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Le Bonheur
Seconde Vérité
Le monde ne donne point, et ne donnera jamais ce contentement et cette paix du cœur, dût il multiplier à l'infini ses prétendues joies et ses plaisirs.
Examinons d'abord quels sont les biens que l'on peut appeler véritablement biens et avantages du monde ; biens tellement propres aux mondains et gens du siècle, qu'ils fassent la différence de leur état d'avec celui des saints, des pénitents, des solitaires, des personnes religieuses. Ce n'est certainement ni la douceur de la société, ni la droiture du cœur, ni la connaissance de la vérité, ni la joie de la conscience, ni le goût sublime de la sagesse, ni même la pénétration de l'esprit, ou la réputation et la gloire. Ce sont là cependant les vrais biens de l'âme, qui l'ornent, qui l'enrichissent, qui la contentent : mais biens également partagés entre le grand monde et la retraite, en sorte que les gens du siècle n'ont pas plus de droit d'y prétendre ou de s'en arroger la possession, que les âmes les plus pénitentes. Le monde n'a donc pas le droit de vanter son bonheur, par la jouissance de ces biens, puisque ceux qui ne sont pas du monde peuvent en jouir comme eux. Quels sont donc ces biens qui appartiennent particulièrement au monde, et où le monde croit trouver son bonheur ? Remarquez le, je vous prie ; tous ces biens sont extérieurs à l'homme, et leurs délices se terminent à contenter les sens. La possession des richesses, ou le droit de les rechercher et de les acquérir, les honneurs du siècle, la gloire du faste et des parures, la satisfaction des sens, la délicatesse de la table, le goût de la curiosité, et ce qu'on aime encore plus, la liberté de jouir de tous ces biens, de les goûter à son gré, et de contenter là-dessus ses caprices : voilà tout le bonheur du monde.
Or je n'entreprends point ici de prouver combien ces prétendus biens sont vains, combien ils sont criminels, combien ils sont funestes. Je ne m'arrête point à établir, ce qui me serait très aisé à prouver, qu'il n'y a presque personne qui puisse être sur la terre dans la possession de tous ces avantages. Je me borne à ma première idée, et je dis que ce n'est là ce qui contente le cœur, ce qui peut remplir tout le cœur, ce qui doit rassasier pour toujours le cœur. Entrons dans le détail.
Un homme riche, dit-on, est un homme heureux ; mais quel est son bonheur ? Son cœur est-il content ? est-il rassasié ? l'est-il pour toujours ? pour que son cœur fut heureux dans ses richesses, il faudrait que son cœur rassasié n'en désirât jamais d'autres : or, combien y en a-t-il de ces cœurs tranquilles, également affranchis de la pauvreté et des désirs, je ne dis pas seulement parmi les usurpateurs injustes du bien d'autrui, mais même parmi ces riches qu'on croit modérés et vertueux ? J'interroge leur cœur et je l'approfondis, et qu'y trouverais-je autre chose que des désirs ? Vous croyez cet homme riche ; et il ne croit pas l'être, il prétend qu'il lui manque tels et tels avantages. Quelque réglés que puisse être ses désirs. Or, qui dit désirs, dit en même temps du vide et de la privation dans un cœur qui n'est pas rassasié.
C'est là cependant ce qu'éprouvent communément tous ceux qui possèdent les plus grandes richesses. Le pauvre se contente plus aisément dans sa misère, que l'homme aisé dans son abondance. Ne vous imaginez pas que vous ne désireriez plus rien, si vous aviez acquis ce petit bien qui fait votre empressement ; vous songeriez alors à un autre avantage, que vous poursuivriez avec la même inquiétude. Ceux qui possèdent ce qui fait aujourd'hui l'objet unique de vos désirs, désirent eux mêmes autre chose au dessus d'eux, où vous n'osez prétendre encore, mais que vous espéreriez comme eux, si vous en approchiez de plus près. Voilà ce que l'expérience de tous les siècles ne peut nous laisser ignorer. Il en est de notre cœur comme d'un homme dévoré par une fièvre ardente : il cherche à étancher sa soif ; et cette soif s'irrite de ce qui devrait l'apaiser. Ce pauvre cœur, altéré, désire donc sans bornes, et son désir n'est jamais content ; et tandis qu'il s'épuise en ces frivoles empressements, peut il trouver du contentement dans les richesses dont il est le maître ? Non sans doute. Ce qui est plus étrange, c'est qu'indépendamment de ces désirs, il n'y trouve même ni le repos, ni la paix, si nécessaires à la vraie félicité.
