Foi et Contemplation

Marie

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Le Bonheur

Troisième Vérité

La piété, la vertu, la religion peut seule nous procurer ce solide contentement du cœur, que le monde promet en vain.

Si je ne trouvais point un bonheur réel dans la pratique de la piété, je ne laisserais pas de conclure que le parti de la vertu est mille fois préférable à tout autre. Il est vrai que je conclurais en même temps, que la félicité ne se trouve nulle part sur la terre, puisqu'elle ne se trouve ni dans le monde, ni dans la retraite. Ainsi obligé de choisir entre deux états pleins de misères et d'afflictions, je préférerais celui dont les misères sont moins périlleuses, et dont la couronne est plus assurée. Forcé d'abandonner, pour quelques années qui nous restent à vivre, un vain fantôme de bonheur que je ne trouverais nulle part, je me bornerais à choisir entre les misères de la vie, celles qui me conduiraient à une éternité bienheureuse.

Mais il s'en faut beaucoup que j'abandonne ainsi le bonheur de la vertu, et les douceurs du service de Dieu. Je le dis hardiment, et je ne crains point d'être démenti par aucun raisonnement solide, que s'il est possible d'être heureux sur la terre, si Dieu dans sa miséricorde nous a laissé quelque consolation et quelque plaisir solide à goûter parmi les misères qui nous environnent, ce n'est que dans la piété et dans la ferveur qu'on peut trouver ces avantages, que le monde ne mérite pas de connaître.

Rappelons ici les principes évidents que j'ai établis d'abord. Le vrai bonheur, ai je dit, est celui qui est dans le cœur et qui le contente, qui fixe les désirs du cœur et qui apaise ses inquiétudes. Celui-là seul est heureux, qui est à l'abri des troubles, des agitations, du dépit et du désespoir ; qui possède ce qu'il désire, et qui ne désire que ce qu'il peut posséder. Son bonheur est consommé, quand, à cette paix du cœur, il joint les délices de l'esprit, le goût de la sagesse, les douceurs de l'amour, la joie de la charité, la connaissance de la vérité, la gloire des combats, et la consolation de l'espérance.

Tel est le vrai bonheur, tel est celui que l'on trouve dans la piété ; soit qu'on l'envisage du côté de la paix solide qu'elle procure, soit qu'on l'envisage du côté des douceurs qu'elle fait goûter.

Paix véritable et solide, premier apanage de la vertu. Le trouble et l'agitation ne nous viennent que par les passions ; et ce qui les irrite, ce sont les intérêts de l'avarice et de la cupidité. Or, le premier pas que l'on fait dans la route de la vérité, c'est de détruire cette cupidité, de combattre l'avarice, et de n'avoir plus devant les yeux d'autre intérêt, d'autre ambition, ni même d'autre affaire que l'heureuse éternité. C'est sur ce débris des passions et de la cupidité, que se jettent les premiers fondements de la vraie piété. Les uns, pour y réussir plus sûrement, se dépouillent volontairement de tout ce qu'ils possèdent de biens terrestres ; ils portent même leur précaution jusqu'à renoncer au droit d'en posséder jamais. Les autres, attachés à ces mêmes possessions par les liens que la Providence ne leur permet pas de briser, détachent soigneusement leur cœur de tous ces liens qui les entourent, pour ne l'attacher qu'à Dieu seul. Les uns et les autres uniquement charmés de tout sacrifier à Dieu pour lui plaire, lui présentent sans cesse la précieuse offrande d'un généreux renoncement à eux-mêmes, et de l'anéantissement de leur amour-propre.

Pour mieux juger de la paix que ces saintes dispositions doivent opérer dans une âme solidement vertueuse, faisons ici la comparaison de son état avec celui des mondains que je viens vous dépeindre. L'homme du monde est agité sans cesse par les désirs qu'il ne peut contenter. Quel autre désir dans cette âme fidèle, que celui de plaire à Dieu ? désir, qui se contente par lui-même, puisque c'est plaire à Dieu que de le désirer.

Le mondain a des maîtres impérieux, il a des envieux, il a des ennemis dont il a tout à craindre. L'âme fidèle ne craint rien, ni des ennemis, ni des jaloux. Elle ne possède rien, elle n'est attachée à rien : Dieu seul est son appui et sa gloire, que ni jaloux, ni ennemis ne peuvent lui ravir.

