Foi et Contemplation

Marie

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Le Bonheur

A Madame la Marquise de...

Vous m'en avez assez dit, Madame, et peut être plus que vous n'avez cru. J'ai senti toutes les inquiétudes dont vous êtes troublée, et je pense en avoir pénétré la cause : apparemment que vous ne vous connaissiez pas vous même. Ce que le monde a de plus brillant, vous entoure, et présente à vos yeux les spectacles les plus séduisants. Jamais veuve n'eut moins à désirer du côté de la naissance, ou du côté de la fortune. Celle-là vous attire des hommages, et celle ci vous assure tous les plaisirs dont on est avide à votre âge. A ces frivoles avantages, la nature a ajouté tout ce qui peut vous procurer de funestes bonheurs ; votre air, vos manières, les agréments de votre conversation, la délicatesse de votre esprit, tout ce qui est en vous attire les respects de ceux que vous connaissez, et les empressements de ceux que vous ne connaissez pas encore. Vous plaisez, et vous ne plaisez peut être que trop ; et l'orgueil si vif dans les personnes de votre âge, si délicat dans une femme qui sent les talents de son esprit, ne trouve en vous que trop de matière de se nourrir et de se fortifier. Vous voyez que ce n'est point pour applaudir à ces frivoles avantages, que j'en fais la peinture. Ce n'est pas ici un encens que je prétende offrir à votre vanité, c'est une leçon que je crois devoir à votre christianisme. Loin d'admirer tant d'agréments, ils me font trembler pour vous, autant peut-être que vous les aimez. Vous plaisez au monde, et le monde, hélas ! vous plaît également ; ou tout au moins vous vous plaisez avec le monde. Malgré le fond de religion que Dieu a conservé en vous, vous l'aimez un peu, ce monde dont il est écrit : Gardez vous d'aimer le monde, ni tout ce qu'il renferme : celui qui l'aime n'a point la charité en lui.

Mais tandis que le monde présente à vos sens, ce qu'il a de plus attrayant ; que votre état, vos richesses, votre indépendance, votre liberté et mille autres avantages sont l'admiration ou l'envie de tout le monde ; je ne sais quel dégoût s'est emparé de votre âme, et y répand quelquefois une tristesse, qui jusqu'ici nous était inconnue. Au milieu des spectacles et des plaisirs, votre cœur ne trouve presque rien qui l'occupe, ou qui l'intéresse. La gaieté qui vous était si naturelle, est quelquefois pour vous, comme une passion étrangère, qui vous est inconnue, ou dont vous n'avez qu'un léger souvenir. Elle cède la place à un ennui réel, qui vous poursuit jusque dans les compagnies les plus amusantes ; ou si quelquefois votre cœur goûte quelques plaisirs, un chagrin plus durable qui succède à cette joie passagère, en efface jusqu'aux idées. Maître de votre cœur, il y exerce un empire qui vous paraît et nouveau et insupportable. Voilà, Madame ce que vous ressentez, ce que vous m'avez presque avoué, et ce que vous ne pouvez vous cacher à vous mêmes.

Mais voici ce que vous n'avez peut être pas encore démêlé, ou ce que vous n'avez fait qu'entrevoir à travers les ténèbres dont votre cœur est enveloppé.

Dieu seul est l'auteur de ces tristesses et de ces ennuis. Oui, c'est lui seul qui répand sur vos amusements ces dégoûts qui vous paraissent nouveaux. Il ôte aux plaisirs du monde le voile séduisant qui les enveloppait à vos yeux, pour vous les faire connaître tels qu'ils sont dans leur fond, et vous faire avouer que tout y est frivole, vain, fragile, et incapable de contenter une âme qui n'est faite que pour lui, et qui ne peut être contente qu'en le possédant. Ainsi répand il de salutaires amertumes, dit saint Augustin, sur les cupidités qui enchaînent nos cœurs, afin de les en détacher plus efficacement, lorsqu'il veut d'une idole du monde en faire la victime de son amour, et la conquête de sa grâce.