En effet, vous l'avouerez vous même, Madame ; que d'embarras, de soins, d'affaires et d'inquiétudes qu'on moissonne chaque jour dans ce champ funeste ? Combien de fois vous ai je vu douter vous même, s'il ne serait pas plus heureux d'avoir moins de biens, et de vivre plus en paix ! Taxes, procès, charges, domaines, fermiers, domestiques, marchands, ce sont autant d'ennemis qui assiègent la porte du riche, et d'importuns qui ne semblent destinés qu'à troubler son repos. Ajoutez les envies, les jalousies, les inimitiés que l'éclat du rang et celui des richesses entraîne après lui. N'est ce rien que les malheurs qui vous entourent, et le péril où les plus fortunés sont réduits sans cesse, d'être ruinés, de devenir pauvres ? Et qui est ce dans ce siècle malheureux qui n'a pas été troublé par quelque crainte ? Il n'y a pas jusqu'aux saisons inconstantes qui altèrent votre bonheur prétendu, parce que c'est d'elles que dépendent vos récoltes, et par conséquent la plus grande partie de vos richesses. Le froid et la sécheresse, les frimas et la pluie, tiennent toute l'année vos espérances en suspens, et votre cœur est en alarme : quel misérable bonheur, que celui qui dépend ainsi du caprice des vents et des inconstances de l'air !
La gloire, les distinctions, les honneurs sont une autre sorte de biens, où les hommes prétendent aussi vainement trouver une partie de leur félicité. Je demande encore, au sujet de ce bien imaginaire, ce que j'ai demandé des richesses. Le cœur en est il content, en est il rassasié ? Parvient on sans peine à ces avantages ? les possède t on sans crainte ? les perd on sans émotion ? J'aurais dû plutôt vous demander, qui sont ceux qui jouissent de cette réputation, de ces distinctions, de ces honneurs, que l'on regarde avec tant d'envie, et où l'orgueil et la vanité n'ont plus rien à désirer ? Je vois tous les hommes qui courent, qui s'agitent, qui s'intriguent, qui s'empressent, qui travaillent à s'élever, qui s'épuisent pour y parvenir. Chercher, s'empresser, travailler, désirer, s'épuiser, est ce là le repos et le contentement du cœur ?
Peut-être croirez vous trouver une félicité plus solide dans les douceurs de la vie et dans les délices des sens. Il est vrai que je vois quelquefois ceux qui se livrent à ces plaisirs, transportés par leurs charmes. Des rires immodérés, des joies éclatantes, des instruments de musique, des chants mélodieux, des acclamations subites, des voix confuses de gens qui s'excitent à la volupté, m'annoncent le ravissement de leur cœur. Alors ce cœur enchanté se dilate et se complaît en lui-même ; il semble nager dans le plaisir. Le mondain triomphe dans ce moment. Il insulte à la dévotion et aux dévots, quelquefois même à la religion. Il dit avec transport, qu'il est bien, qu'il est content, qu'il est souverainement heureux. Mais combien dure cette félicité ? Des moments, des heures au plus, qui s'envolent avec d'autant plus de rapidité qu'elles se passent plus agréablement. Mais quoi ! est-ce par des moments, et des moments si courts, qu'il faut juger de la félicité ? Le contentement du cœur pour être véritable, ne doit-il pas être solide et permanent ; et des moments suffisent-ils pour rendre heureuse une âme qui, dans ses désirs, est infinie, et qui dans sa durée, est éternelle ?