Le mondain est inquiet, parce que ses biens sont fragiles, ses devoirs sont sans nombre, ses occupations sont partagées, ses espérances sont incertaines. L'âme fidèle réunissant tout en Dieu, elle y trouve le repos que le monde ne connaît pas. Il fait seul tout son trésor, il est son espérance ; et pour tous les devoirs dont elle est chargée, c'est de lui qu'elle les reçoit, c'est pour lui qu'elle les remplit, et c'est lui qui les couronne.

Le mondain est troublé dans ses pertes ; il est agité jusque dans ses plaisirs. L'âme fidèle renonce aux plaisirs des sens, et ne s'attend sur la terre qu'à souffrir ; contente de son sort, elle bénit Dieu lors même qu'il appesantit sa main sur elle. Souvent elle se charge, par choix de rigueurs volontaires ; comment serait elle troublée, ou par des souffrances qu'elle aime, ou dans des plaisirs qu'elle ne recherche point ?

Enfin le mondain au milieu des peines qui le tourmentent, ne trouve point de consolation solide ; mais le bonheur de l'âme fidèle ne se borne pas au repos et à la paix. Il est consommé par des joies véritables et de solides délices.

Quelles délices en effet, d'approfondir la sublime sagesse de la loi de Dieu, de jouir de la contemplation des choses célestes, de se nourrir de la vérité, de vivre dans la pureté, de goûter les douceurs de la charité ! Quelles délices pour cette âme, d'obtenir le seul bien qu'elle désire de toute sa vivacité, et d'en jouir par les désirs mêmes qu'elle forme ! Toute cette ardeur se termine à aimer Dieu tendrement, à être aimée de lui, à le posséder en l'aimant ; et c'est dans cette ardeur même qu'elle trouve cette possession désirable, puisque le cœur ne pousse ces désirs, que parce que c'est Dieu même qui les forme en lui. Dieu est donc dans cette âme comme dans son sanctuaire ; et cette âme à son tour est en Dieu comme dans son centre. Elle lui parle, elle l'écoute, elle s'unit à lui, elle s'abîme en lui. En elle, Dieu prend ses complaisances ; en elle, Dieu se plaît à répandre ses trésors. C'est ce que le prophète exprime par la douceur de la société de l'époux et de l'épouse. Tel est le titre dont Dieu honore une âme fidèle ; telle est la qualité que sa tendresse lui fait prendre pour elle. Quelles délices et quelles consolations ne doivent pas promettre des titres si aimables ? Dans ce lieu, dit il, que vous appelez désert, et qui vous effraie par sa sécheresse et par sa solitude ; c'est là même que se trouvent les plaisirs les plus purs, les chants d'allégresse, les cris de joie ; les acclamations de ceux que la consolation transporte, y retentissent de toutes parts. On y entend la voix de l'épouse qui retrouve son époux, et la voix de l'époux qui se complaît dans son épouse. L'épouse fait entendre sa voix lorsqu'elle gémit, qu'elle invoque, qu'elle combat, qu'elle soupire. L'époux fait entendre la sienne, lorsqu'il encourage, qu'il console, qu'il applaudit et qu'il couronne.

Il nous faudrait, Madame, à vous le cœur des saints, et à moi le langage des anges, pour nous entretenir plus longtemps, de ces sublimes délices qui sont si fort au dessus de nos sens et de nos expressions. Mais le témoignage de tous les saints ne peut nous laisser ignorer combien ces consolations, que l'on goûte dans l'amour de Dieu sont réelles. J'ajoute qu'elles sont encore solides et durables ; autre avantage que l'on ne trouve point dans les folles joies du monde.

En effet, le bonheur des justes est fondé, pour ainsi dire, sur Dieu même, sur sa bonté, sur sa providence, sur sa tendresse pour nous, sur sa miséricorde. Il est soutenu par la foi qui ne change point, par l'espérance qui ne confond point, par la charité qui, selon saint Paul, ne finira jamais. Ce bonheur peut il être établi sur des fondements plus solides ? De là vient que tout ce qui trouble les mortels et ce qui les afflige, n'altère point le bonheur du juste, parce que ces malheurs ne viennent à lui que par le canal, pour ainsi dire, de la providence de Dieu ; et qu'ils ne se présentent à ses yeux que couverts de l'ordre de Dieu, dont il adore les jugements, et dont il aime toutes les volontés.