Reconnaissez encore plus sûrement ces opérations miséricordieuses de votre Dieu, dans le trouble qui agite votre cœur, et qui s'est joint à l'ennui que le monde nous cause. Il s'en faut beaucoup que vous ne possédiez votre âme en paix. De justes remords sur l'inutilité de votre vie, et de saintes terreurs sur les jugements de Dieu, alarment trop souvent votre conscience. La grâce de Dieu à laquelle vous résistez, tandis qu'elle vous presse, vous fait porter, en vous pressant toujours sans relâche, la juste peine de vos résistances.

Cependant vous lui résistez encore, et il est aisé d'en approfondir la raison. La dévotion vous effraie, elle vous paraît aussi triste que l'ennui où vous êtes. La piété et la pénitence vous rebutent. Tout ce qu'elles promettent de consolations et de douceurs vous paraît chimérique ; et si vous commencez à être dégoûtée du monde, parce que vous le connaissez, vous ne l'êtes pas moins de la dévotion, parce que vous ne la connaissez pas.

Ne dois je pas travailler à vous désabuser sur une si fausse et si funeste prévention ? Votre confiance m'en donne le droit, et l'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, m'impose l'obligation de vous dévoiler, sans déguisement, des vérités qui vous seront salutaires. Oui, Madame, dussiez vous vous irriter d'abord de ma hardiesse, je vous dirai que Dieu demande de vous le sacrifice de ce reste de penchant qui vous attache au monde, et des répugnances que vous avez pour la piété et pour la retraite. C'est à ce double sacrifice qu'il a attaché le repos et la paix, que vous ne trouvez plus sur la terre. Il n'y aura jamais pour vous de tranquille bonheur, de paix, et de contentement, tandis que vous résisterez à la voix de Dieu qui vous appelle, et tandis que sa miséricorde armée contre vos résistances vous poursuivra sans relâche. Il ne souffrira ni partage ni délai. Peut être même qu'aux sollicitations intérieures, il joindra les malheurs temporels, qui sauront bien vous arracher au monde que vous ne pouvez quitter ; et vous ne commencerez à goûter le repos et la paix, que lorsque, lassée de répandre sur vos chaînes des larmes inutiles, vous aurez pris la généreuse résolution de les briser entièrement.

Mais quoi, direz vous, demanderait-il de moi une séparation entière de la société du monde ? Voudrait-il que je consacre jusqu'à ma liberté dans un cloître ? Non, Madame, je n'ose dire encore si Dieu le demande de vous ; mais quand il le demanderait, hélas qui êtes-vous pour lui résister ? Le cloître, la vie religieuse, la solitude sont ce des états si effrayants ? Et combien d'âmes encore aujourd'hui, qui, détrompées du monde qui vous a séduit, y trouvent des délices réelles que vous ne connaissez pas, et qu'elles ne conçoivent pas elles-mêmes ! C'est donc pour vous détromper des fausses idées qui vous attachent au monde, et pour vous apprendre à vous en former de plus justes de la piété chrétienne, que je vous adresse ce petit mémoire. Je veux même m'attacher à suivre l'idée qui avait fait la matière de notre dernière conversation, savoir : que le bonheur de la vie ne se trouve point dans la jouissance du monde : que ce bonheur ne peut se trouver que dans la vraie piété et dans le service de Dieu : que tout ce que la vie pénitente a de plus austère, quand même ce serait celle du cloître et de la religion, n'est pas un obstacle à ce vrai bonheur.

Dieu veuille donner à cet écrit de l'onction et de la force, et à votre cœur de la docilité. Aujourd'hui si vous entendez la voix de votre Dieu, n'endurcissez point votre cœur.