Si c'est par des moments, qu'il faut juger des bonheurs de la vie, il faut donc appeler heureux, l'injuste, le voleur, le meurtrier, le vindicatif, quelques horreurs que leurs crimes traînent après eux. En effet, il y a un instant où le cœur de ces scélérats se complaît et se dilate dans la satisfaction funeste de l'iniquité. Mais cet instant rapide périt aussitôt, et anéantit avec lui la complaisance du cœur, qui n'a pas le loisir de s'y reposer. Il faut donc appeler véritablement heureux, un homme ivre au milieu des fumées de l'intempérance ; parce que dans ce malheureux état, cet homme se croit heureux, qu'il est content, qu'il est libre de toute inquiétude. Il faut donc appeler heureux, un homme qui, dans la nuit, est amusé par des songes agréables ; un homme affamé, qui dans son sommeil croit se réjouir dans des festins imaginaires, mais qui se trouve à son réveil dévoré par la faim réelle que ces fantômes n'ont point rassasiée. Dans ces heures de sommeil, ou d'ivresse, ces malheureux sont contents, ils sont rassasiés ; mais il manque quelque chose à ces prétendus bonheurs, d'être durables. Ce n'est donc pas par des moments passagers, où la raison entraînée ne réfléchit point, qu'il faut juger du bonheur de la vie. C'est par la durée autant que par les délices. Il faut que l'homme, pour être heureux, possède un bonheur solide, réel et durable. Or, ce bonheur durable, réel et solide se trouve-t-il dans ces joies folâtres qui vous transportent quelquefois ?
Quel bien vous reste-t-il encore, sur lequel vous puissiez fonder votre prétendue félicitée ? La liberté, me direz-vous, de goûter, ou au moins de chercher tous les autres biens qui amusent l'homme, s'ils ne peuvent le contenter. Je vois bien que c'est à cette objection que vous m'attendez, et c'est là votre ressource. La liberté, selon vous, le plus grand de tous les avantages, et la consolation de toutes les misères. Liberté qu'on doit acheter au prix de tous les biens, quels qu'ils puissent être ; qui doit par conséquent dédommager de leur perte, et mettre l'homme, même malheureux, au-dessus des esclaves les plus fortunés dans leur captivité. J'avoue que la vraie liberté est de tous les biens celui qui mérite la préférence ; mais souffrez que je vous demande d'abord ce que vous entendez par cette liberté. Est-ce la liberté de mal faire, celle de pécher, ou de goûter des plaisirs criminels ? Mais quoi ! est-ce là un avantage et un bonheur ! N'en est ce pas un mille fois plus grand, d'être dans l'impossibilité de faire le mal ; puisque la félicité du Ciel, qui doit être le modèle de celle que nous pouvons goûter sur la terre, consiste en partie dans le précieux avantage de ne pouvoir pécher ? Ce n'est donc pas là cette liberté qu'il faut vanter pour vous défendre. Or, à quoi se réduira celle qui fait votre consolation ? Elle se réduit aux actions communes de la vie, aux engagements du cœur, à quelques plaisirs légitimes, et aux devoirs de la société civile. Examinons si cette liberté est aussi réelle que vous vous en flattez. Voyons si vous êtes aussi jalouse de la conservation de ce bien, que vous devriez l'être. Hélas ! vous croyez peut être ne voir dans le monde que de la liberté et moi je n'y vois que de la contrainte.
Contrainte dans le mariage. La douceur des alliances les mieux assorties, ne consiste que dans la complaisance et la dépendance. Dépendance et complaisance, est ce là la liberté ? Encore combien y a t il de ces mariages si fortunés ? Le monde malin et médisant ne le dira t il pas mieux que moi ?
Contrainte dans le célibat, ou dans le veuvage. Dans l'un, des enfants à élever ou à pourvoir, des droits à poursuivre, des biens à conserver ou à défendre : dans l'autre, une réputation fragile à ménager, des devoirs sans nombre à remplir. Dans tous les deux, des affaires, des infirmités, des bienséances gênantes à observer sans cesse.
Contrainte dans la fortune. Faut il l'acquérir ou la conserver, que de dépendances et d'assujettissements ! Plus on a de protecteurs, et plus on a de maîtres dont il faut dévorer chaque jour les injustices et les caprices. Il n'y a pas jusqu'à ses propres ennemis mêmes, ou à ses envieux, auxquels on ne sacrifie sa liberté. On se gêne sans cesse, ou pour leur plaire, ou pour se garantir de leur malignité.
Contrainte dans les charges, les emplois, les dignités. Le moment qui nous y élève, nous rend en quelque façon esclaves de tous ceux qui semblent nous être soumis. Leurs besoins, leurs plaintes, leurs demandes, quelquefois leurs importunités deviennent pour nous des lois dont il faut subir la rigueur. Les yeux pénétrants du public, attentifs sur nos démarches, portent quelquefois la gêne jusque dans nos plus justes délassements.
