes sous lesquelles il devrait gémir. Il est content de les porter, il y reste par son choix, et il craindrait d'en être délivré. L'âme religieuse conserve bien mieux sa liberté, au milieu des engagements qu'elle a contractés. C'est par son propre choix qu'elle a pris ces saints engagements. Ils font sa consolation et son bonheur. Elle les prendrait encore, si elle était en pouvoir de le faire. Elle serait affligée, si on entreprenait de les rompre. Ainsi assujettie à une règle qu'elle aime, et l'observant avec fidélité, elle suit son penchant, elle contente son désir, elle s'occupe de ce qu'elle aime, elle reste dans le lieu qui lui plaît. Faisant tout ce qu'elle doit, elle ne fait que ce qu'elle veut, parce qu'elle n'a d'autre volonté que son devoir.
Il est vrai qu'il y a dans son état quelque sorte de captivité, mais elle n'en rougit point. C'est au contraire sa consolation et son bonheur. Ses sens sont captifs, ses désirs sont enchaînés, ses passions sont dans l'esclavage ; c'est là la source de la vraie liberté dont jouit son cœur, puisque ce cœur serait lui-même captif, si ses passions, ses désirs, et ses sens étaient libres d'exercer sur lui l'empire tyrannique qu'ils ne font que trop sentir aux amateurs du monde.
Consommons la preuve de cette dernière vérité, et pour y réussir avec plus d'avantage, avouons encore aux amateurs du monde, s'ils le veulent, que la pauvreté, la pénitence, la contrainte, quelque volontaires qu'elles soient dans les âmes ferventes, sont en elles-mêmes des obstacles réels, au repos de leur vie ; que leur état est plein de peines et d'amertumes, autant et plus que celui des gens du siècle. Il reste à ces âmes généreuses, des ressources que le monde ne connaît point, l'espérance du salut, le repos de la conscience, la récompense éternelle, la consolation aux approches de la mort. Ce sont là des biens qui peuvent dédommager ces âmes pénitentes, de tout ce que leur état pourrait avoir de pénible. L'homme heureux, selon le monde, ne l'est plus lorsqu'il envisage les années éternelles qu'il sacrifie à ses plaisirs, les jugements secrets qui les suivront, les rigueurs des flammes vengeresses qui en seront la punition. Point de joie à l'épreuve de ce souvenir ; mais point de peine, de souffrance, de captivité et de contrainte, qui ne soit adoucie à la vue d'un bonheur prochain, et d'un bonheur presque assuré. Avec des vues si sublimes, et des espérances si solides, les privations sont douces, les douleurs supportables, et la mort même est une consolation.
Ai je rempli, Madame, le dessein que je m'étais formé, et vous reste t il encore quelque ressource pour le combattre ? Ne serez vous pas maintenant forcée d'avouer, que le seul bonheur qu'on peut goûter sur la terre, ne se trouve que dans le repos et le contentement du cœur : que ce contentement ne peut prendre sa source dans tout ce que le monde possède de biens et de plaisirs : que la vertu seule et la piété chrétienne nous offrent les moyens d'acquérir cette félicité : enfin que bien loin qu'elle soit incompatible avec la régularité des mœurs, et l'austérité de la pénitence, c'est de là même qu'elle tire sa douceur et sa perfection ?
Mais que vous servira de l'avouer, si vous ne prenez en même temps une courageuse résolution de suivre Jésus Christ qui vous invite, et de rompre avec le monde qui vous tyrannise ? Hélas ! vous ne sentez que trop ses chaînes qui vous serrent. Votre cœur en soupire en secret. Vous les voyez avec dépit, vous les arrosez de vos larmes. Vous bornerez vous donc à ces sentiments passagers d'un cœur ému, qui marquent peut être plus de faiblesse que de conversion ? Jésus-Christ qui vous appelle, et qui ne vous appelle que pour vous rendre solidement heureuse, attend de vous autre chose que des larmes. Il demande un généreux effort, il exige des sacrifices il veut que ce cœur, qu'il prétend rendre parfaitement heureux, soit entièrement à lui. Est ce trop demander après ce qu'il a fait pour vous, est ce trop pour ce qu'il a dessein de faire encore ?
Fin