
Homélie pour le 3ème Dimanche de l'Avent, C
Le Seigneur ton Dieu aura en toi sa joie et son allégresse
Père G...
Frères et Sœurs,
1. Au risque de provoquer un mouvement de grogne populaire, je vous propose que nous fassions ce matin un petit exercice de théologie.
Pour être plus précis, nous allons essayer de faire ce à quoi les chrétiens sont malheureusement trop peu exercés : tenir ensemble tous les aspects d'un même mystère, avec ses paradoxes apparents.
L'exercice, je vous préviens, est difficile. Ce n'est pas qu'il requiert des capacités intellectuelles au-dessus de la moyenne. Mais il prend le contre-pied du fonctionnement normal de notre esprit humain lorsque celui-ci se trouve confronté à la révélation de Dieu.
Nous n'avons pas, en effet, une cervelle taillée à la mesure du mystère divin. La foi chrétienne nous met donc face à des affirmations simultanées qui nous paraissent contradictoires. Tout ceci est plus que normal : notre faible petit esprit n'arrive pas à embrasser l'ensemble du mystère, il ne le saisit que par touches successives. C'est pourquoi il peine à réconcilier ensuite ces points de vue. Alors, là où il faudrait accepter le paradoxe, inévitable en raison de notre faiblesse, nous simplifions de façon indue, sous prétexte de mettre bon ordre dans ce qui nous dépasse.
Notre petit exercice de ce matin sera donc exigeant. Il demandera de nous que nous renoncions à ces raidissements de notre esprit trop étroit pour nous ré-ouvrir au mystère dans sa totalité1.(Il s'agit, pour être clair, de ne pas régler le mystère de Dieu sur nous, mais de nous laisser élever à la hauteur du mystère de Dieu.)
Rassurez-vous cependant : comme nous allons parler de choses plutôt agréables, vous serez normalement payés, et bien payés, de votre effort.
2. De quoi s'agit-il ?
Le prophète Sophonie annonce à Jérusalem – et par là à chacun de nous : « Le Seigneur ton Dieu aura en toi sa joie et son allégresse (...) Il dansera pour toi avec des cris de joie, comme aux jours de fête ».
Si vous avez un peu de temps à perdre cette semaine, reprenez ces versets dans votre prière. Car ils nous mettent devant quelque chose de tout à fait incroyable : la joie qu'a Dieu à se donner à nous.
Que Dieu soit notre joie, cela se conçoit : il est le Bien infini. Mais que nous soyons la joie de Dieu, que Dieu trouve en moi sa joie, la chose est tout bonnement incompréhensible.
Dieu est Dieu, plénitude et perfection et béatitude infinie. Alors que me trouve-t-il, à moi qui ne suis rien et qui suis pécheur ?
Et pourtant, il nous faut nous rendre à l'évidence : la petite chose pécheresse que nous sommes, Dieu s'y complaît. Oui Dieu trouve sa joie dans nos pauvres cœurs qui n'ont, a priori, rien pour lui d'attirant. Et son exultation est si grande qu'elle se change en une danse. Dieu est comme saisi par une jubilation qui le soulève et l'emporte. Quel mystère ! Quelle vision étonnante ! Mon Dieu, mais qu'est-ce que tu peux bien me trouver ?
Tout ici est incompréhensible : la force de cet amour, et la joie qui en découle. Et il est réellement inouïe que le prophète Isaïe dise au peuple d'Israël – comme en écho à la prophétie de Sophonie: « On t'appellera : “Mon plaisir est en elle” et ta terre : “Épousée”. Car le Seigneur trouve en toi son plaisir, et ta terre sera épousée. Comme un jeune homme épouse une vierge, ton bâtisseur t'épousera. Comme la fiancée fait la joie de son fiancé, tu seras la joie de ton Dieu » (Is 62, 4-5).
3. Chers amis, les paroles du prophète Sophonie nous mettent donc devant la révélation d'un amour qu'aucun esprit humain ne pouvait concevoir.
Cet amour est plus passionné que la plus dévorantes des passions amoureuses. Celle-ci n'est même qu'une pâle image de ce qu'est l'amour brûlant du Seigneur pour nous. La joie d'un homme qui regarde celle qu'il aime n'est rien au regard de la joie de Dieu lorsqu'il pose son regard sur nous. (Et c'est ainsi qu'un personnage de Paul Claudel dit à l'heure où il sent qu'il perd celle que son cœur aime : « Ah ! je sais maintenant, ce que c'est que l'amour ! et je sais ce que vous avez enduré sur votre croix, dans ton cœur, si vous avez aimé chacun de nous terriblement, comme j'ai aimé cette femme ». Il dit « je sais », mais il devrait dire « je devine » : quelle expérience humaine peut en effet ne serait ce que faire pressentir ce qui se passe en Dieu ?)
Mais une question surgit ici : si Dieu est Dieu, comment peut-il éprouver pour nous un tel attrait ? Comment a-t-il pu s'éprendre de nous, et quelle est cette joie que nous lui procurons ?
4. C'est ici que nous en arrivons au petit exercice de théologie que je vous ai promis.
En même temps que nous disons que Dieu trouve en nous sa joie, et nous aime d'un amour qui surpasse tout ce que nous pouvons en imaginer ou en dire, il faut bien nous dire que nous ne lui sommes en rien nécessaires.
J'aurais pu ne pas être. Je pourrais ne plus être. Je pourrais être à jamais séparé de Dieu. Cela ne diminuerait en rien sa béatitude. Et que je sois avec Lui n'augmente en rien sa béatitude. Dans la communion des trois Personnes divines, Dieu est infiniment heureux, et cette exultation d'allégresse ne dépend nullement de moi.