Contrainte dans les passions. Quel malheur si on se livre à leurs fureurs ! Une seule suffit pour tyranniser le cœur, et pour aveugler même l'esprit. Le plus sage, le plus heureux, est celui qui les tient sans cesse dans l'esclavage. Mais comment vanter sa liberté avec un tel assujettissement ?
Contrainte jusque dans les plaisirs. Les a t on, quand on les cherche ? les goûte t on quand on les a trouvés ? en jouit on en paix, quand on les goûte ? La société même qui les rend plus doux, apporte avec elle mille sortes d'attentions que la politesse exige, et dont une âme éprise de l'amour de sa liberté ne doit s'accommoder qu'avec peine.
Quand vous sauriez vous affranchir de toutes ces contraintes, comment éviteriez vous celles que vous imposent la politique du monde, les bienséances de l'état, la malignité des hommes, la sévérité des lois, l'importunité des amis, les complaisances de la société, les devoirs de la religion ? Quel jugement faudrait il faire de celui qui voudrait secouer toutes ces contraintes ? Vous le pensez comme moi ; et ce fantôme de liberté réduit à presque rien par tant d'assujettissements, vous oblige de dire au fond du cœur : Oui je suis contrainte, je suis dans l'esclavage. Du matin jusqu'au soir, bien loin de faire comme je veux, je suis déterminée à faire ce que je ne voudrais point. Ce n'est point tant ma liberté qui donne le mouvement à mes actions, que quelque motif étranger qui m'entraîne malgré mon penchant, et qui trouble mes inclinations. Tel est l'aveu que tout homme du monde fera sans peine, s'il veut parler sans déguisement : mais peut-il après cela vanter les avantages de sa liberté ?
Poussons encore plus loin ce raisonnement, que j'ose nommer une démonstration. Passons aux mondains toutes leurs fausses prétentions. Accordons-leur que le bonheur dont ils croient jouir est réel et solide, quoiqu'ils nous fatiguent tous les jours par leurs regrets et par leurs plaintes ; que souvent même, à la gloire des serviteurs de Dieu, on voie venir les gens du siècle auprès d'eux, pour y décharger leurs cœurs, raconter leurs misères, leur ennui, se plaindre de la dureté de leur état, et chercher dans les conseils de ces âmes solitaires la consolation que le monde refuse à ses esclaves. Convenons, si l'on veut, que le mondain vit en liberté, qu'il jouit de tous les plaisirs, qu'il est comblé de richesses et de gloire. Donnez même l'essor à votre imagination, pour qu'elle se forme l'idée d'un homme parfaitement heureux selon le monde. Qu'il soit honoré sans envie, riche sans procès, sensuel sans infirmité, libre sans contradiction et sans gêne. Cet homme sera t il heureux de ce bonheur du cœur, qui affecte le cœur, qui le satisfait, qui le rassasie ? Ce bonheur sera t il durable et à l'épreuve de tout ? Non : il trouvera encore en lui même une nouvelle source d'amertume, de chagrin et de remords, que j'ai dissimulé jusqu'ici, et que je vais vous découvrir.
Je ne parle pas ici des mondains livrés à la corruption et à l'impiété, qui entassent les crimes les uns sur les autres, et qui avalent l'iniquité comme l'eau. Je méprise les victoires que je pourrais remporter sur ces scélérats, que leur conscience, qui les déchire, confond assez par ses remords. Ce serait pour moi un faible avantage, d'avoir prouvé que leur état est plus malheureux que celui des âmes saintes et vertueuses. Je parle des gens du monde qui sont, si j'ose le dire, demi dévots, dont la vie est mêlée de sensualités et de bonnes œuvres : trop chrétiens pour se livrer au mal, trop paresseux pour pratiquer le bien, ils marchent doucement et paisiblement dans un certain milieu, où l'on croit donner à la religion de quoi apaiser les remords, et à ses sens de quoi satisfaire leurs désirs. On s'habille, on se pare comme les mondains ; on parle, on raisonne comme les gens de bien. On assiste volontiers aux offices et aux saluts, et aussitôt on se délasse par un jeu long et passionné. On aime à approcher quelquefois des sacrements, et on ne hait pas la dissipation et les compagnies. On évite également et ce qui pourrait alarmer la modestie, et ce qui pourrait gêner la sensualité. La vie n'est ni criminelle ni pénitente ; et l'on prétend la rendre plus douce, en prenant des deux mains les consolations de la piété, et les joies du monde.
