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Le Bonheur
Première Vérité
Si nous avons à goûter sur la terre quelque bonheur je ne puis le trouver que dans la paix de l'âme, la tranquillité de l'esprit, et le contentement du cœur.
Déjà la première de ces vérités a dû vous prévenir par son évidence. C'est à notre âme seule à décider de la félicité ; c'est notre cœur qui en doit être le juge. C'est lui qui est le siège de tous les sentiments qui forment le bonheur ou le malheur de l'homme. Inquiétude, chagrin, dépit, crainte, désespoir ; voilà ce qui fait tout l'homme malheureux. Pour le faire passer de cet état de malheur à celui de la félicité, c'est à son cœur qu'il faut rendre la paix, la satisfaction, le contentement et les délices que ces passions cruelles en avaient enlevés.
Non, ce n'est ni la pauvreté, ni la perte des biens, ni l'oubli des hommes, ni les disgrâces, qui forment des malheureux sur la terre. Ce n'est que le trouble et le dépit que ces malheurs jettent dans un cœur passionné qui s'irrite de ses pertes et qui se désespère dans ses douleurs. Rassemblez toutes ces affliction sur la tête d'un homme assez vertueux pour posséder son âme en paix au milieu de ces maux, et assez courageux pour mépriser tous ces prétendus avantages, dont la perte nous fait gémir, mais laisser dans son cœur la patience et la consolation ; vous en ferez un homme souffrant, mais vous n'en ferez pas un homme malheureux.
C'est selon vous un grand mal que la pauvreté, et la privation des douceurs de la vie et de ses commodités. Combien de pauvres cependant, je ne dis pas de ces pauvres par choix, qui ont sacrifié leurs richesses à Jésus Christ, mais même de ceux dont la vue excite votre pitié, qui dans leurs misères sont moins malheureux que vous ! Ils ne sont ni troublés, ni inquiets, ni presque sensibles à la privation des biens dont la possession vous paraît si essentielle à la félicité.
C'est selon vous un grand mal que l'abjection, l'humiliation et le mépris du monde : mais quel mal est ce pour celui qui ne goûte que la retraite et le silence, qui aime à être inconnu et oublié, n'y eût il même que de l'humeur et du caprice dans son choix ?
C'est selon vous le plus terrible de tous les maux que la mort. Hélas ! n'y a t il pas des gens pour qui elle est l'objet de leurs soupirs, et le terme de leur consolation ; en un mot, qui la désirent, ou par vertu, ou par désespoir ?
C'est, au contraire, un grand bien, dites vous, d'être riche, d'être puissant, d'être honoré, de jouir d'une santé parfaite. Réunissez tous ces avantages que la fortune rassemble si rarement dans une même personne : ajoutez y encore toutes les voluptés sensuelles et les délices qui peuvent consommer cette prétendue félicité ; mais laissez dans l'âme de cet heureux mortel un désir inquiet d'obtenir encore un bien qu'il croit lui manquer ; laissez dans son cœur du trouble, de l'agitation, de la crainte ou du dépit : une seule de toutes ces passions suffira pour déconcerter tout ce bonheur apparent. Cet heureux mortel trouvera la vie insupportable. Il sera agité, il poussera des soupirs, fatiguera tout le monde par ses plaintes ; il s'abandonnera peut être au désespoir. Comment cela ? parce que ce n'est point ce qui nous entoure qui fait notre bonheur. Ce qui est autour de nous n'affecte que le corps et les sens : notre âme est la principale partie de nous mêmes. C'est donc dans notre âme que doit résider la principale portion de notre félicité.
Je dis plus : c'est que non seulement pour être heureux, il faut l'être dans le cœur ; mais il faut l'être (si j'ose m'expliquer ainsi) dans tout le cœur, dans toute l'étendue du cœur. C'est ce que j'ai déjà insinué, en disant qu'une seule passion suffit pour déconcerter le plus parfait bonheur. Si toutes les passions sont en paix, et qu'à prendre le cœur par tous ces endroits, on le trouve content, la paix fera son bonheur. Mais il ne peut éviter d'être malheureux, si une seule de ces passions en fureur le déchire par ses désirs et par ses inquiétudes. Ainsi l'éprouvait l'orgueilleux aman au milieu de la plus éclatante fortune. La seule vue d'un ennemi qu'il avait tant de raison de mépriser, déconcertait son bonheur. Il disait à ses amis, confidents du trouble dont son âme était agitée : Non je ne serai jamais content, tandis que cet homme paraîtra devant mes yeux. Je compte pour rien mes richesses, ma puissance et la faveur d'Assuerus. La vue de cet esclave m'offense plus que tous les biens dont je jouis ne peuvent me satisfaire. Est ce là tout ? non : il faut encore pour faire un homme heureux, que le bonheur qui remplit tout son cœur, y soit d'une manière durable et solide, en sorte que ce cœur, paisible dans son repos, ne soit pas à la merci des inconstances du sort, et des vicissitudes de la vie. Qu'est ce qu'un bonheur qui amuse aujourd'hui, et qui demain sera changé en une vraie désolation ? Qu'est ce qu'une fleur qui brille le matin, et qui le soir même tombe en pourriture ? Les sens peuvent s'en occuper un moment. Une joie folâtre, des rires immodérés, des délices superficielles enivreront pendant quelques heures un cœur qui s'y livre volontiers. Mais dans quel état se trouvera t il, lorsque l'enchantement finira, lorsque tous ces fantômes de plaisirs s'échapperont d'entre ses mains, et qu'il ne lui en restera qu'un léger souvenir ? Quoi ! ce moment même de plaisir et de repos, est il un repos et un plaisir quand on est dans la crainte de le perdre, ou plutôt dans la certitude que ce moment si délicieux va finir ?
Il faudrait donc que ce contentement du cœur, pour être solide, ou fixât les inconstances du sort, ou qu'il fût à l'épreuve de ses vicissitudes. J'achève d'en faire le caractère, en ajoutant qu'il faudrait encore qu'il fût à l'épreuve, même de la mort, et que cette ennemie du bonheur des mortels ne pût jamais le troubler. Car qui pourra se flatter d'être heureux, quand il saura que bientôt il doit éprouver la plus étrange de toutes les misères ; que plus il aura goûté de délices, plus il aura de richesses et de possessions, et plus il aura de regrets de s'en séparer ? Cet homme si avantagé de tous les biens de la fortune, est forcé de se dire à lui même, au milieu de son bonheur : Il y aura un temps, et ce temps approche, où toute ma félicité fera mon désespoir. Plus elle aura été complète, et plus serai je affligé de la perdre sans ressources. Qui est ce qui peut être heureux avec une telle attente ? Malheureux donc l'homme qui est forcé de penser ainsi ! plus malheureux encore si son ivresse l'empêche de le penser !
Telle est, Madame, l'idée qu'il faut se former du vrai bonheur, non seulement selon les maximes du christianisme, mais même selon les principes de la raison. Je ne dis que ce que la philosophie est forcée d'avouer : toute autre idée serait trompeuse. Voyons maintenant si cette félicité peut se trouver dans la société du monde, dans ses richesses, dans ses délices, dans ses jeux, dans ses honneurs. Voyons si tout ce qui compose ses amusements ou ses occupations, peut procurer le contentement du cœur, le contentement de tout le cœur, un contentement durable et solide, et un contentement qui soit à l'épreuve de la mort ; ou même s'il peut s'accorder avec lui.
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