C'est ce qui me fait comparer ces âmes, solidement vertueuses, et les solitudes où elles se renferment, à des îles élevées au milieu de la mer, où l'on vit en paix, quoique entouré des tempêtes les plus affreuses. On y voit la mer en courroux s'élever jusqu'aux nues les vagues menaçantes, et bien loin d'en être effrayé, on fait de ce spectacle le sujet de son amusement. Tel est aux yeux d'une âme détachée, le spectacle des agitations du monde, de ses combats, de ses iniquités et de ses fureurs. Elle les voit sans en être troublée. Elle en est entourée sans que la solidité de son bonheur en soit ébranlée. En vain le monde parait il quelquefois menacer son repos, et vouloir la troubler par ses persécutions. Que peut il contre ceux que Dieu lui même a entrepris de soutenir et de défendre ? Non, non, grands du monde, puissances de la terre, votre pouvoir ne s'étend pas sur un cœur détaché du siècle et uni étroitement à Dieu. Vous pouvez désoler des provinces, jeter la terreur parmi les nations, conquérir des royaumes, triompher de la terre entière ; mais vous n'ébranlerez pas une âme que Dieu a solidement établie dans la paix. On a vu des tyrans en fureur épuiser leur cruauté sur les martyrs, et la fermeté des martyrs triompher des efforts des tyrans. On verrait encore la patience des saints triompher de vos persécutions. C'est pour tous ses serviteurs que Dieu a dit, le mal ne vous touchera point, et les fléaux n'approcheront point de votre demeure. Telle est la parole de Dieu. Quel bonheur plus solide que celui qui est fondé sur une si favorable promesse ?

Je dis plus ; ce bonheur est si solide et si invariable, que je puis le nommer, en un sens, un bonheur éternel. En effet, les délices que l'âme a déjà goûtées dans le service de Dieu, ne sont point pour elle des délices passées. C'est là le sort des plaisirs des sens. Le même moment les voit naître et périr ; et comme il n'en reste rien, il faut à toute heure en chercher de nouveaux, Mais ceux que goûte l'âme fervente dans la prière et dans la pénitence, ne passent pas de même, parce que la charité en est le principe. Les douceurs que l'âme a ressenties ne sont point pour elle des douceurs passées, ce n'est qu'un avant goût des mêmes douceurs qu'elle éprouvera encore. La consolation en reste avec le souvenir, et le mérite et la récompense ne finiront jamais. J'ajoute même que cette douceur, de sa nature, peut être appelée en quelque façon éternelle. Je m'explique : le bonheur d'une âme qui s'unit à Dieu, et qui se console en lui, est en un sens le même bonheur que goûtent dans le Ciel les élus de Dieu. En effet ce qui rend ceux ci heureux, ce n'est pas seulement d'être à couvert des misères de cette vie, c'est principalement d'être avec Dieu, de posséder Dieu, d'être abîmés en Dieu. Or c'est pour ainsi dire, une portion de cette même félicité que Dieu communique par avance aux âmes saintes qu'il veut favoriser, et c'est ce qui fait la durée et si j'ose le dire, l'éternité de leur bonheur : bonheur qu'elles commencent à éprouver en cette vie, qui ne les quitte point à la mort, et qu'elles retrouvent dans le ciel. C'est toujours la même charité qui fait leurs délices ; et il me semble qu'on pourrait dire en un sens, que ces différentes délices ne diffèrent entre elles que par la mesure et par l'abondance, mais que le fond est le même ; en sorte que ce bonheur qui commence dans la retraite, qui se perfectionne dans la pénitence, qui triomphe dans la mort, et qui se consomme dans l'éternité, est de sa nature une félicité éternelle.