Voilà, si je ne me trompe, Madame, l'idée que vous vous faites du vrai bonheur : voilà l'état que vous jugez préférable à tout autre, auquel vous aspirez. Or, c'est de cet état même, dont le portrait peut vous avoir charmé, état peut être le plus dangereux de tous pour le salut, dont j'avance que le bonheur est chimérique, parce qu'il est impossible qu'on y trouve le repos et le contentement du cœur, essentiel à la félicité.
En effet, êtes vous assez heureuse pour être sans aucune passion, sans tentation, sans être susceptible d'aucune des impressions de la sensualité, sans avoir rien en vous même qui soit, comme dans les autres, le triste fruit du péché du premier homme, et la source de ceux que nous commettons à son exemple ?
Vous êtes trop équitable pour oser le prétendre. Formée avec le reste des hommes d'une même boue, pétrie de la même terre, vous en avez contracté comme eux les faiblesses, les misères, les passions et les périls. Or, ce que je ne puis concevoir, c'est qu'étant au milieu de tout ce qui irrite les passions, vous résistiez sans cesse à leurs mouvements, et cela sans peine et sans combat, et par conséquent sans trouble. Etre toujours avec ceux qui vantent les grandeurs du siècle sans que votre cœur soit épris de la vanité ; vivre dans la mollesse et conserver au fond de son âme cet esprit pénitent, sans lequel on n'est pas véritablement chrétien ; être toujours dans les liaisons et les familiarités, entendre peut-être le langage de la tendresse et de la galanterie, sans que le cœur en soit jamais épris ; être sans cesse environnée de gens médisants ou licencieux, et conserver toujours de l'horreur pour tout ce qui blesse la charité ou la modestie ; c'est là, selon moi, un des plus rares prodiges de la vertu et de la fidélité. Ce miracle si étonnant, le faites vous sans qu'il vous en coûte jamais ni efforts, ni peines, ni combats ?
Que pouvez vous me répondre ? Avouerez vous, que pour éviter la peine et la contrainte d'un état si gênant, vous vous laissez entraîner à la malignité du siècle dont vous êtes entourée ? Ce serait mal défendre votre cause et les douceurs de cet état, que d'en avouer les désordres. Le contentement de l'iniquité n'est pas celui qui l'emportera sur les délices de la piété, pour rendre l'homme solidement heureux. Quoi donc ? résister à des tentations si fréquentes, si pressantes, si vives, si intéressantes, est ce là une félicité dont vous puissiez vanter les avantages ? Comment accorder la paix du cœur avec une guerre si opiniâtre, et, j'ose le dire, si désavantageuse pour vous ?
Je conçois aisément qu'une âme pénitente est en paix, par le soin qu'elle a pris de s'interdire tout ce qui peut irriter en elle la vivacité de ses passions. Mais pour vous, au milieu de tout ce qui les nourrit, de tout ce qui les irrite, quelles attaques, quels périls, et par conséquent quelle crainte !
Quelle plus grande contrainte, que celle d'être à tout moment en danger de manquer à son devoir, de rejeter en même temps et de ne rien laisser échapper qui le blesse ! Quelle plus grande contrainte, que d'éprouver à la fois tout ce que les tentations ont de rude, et tout ce que la grâce a de reproches ! Etre entraînée par tout ce que les passions ont de violence, et retenue par tout ce que les jugements de Dieu ont de terrible ! Quelle plus grande contrainte, que de marcher sur le penchant d'un abîme, d'être sans cesse dans le péril d'y être précipitée, et de ne se soutenir que par de continuels efforts ! Quelle plus grande contrainte, que d'avoir sans cesse la balance à la main, pour n'aller précisément que jusqu'où la sensualité n'est pas péché, et jusqu'où le péché n'est pas mortel !