Voilà qui fait basculer notre esprit, incapable de concilier cette liberté de Dieu par rapport à nous et cet amour fou qu'il nous déclare. Car de deux choses l'une : ou bien la joie de Dieu dépend de moi, ou bien Dieu me raconte des histoires quand il me dit qu'il trouve en moi sa joie. Et c'est ici que notre cervelle est tentée de choisir l'un ou l'autre aspect.
Les philosophes grecs, au nom de la perfection infinie de Dieu, diront qu'il est impossible qu'il se soit intéressé à nous, et que Dieu, qui est aimé de tous, n'aime personne. Il est le bien attirant que rien n'attire hors de lui-même, faute de quoi il faudrait admettre en lui une forme de dépendance, d'imperfection.
À l'opposé, les catholiques bien intentionnés diront, eux, que si l'Église avait été jusqu'au bout de sa méditation sur l'amour de Dieu, elle n'aurait jamais cru à la possibilité pour un homme d'être à jamais séparée de Dieu. Car Dieu nous aime tant que si nous étions séparés de Lui, nous lui manquerions cruellement.
L'une et l'autre chose sont également fausses. Car, dans l'un et l'autre cas, on choisit tel ou tel aspect au lieu de garder le mystère dans son ensemble. Parce qu'on refuse qu'il nous dépasse et qu'il excède ce que nous parvenons à concevoir, on simplifie.
5. La vérité dans son ensemble est plus complexe, et elle résiste à notre audace de prétendre tout saisir du mystère de Dieu.
Plus implacable et plus pressant que le plus pressant amour, l'amour de Dieu est aussi une pure grâce. Il n'est pas dépendance, il est pure surabondance. Dieu m'aime parce qu'il a voulu m'aimer. Mon existence en ce monde n'a pas d'autre raison que le pur bon vouloir de Dieu à qui il a plu de me créer pour m'aimer et entrer dans son amour.
Face à cela, notre problème vient essentiellement de ce que nous n'avons pas, en ce monde, l'expérience d'un amour qui ne soit pas teinté de besoin. Aimer un être, pour notre cœur, c'est avoir besoin qu'il soit là et souffrir de son absence. Et pour nous, la vérité d'un amour se mesure à cela.
Or, Dieu nous aime plus que nous ne pouvons aimer. Mais, en même temps, il n'a pas besoin de nous et il peut très bien se passer de nous.
Les choses nous paraissent contradictoires, nous ne parvenons pas à les concilier. Et pour le coup, nous en sommes presque déçus. Ou en tout cas, troublés... Et c'est normal !
6. Mais, en réalité, au lieu d'être déçus, et de nous sentir moins aimés, nous devrions n'en être que plus heureux. Car, si l'on y réfléchit d'un peu plus près, il ressort de tout cela que l'amour de Dieu pour nous est encore plus fou, encore plus grand.
Que Dieu m'aime à se point, et fasse tant pour moi, et me fasse l'honneur de m'inviter à être son ami, son vis-à-vis, alors que Dieu est Dieu sans moi, qu'il est heureux d'un bonheur sans mélange qui ne me doit rien, quel révélation incroyable ! Dieu m'a fait la grâce de m'aimer, de s'intéresser à moi. Il m'a fait la grâce de trouver sa joie en moi. Alors, c'est que l'amour de Dieu pour moi est vraiment, à un degré qu'aucun amour humain ne peut atteindre, pure gratuité.
Tenir ensemble tous les aspects du mystère ne mitige donc pas notre joie, mais l'augmente : un amour si grand pour un être si peu nécessaire, comment l'envisager sans être saisi de vertige ? Est-il grâce plus haute ?
Une mystique demandait un jour : « Mais, mon Seigneur, pourquoi m'aimes-tu ainsi ? – Parce qu'il me plaît de t'aimer ».
Ce petit dialogue dit tout le paradoxe. Il nous ouvre l'abîme incompréhensible de l'amour de Dieu pour nous... Et notre esprit bascule.
7. Je vous avais promis un petit exercice de théologie. Je vous annonce qu'il est terminé, et que vous l'avez vaillamment affronté.
Mais, vous le voyez, nous voici récompensés de notre laborieux effort. Car tout ceci ouvre notre cœur à la joie de Noël, et à l'inouïe de ce que nous apprenons de la naissance en notre chair du Fils de Dieu.
À vue humaine, en raisonnant tout simplement sur ce que Dieu est, tout ceci n'aurait pas dû avoir lieu. Les Grecs ne s'y sont pas trompés qui moquaient le christianisme en estimant cet abaissement indigne de Dieu, et en disant que c'était une folie de la part de l'homme de se croire l'objet d'un tel intérêt de la part de Dieu.
Mais voilà, n'en déplaise à ces messieurs les philosophes, par un libre décret de sa volonté, il a plu à Dieu de nous aimer, et de nous combler, et de nous faire du bien. C'est une folie, car rien ne le laissait prévoir. Mais c'est ainsi. « La folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes. La sagesse de Dieu a rendue folle la sagesse de ce monde » dira saint Paul.
Tout ici est grâce, et folie. Rien ne le justifie, rien ne l'explique, rien ne le laisser présager, sinon l'amour. Mais pouvait-on seulement deviner qu'il fût si grand ?
Que nos cœurs, en s'approchant d'un si grand mystère, soient saisis, qu'ils exultent. Et que, soulevés par cette joie, ils dansent et qu'ils entrent dans la joie de Noël de façon encore plus profonde, quoiqu'avec un petit détour par l'humilité...
« Mon ami, entre dans la joie de ton Seigneur ». Ce sont mes vœux, pour chacun de vous, à l'approche de ses jours saints.
Amen.