Il est juste de vous faire remarquer encore ici dans le bonheur que je décris, un nouveau caractère de supériorité sur celui que le monde peut vous vanter. Je l'ai dit, et je le répète encore, la mort est une terrible épreuve pour cette prétendue félicité du siècle. Qu'elle soit réelle si vous voulez, quelle soit abondante, qu'elle soit solide, hélas ! que devient-elle à ce terrible moment ? Or ce qui fait le désespoir de l'homme du siècle, quels sentiments doit-il produire dans le cœur de l'homme véritablement vertueux, qui, ayant passé ses jours à désirer de s'unir à Dieu, voit consommer ses désirs avec sa vie ? Le dirai-je à une personne éprise de l'amour du siècle ? hasarderai-je de parler encore un langage qu'elle ne pourra comprendre ? Cependant il faut le dire à la gloire de la grâce de Dieu, qui opère ces prodiges. Oui, la mort même a ses consolations et ses délices. Les saints nous l'ont appris. Ceux de l'ancien Testament sont connus ; et tous les jours, on trouve encore parmi les justes et dans les communautés ferventes, de ces âmes détachées et célestes, contre lesquelles la mort désarmée semble n'avoir aucun pouvoir, et qui finissent avec délices une vie qu'elles ont supportée avec patience.

Le bonheur des saints sur la terre est donc réel, il est solide, il est à l'épreuve des peines, des vicissitudes et de la mort.

Sera-t-on étonné après cela, de trouver tant d'âmes qui vivent dans la mortification et dans le mépris du monde, qui disent encore hardiment et constamment qu'elles sont contentes, qu'elles sont heureuses, qu'elles ne désirent rien ? Sera-t-on surpris de remarquer le contentement, la gaieté même peinte sur leur visage et dans leurs manières ? de voir ces nobles sentiments de joie se perpétuer de siècles en siècles parmi tant de millions de solitaires et de religieuses, qui, volontairement et par choix, ont embrassé l'état de la pénitence préférablement à tout autre, qui l'ont choisi avec connaissance et avec réflexion, après des examens et des épreuves sévères, et qui, contents de leur sort, sont par leur humeur aimable et presque enjouée l'envie des mondains les plus heureux ?

C'est en effet dans ces saintes retraites que Dieu perpétue un prodige que le monde croit à peine, et qu'il conçoit encore moins. Plus ces maisons sont solitaires, pauvres et austères, plus on remarque cette ferveur pleine de gaieté, et ce contentement dont Dieu seul peut être le principe. Je ne parle pas de ces religieuses imparfaites et mondaines qui murmurent contre leur état, qu'elles n'ont peut être embrassé que par nécessité, qui portent tout le poids de la règle, sans y trouver la consolation que Dieu y attache, parce qu'elles ne remplissent pas la mesure des grâces qu'il répand sur elles. De telles religieuses ne doivent point être écoutées sur le bonheur d'un état qu'elles ne connaissent point. Est il même étonnant qu'elles n'en ressentent point les douceurs puisqu'elles n'en ont pas l'esprit ? Je ne parle ici que des âmes véritablement religieuses d'esprit et de cœur, qui sont telles par leur ferveur, leur courage et leur fidélité. C'est à celles là que le bonheur est promis. Ce sont celles là qui le goûtent dans toute son étendue. Ce sont celles là qui ont droit de dire, et qui le disent en effet : Je suis heureuse, je suis contente, je ne changerais pas ma solitude contre tous les avantages du monde. Oui, Seigneur, je l'éprouve sans cesse, que votre joug est doux, que le poids de votre loi est léger, et que votre service est aimable. Elles le disent en entrant dans la retraite, elles le ressentent dans le cours de leurs travaux, elles le goûtent encore plus purement dans la consommation de leur sacrifice.