L'homme, sujet à tant de peines sur la terre, n'a pas besoin d'être instruit qu'il doit soupirer après la félicité. C'est du vif sentiment de sa misère même, que naît en lui cet empressement si naturel et si général, de chercher sans cesse un bonheur dont il sent la nécessité, mais dont il ignore encore la nature et la source. Cet empressement est juste, il est raisonnable, il est même un don de Dieu ; mais voici où commence l'égarement de l'homme. Trop instruit pour ne pas connaître qu'il est malheureux, il est en même temps trop aveugle pour avoir par lui même la connaissance de ce qui peut terminer son malheur. Dans cet aveuglement, il s'arrête au hasard à tout ce qui se présente à lui sous un vain fantôme de félicité. Richesses, honneurs, prééminences, santé, volupté, joie, fainéantise, jeu, paresse, tout suffit pour amuser son cœur irrésolu et aveugle. Je me le représente comme un voyageur qui marche dans les ténèbres, et qui ignore la route qu'il doit tenir. Il se livre au premier sentier qu'il rencontre sous ses pas, et il ne trouve en le suivant que de nouvelles erreurs, et peut être des précipices. C'est de là qu'est venue l'avidité pour gagner, l'avarice pour amasser, la violence pour usurper, l'intempérance pour jouir de tous les plaisirs, et généralement tous les excès dont est capable un cœur qui s'abandonne au gré de ses désirs, parce que, trompé par la fausse lueur d'un contentement passager, il a cru follement trouver, dans les biens de la terre le vrai bonheur dont il était avide.

Il s'en est trouvé cependant qui, plus éclairés que les autres, ont connu la vanité de ces biens terrestres, et qui, prenant une route nouvelle pour arriver à la félicité, ont voulu apprendre aux hommes par leur exemple à la rechercher, non dans les choses sensibles, mais dans la vertu, la sagesse et la philosophie. C'était beaucoup pour des aveugles, mais ce n'était pas assez pour sortir de leurs ténèbres. Ils avaient un autre pas à faire pour trouver la lumière et la vérité. Ce pas si nécessaire, c'était de sortir, non seulement hors des biens sensibles, pour chercher cette félicité fugitive qui ne peut s'y trouver, mais de sortir encore hors d'eux-mêmes pour ne la chercher qu'en Dieu seul. Hélas ! leur raison trop faible pouvait-elle s'élever jusque là ? Ils se sont bornés à mettre leur bonheur en eux mêmes, et c'est en eux mêmes qu'ils ont trouvé mille nouvelles sources de misère, dont leur prétendue sagesse n'adoucissait point l'amertume. Quelle folie, disait à ce sujet saint Augustin, que la folie d'un homme mortel, qui, pendant une vie si courte, gémit sous le poids de tant de misères, de faiblesses et d'ignorance, de se reposer en lui-même pour y trouver la félicité ! L'orgueil seul pouvait le lui faire espérer ; mais l'orgueil pouvait il rendre l'homme heureux, puisque c'était l'orgueil même, qui lui avait fait perdre son premier bonheur.

Or, ce que les sens n'ont pu découvrir, ce que la philosophie n'a pu développer, ce que la raison même la plus éclairée n'a fait tout au plus qu'entrevoir, le christianisme nous le montre clairement. C'est dans l'Evangile, c'est dans ses maximes, ses vérités et ses conseils, que nous trouvons le vrai chemin qui conduit à un bonheur solide. C'est lui qui nous apprend que la vraie félicité ne se trouve que dans la possession de Dieu ; que cette heureuse possession, dont les justes goûtent ici bas les prémices, par la charité qui les unit à Dieu, ne se consommera que dans le Ciel ; qu'en attendant cette heureuse consommation, nous pouvons éprouver sur la terre une sorte de bonheur, tel que les hommes misérables peuvent le goûter ; qu'enfin cette félicité ne consiste, ni dans ce qui est sensible, ni dans ce qui est périssable, ni dans ce qui contente l'amour-propre, dans l'orgueil et dans les plaisirs ; qu'elle ne se trouve au contraire que dans la victoire des passions, l'humiliation de l'orgueil, la destruction de l'amour-propre, et le mépris de tout ce qui est périssable.

Telles sont les sublimes lumières dont nous sommes redevables à Jésus Christ. C'est là ce trésor caché dans l'obscurité des siècles, qu'il nous a révélé dans sa miséricorde. Vous êtes trop instruite, Madame, pour ignorer ces grandes vérités, et trop fidèles pour ne les pas croire. Mais quelle impression peuvent faire sur le cœur des gens du siècle ces articles de notre foi, que l'on ne connaît, pour ainsi dire qu'en gros, et qu'on ne croit qu'avec une foi endormie ou languissante ? Tâchons de les développer ici d'une manière plus sensible et plus intéressante. C'est ce que je vais faire en établissant quatre vérités, dont je prétends pousser la preuve jusqu'à la démonstration.

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