Encore une fois, cette contrainte, ces combats, ces efforts, s'accordent-ils avec la paix du cœur, le bonheur du cœur, le contentement du cœur ? Ah ! plutôt renoncez une bonne fois à tout ce que le monde a de charmes ; sacrifiez le en gros avec tous ses plaisirs et ses périls, plutôt que d'immoler en détail et sans cesse chacune de vos passions irritées, et d'offrir chaque jour des sacrifices si importants. Qui me donnera des ailes pour voler avec la colombe loin de ces périls, et pour trouver, dans la retraite, le repos et la paix que le monde ne peut donner ?
Non, il ne peut la donner, et j'en achève la preuve par une dernière réflexion. Je la tire du trouble et de l'incertitude où ces âmes, que je viens de dépeindre, doivent être sur leur salut et sur leur éternité. Car enfin on a beau être enivré du monde et oublier Dieu ; la foi a ses lumières, et la grâce a ses moments : moments heureux pour le pécheur qui se rend, et qui se convertit ; mais cruels moments pour celui qui lui résiste, en qui la grâce se change en remords désespérants et en inquiétudes mortelles ! Quel moyen en effet de n'être pas inquiet sur une affaire aussi importante, dont le succès est si rare, et dont la perte est si intéressante ? Dans cette juste inquiétude que les saints mêmes éprouvent quelquefois, qu'est-ce qui peut rassurer ces âmes sensuelles et mondaines ? Hélas ! je ne vois presque rien. Je vois au contraire que tout doit augmenter leur trouble ; heureuses même, si rien ne les désespère. Quel trouble en effet, quand on envisage d'un côté les maximes de l'Evangile, et de l'autre la mollesse de sa vie ; que le premier devoir d'un chrétien est de renoncer à soi-même, et que cependant, du matin jusqu'au soir on ne fait que se rechercher soi-même ; qu'on rendra compte à Dieu, même d'une parole oiseuse, et que cependant chaque jour on en dit tant de criminelles ; qu'un mot injurieux dit à son frère, sera puni par le feu, et que cependant l'on multiplie les médisances, les malignités et les outrages ; que c'est une loi de faire pénitence, et de porter sa croix chaque jour, et cependant qu'on n'a d'autre attention qu'à éviter le mal et la peine, et qu'au lieu de porter avec courage les croix involontaires que Dieu nous envoie, on ne les reçoit qu'avec dépit, on les traîne avec dégoût, et on irrite le Ciel avec ses murmures. Réfléchissez, Madame, au milieu de vos délices, sur ces importantes vérités, et dites-moi après cela, si votre cœur y est insensible. Hélas ! pourrait-il l'être ? Or, un cœur agité, touché, inquiet avec tant de raison sur le plus grand de tous les malheurs qui le menace, est-il un cœur heureux et content dans ses plaisirs ?
Mais quel sera l'excès de ces justes inquiétudes aux approches de la mort ? C'est ici la consommation de la misère des gens du siècle et la dernière épreuve de leur prétendue félicité. Je ne m'arrête pas à vous dire que quelque heureux qu'on ait pu être, ce bonheur n'en est plus un quand il faut le perdre. Je me renferme dans mon dernier raisonnement ; et je dis : Quels troubles et quelle crainte pour celui qui voit qu'il n'y a plus pour lui de ressource dans tous les biens dont il a été enivré si longtemps ? Je connais quelle peut être alors la paix d'une âme fervente : elle quitte un monde qu'elle n'a point aimé ; elle approche d'une vie après laquelle elle a toujours soupiré. Son espérance la soutient, et la miséricorde de Dieu la console. Mais pour une âme sensuelle et mondaine, tout ce qui a pu faire son bonheur et ses délices, ne doit-il pas faire alors son amertume et son désespoir.
Reprenons ici tout mon raisonnement. Le vrai bonheur de l'homme doit être dans le cœur, et ne peut consister que dans la paix et le contentement du cœur. L'homme du siècle ne le trouve point dans les biens dont il est avide : il ne le trouve pas même dans sa prétendue liberté. S'il possède quelques biens, ces biens sont partagés, ils sont périssables ; leur jouissance est mêlée de troubles, elle finit nécessairement à la mort. Ce n'est donc point lui qui possède la vraie félicité. Voyons si nous pouvons la trouver dans la ferveur, la piété, la pénitence et la vraie dévotion.
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