Qu'on cherche parmi les esclaves du monde ; en trouvera-t-on qui rendent à ces vanités, un témoignage pareil ? En trouvera t on qui osent dire qu'ils sont heureux, qu'ils ne désirent rien, que rien n'est plus doux ni plus consolant que le joug qu'ils portent, et que les devoirs dont ils sont accablés ? Or ce que le monde ne dit point, ce qu'il n'a pas droit de dire, ce qu'il n'ose même dire, ou ce qu'il ne dirait tout au plus que par ostentation, je le trouve dans la bouche de plusieurs milliers de personnes de tout sexe, de tous les états, de tous les âges, de tous les pays, de tous les temps, de tous les différents caractères d'esprit et d'humeur, qui jusque dans les rigueurs de la mortification et au milieu des supplices du martyre, rendent à la vertu ce glorieux témoignage. Des hommes distingués par leur naissance et leurs dignités, des filles jeunes et naturellement enjouées, des veuves nobles riches et délicates, des jeunes gens, héritiers uniques de riches possessions, des gens d'un âge mur et renommés pour leur sagesse, des princes mêmes accoutumés à l'abondance, à l'indépendance et à la mollesse ; tous ceux là détrompés des vanités et des biens du monde, livrés à la pénitence et aux pratiques de la vie chrétienne, ont rendu et rendent encore à la douceur de leur état un témoignage non suspect. Ils le rendent après l'avoir embrassé avec précaution, par un choix fait à loisir et avec réflexion, après des épreuves et des combats ; après avoir examiné et goûté, même pendant plusieurs années, ce que le monde a de plus séduisant et de plus doux. Des gens si sages et si instruits, si éprouvés et en si grand nombre, qui ne jugent que de ce qu'ils ont eux mêmes senti ; qui ne parlent que selon leur expérience, et une expérience de longues années ; dont le témoignage est uniforme depuis tant de siècles, ne sont ils pas croyables, lorsqu'ils prononcent sur le bonheur de la vertu, sur les délices de l'amour, sur les consolations de la pénitence, et qu'ils disent avec transport comme le prophète : Oui, Seigneur, un jour dans votre maison vaut mieux que mille dans les tabernacles des pécheurs ?

Pesez avec moi, Madame, la force de ce témoignage, et voyez si on en peut trouver un plus complet et plus convaincant. Que faut il en effet, pour assurer une vérité par la déposition de ceux qui l'attestent ? Faut il que ces témoins soient en grand nombres ? Or, quel nombre plus grand que celui des témoins que je vous cite ? Tous les saints, tous les martyrs, tous les solitaires, depuis l'établissement des monastères de la Thébaïde et de l'Egypte, jusqu'à nous. Faut il que ces témoins ne se soient pas concertés ? Mais comment tant de millions d'âmes solitaires et pénitentes auraient ils concerté leur langage, vivant dans des siècles et dans des pays si éloignés ? Faut il que des témoins ne soient prévenus d'aucun préjugé ? Or, par quel préjugé ces âmes si pures auraient elles pu être aveuglées ? Si elles ont apporté quelques préjugés à l'étude de la vertu, ce ne sont que ceux que le monde leur avait donné comme à vous. C'était les préjugés de l'amour propre contre l'obéissance ; ceux de l'orgueil contre les humiliations ; ceux de la sensualité contre la pénitence. Ces âmes généreuses n'avaient-elles pas avant leur conversion autant d'horreur pour ces vertus, que vous en pouvez ressentir vous même ? Faut il que le témoignage ne soit pas intéressé ? Mais quel intérêt pourraient avoir ceux dont je parle, de se figurer un bonheur prétendu, dans un état qui n'aurait que des préventions et des chagrins ? A t on jamais cru qu'il y eût du profit et de l'intérêt, selon le monde, à trouver du bonheur et de la joie dans la sujétion, la mortification et la pénitence ? Que vous faut il encore pour assurer ce témoignage et pour le rendre irréprochable ? Je donne un champ libre à votre incrédulité si tant est qu'il vous en reste. Dites encore, si vous voulez, que c'est stupidité, insensibilité, simplicité, défaut d'esprit et de lumières, qui fait imaginer ce prétendu bonheur. Combien, pour vous confondre, vous produirai je de ces âmes ferventes, qui, dans tous les temps, ont étonné le monde par la subtilité de leur esprit et par la supériorité de leurs lumières en même temps qu'elles l'édifiaient par l'austérité de leur vie ?

Si après cela vous n'en voulez croire que vous même, et en jurer par vos sens, vos yeux, votre expérience, approchez-vous, dirai je, et voyez ce qui se passe parmi les saints ; quelle est leur fidélité, leur constance et leur douceur. Entrez dans ces maisons célèbres par leur ferveur et par leur solitude. Examinez, interrogez, demandez ; approchez de ce buisson ardent, et vous verrez qu'il n'est point consumé. Entrez dans ce désert qui vous paraît aride, et vous verrez avec étonnement que la manne y couvre la terre, et que les rochers les plus durs s'y changent en fontaines. Examinez de près ce que vous appelez des croix et des épines, et vous trouverez sur ces croix une onction sainte qui les adoucit, et dans ces épines, des roses qui les rendent aimables. Parlons sans figures : au milieu de ces dehors recueillis et pénitents, vous verrez avec étonnement des humeurs gaies sans dissipation, une joie sainte sans légèreté ; et l'on vous dira sincèrement, naïvement, cordialement, que l'on est content, qu'on est heureux, qu'on ne changerait pas son état contre celui des rois, ni la solitude contre tous vos amusements.

Epuisons encore toutes les défaites de l'incrédulité, et poussons la aussi loin qu'elle mérite de l'être. On dit quelquefois que c'est par dissimulation que les dévots parlent ainsi ; qu'on reste par honneur dans des pratiques qu'on a embrassées par légèreté ou par dégoût ; que, surtout dans le cloître ou la religion, il faut bien montrer qu'on est content, quand on ne peut changer d'état ; que, quoi qu'on dise, les regrets y sont communs, mais qu'on les dissimule par vanité ou par bienséance. Tel est le langage ordinaire du monde.

Mais si les regrets et l'ennui de la pénitence sont si communs parmi ceux qui en font profession, comment est ce qu'ils s'appliquent si souvent, non seulement à se priver des frivoles plaisirs, mais à ajouter dans le secret mille sortes de mortifications et d'austérités, dont Dieu seul est le témoin, comme lui seul en est le motif ? Pourquoi faut il que ceux qui les conduisent dans les voies du salut, veillent sur eux pour retenir et modérer leur ardeur pour la pénitence. Cette sainte ardeur ne se trouve t elle pas de même parmi les personnes religieuses, qu'on croit attaquer avec plus d'avantage ? Comment est ce qu'on les voit ajouter à l'envi à leur règle, déjà assez austère, mille sortes de pratiques de pénitence, qui ne sont pour elles d'aucune obligation ? Mais quoi, pousse t on le déguisement aussi loin, surtout quand il est si gênant ? Pourrait on le soutenir pendant des cinquante et soixante années, pendant la vie entière ? Peut-on le porter jusqu'au fond des cachots, et dans les supplices où les martyrs ont goûté les consolations de la grâce ? Tant de communautés remplies de jeunes personnes pleines de feu et de vivacité, qui seraient pour la plupart mécontentes sous une règle si dure par elle-même, s'accorderaient elles à dévorer constamment et uniformément le chagrin qui les rongerait sans cesse ? Tous auraient ils le même intérêt à déguiser leurs vrais sentiments, ou auraient ils le même esprit pour les cacher avec tant d'artifice ?

Tous ceux, qui dans le monde, ne s'occupent que des pratiques de la vie chrétienne et pénitente, porteraient ils le même esprit de déguisement et d'artifice dans le tribunal de la confession, dans les confidences de l'amitié, dans les conversations privées avec les parents les plus chers ? Est ce que les regrets et les soupirs n'échappent pas mille fois d'un cœur affligé, lors même qu'il est déterminé à dissimuler, et ne manifeste t il pas malgré lui les sentiments secrets qu'il cherche à étouffer ? Cette dissimulation si constante et si universelle, qu'il faudrait supposer, me paraît un prodige mille fois plus incroyable, que celui de la consolation et de la joie au milieu des travaux de la pénitence. Si cependant il est si aisé de dissimuler ses vrais sentiments, si ce profond déguisement est si facile et si commun, d'où vient que les mondains n'ont pas la même adresse pour déguiser leurs dépits ? Pourquoi les voit on si souvent gémir auprès des serviteurs de Dieu, des chagrins cuisants dont ils sont dévorés, et chercher dans les prières ou les conseils des solitaires un remède à leur amertume ? Si le point d'honneur peut faire ce prodige étonnant d'un silence et d'une violence si constante, comment est ce que le même point d'honneur ne fait point tenir aux gens du monde le même langage ? D'où vient que chacun d'eux ne dit pas aussi dans le secret : Je suis content, je suis heureux, je ne voudrais pas changer de richesses et de fortune contre celles des rois ? Tous se plaignent, tous s'affligent, tous se désespèrent dans le lieu même ou règnent la dissimulation et l'artifice. On est forcé d'avouer sincèrement ses dégoûts et son amertumes.

N'est ce pas là, ô mon Dieu ! la preuve de ce que votre parole nous apprend, que le joug du monde est accablant par son poids. Mais que le vôtre est doux, qu'il est léger, qu'il est aimable, et que vous êtes seul le Dieu de toute consolation ?

En vain direz vous que vous n'avez que trop connu, et que vous connaissez encore bien des personnes qui se sont repenties de la vie dévote qu'elles avaient embrassée ; et qui, dans des communautés saintes, gémissent en secret sur la rigueur de leur engagement et de leur contrainte. Il est vrai qu'il y a des âmes qui sont infidèles à la grâce qui les avait attirées, et qui se sont dégoûtées de la piété dont elles avaient fait profession, peut être avec trop d'appareil. Il est vrai qu'il y a des religieuses mécontentes, qui, victimes de la politique plutôt que de l'amour de Dieu, déshonorent, par leur infidélité et par leurs plaintes, le bonheur de leur état. Il est vrai même qu'on trouve des monastères presque entiers, où l'esprit du monde mêlé à quelque dehors de régularité, ne domine que trop ; où l'on trouve plus de goût pour les plaisirs des sens, que pour les suavités de l'oraison, et où les vraies délices de la piété sont aussi inconnues que dans les palais des grands. Mais bien loin que ces épouses infidèles, et ces dévotes inconstantes affaiblissent ma preuve, elles en découvrent au contraire toute la force. En effet, s'il est possible, et aux âmes vertueuses de tomber dans l'inconstance, et aux religieuses de se livrer au goût des plaisirs du monde, qui est ce qui en soutient tant d'autres dans la fidélité et dans la ferveur ? Qui forme en elles ce contentement du cœur auquel elles rendent témoignage, sinon la consolation de l'amour de Dieu, et la force de sa grâce, supérieure à l'inconstance et à toutes les austérités ?

D'ailleurs, que prouveriez vous par le témoignage des personnes, dont vous connaissez les regrets et l'indévotion ? Est ce que, parce qu'elles sont mécontentes, il est impossible que d'autres plus saintes et plus ferventes, possèdent le vrai contentement du cœur ? Vous ajoutez foi à ces âmes doubles et hypocrites, quand elles vous disent qu'elles sont dévorées par un chagrin secret qu'elles dissimulent au dehors : pourquoi ne croyez vous pas de même des âmes droites et sincères, incapables de dissimuler et de tromper, lorsqu'elles protestent à leurs amis les plus confidents, qu'elles sont contentes dans leur état, et qu'elles ne le changeraient pas contre tous vos plaisirs ?

Qu'est ce encore que ces dévotes infidèles ou ces solitaires mécontents, dont le témoignage vous paraît si concluant ? Ce sont des personnes imparfaites et volages, pleines de passions, d'humeurs et de défauts, qui ont fait profession de piété par caprice ou par intérêt, et qui ont eu plus d'orgueil et de vanité dans leur dévotion mal entendue, que de vrai amour de la pénitence. Ce sont des religieux désobéissants et indociles, qui secouent tant qu'ils peuvent le joug de leur règle et les devoirs de leur profession. Ce sont des filles engagées dans un cloître par surprise, par contrainte ou par stupidité, qui, n'ayant point l'esprit de leur état, n'en connaissent point les douceurs. Est ce donc des personnes de ce caractère, dont j'ai prétendu exposer le bonheur, et dépeindre les consolations ? Non, sans doute. Je parle des personnes fidèles à la grâce et à leurs devoirs, ferventes dans leur exactitude, appliquées à la prière et à l'oraison, qui dominent sur leurs passions ou qui travaillent à les assujettir, qui se privent des plaisirs que leurs cœurs peuvent désirer, et qui se détachent intérieurement de tous les biens du siècle. C'est de celles là que j'ose prononcer, sans crainte d'être démenti jamais, qu'il n'y en a eu aucune, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, depuis la création du monde jusqu'à notre siècle, qui n'ait été contente de son état, et qui ne l'ait jugée préférable au monde et à toutes ses vanités.

Mais quoi, direz vous encore, est on heureux au milieu des croix, des afflictions et des souffrances ? peut on l'être dans la dépendance, la contrainte et la captivité ? Cela est il possible ? Oui sans doute, cela est possible ; et c'est la quatrième vérité que je dois établir, pour consommer la preuve de la misère du monde, et du bonheur qu'on trouve dans les services de Dieu.

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