
Homélie pour le 34ème Dimanche du T. O., Année B
Fête du Christ-Roi
Père G...
Frères et Sœurs,
1. Jésus-Roi... Aïe ! aïe ! aïe ! La fête d'aujourd'hui sonne étrangement à nos oreilles républicaines.
Elle a tout d'abord contre elle une tonalité passéiste, surannée. Mais surtout, elle fleure bon l'ordre établi, la société tenue bien en main. Elle sent sa petite nostalgie de l'époque où l'on faisait marcher droit tout le monde - du moins à ce qu'on en dit. Elle fleure bon, pour le dire en termes journalistiques, « le retour à l'ordre moral » - expression qui connaît un grand succès dans le prêt-à-penser qui habille la pauvreté intellectuelle des faiseurs d'opinion.
2. Pourtant, chers amis, la fête de ce jour est à l'opposé de tout cela.
Car nous ne parlons pas aujourd'hui de politique - ou du moins pas directement. Sarko et Ségo peuvent donc dormir sur leurs deux oreilles : le fauteuil qu'ils convoitent n'est pas plus menacé que la chaise de gouverneur de Pilate !
Ce que Jésus veut en effet conquérir, ce n'est pas l'État, ce sont nos cœurs.
3. Fêter le Christ-Roi, ce n'est donc pas évoquer l'établissement ou le rétablissement d'un ordre politique extérieur.
Fêter le Christ-Roi, c'est évoquer ce lien intime, secret, qui nous unit si puissamment à Lui. C'est évoquer son emprise sur nos cœurs, c'est évoquer son amour pour nous, qui nous a saisis, et notre amour pour Lui, qui nous attache à Lui avec force.
La royauté de Jésus n'est pas une affaire politique : elle réside toute entière dans cet attrait qu'il exerce sur nos cœurs.
Il n'est pas ici question de pouvoir : il est question d'amour. Il n'est pas ici question de contrainte, de carcan : il est question de cette impérieuse nécessité de l'amour qui lie deux êtres, le Seigneur Jésus et le chrétien.
4. Il est heureux qu'il en soit ainsi, et que cette fête ne ressemble en rien à une sorte de journée du souvenir pour nostalgiques de la chrétienté.
Car, ce dont le monde a besoin, ce n'est pas de l'ordre établi, c'est de cœurs qui appartiennent à Dieu.
Si la fête de ce jour était d'essence politique, elle serait dépassée, et dérisoire. Car notre monde ne supporte plus les chaînes, et il rue avec violence contre toutes les barrières que l'on tente d'opposer à sa dérive. La liberté humaine ne s'accommode plus des carcans qui la veulent faire aller droit.
Ce dont notre monde a donc en réalité besoin, c'est de cœurs qui soient arrimés à leur Seigneur.
Nous avons besoin de cœurs brûlants, de cœurs attirés par le Seigneur Jésus, de cœurs qui vivent dans une profonde union avec Lui. Nous avons besoin de cela, le monde a besoin de cela. Ces cœurs seuls, et non un ordre politique contraignant, d'étiquette prétendument chrétienne, peuvent quelque chose pour lui.
5. C'est exactement de cela que parlait un ami de Robert Schumann, qui lui écrivait, en le confirmant dans son désir des demeurer dans le monde comme laïc, alors qu'il s'interrogeait sur une possible vocation sacerdotale ou religieuse : « Il m'est avis que les saints de l'avenir seront des saints en veston ».
Les vestons des hommes, bien souvent, cachent la maigreur de leurs épaules, sous des épaulettes qui font illusion. Ils cachent le vide de leur âmes et de leur cœur. Ils cachent sous des dehors respectables les passions secrètes qui les habitent.
Mais que cachent nos vestons de chrétiens ? Ils devraient être le voile pudique jeté sur ce grand amour qui dévore nos cœurs, et qu'on cache comme un trésor, mais qui vous brûle à l'intérieur et qui déborde malgré soi à l'extérieur.
Mais est-ce bien là le secret de nos vies ? Nos vestons cachent-ils un grand amour ou un grand vide ?
6. Chers amis, Jésus n'est pas venu conquérir nos cœurs avec des armées, ou en lançant une vaste offensive de charme.
Il est venu conquérir nos cœurs en nous révélant sur la croix son « trop grand amour ». Cette belle expression est de Saint Paul, et elle est si parlante. Car nos cœurs sont trop petits pour contenir tant de bonté, nos cœurs ne peuvent que battre à se rompre devant tant d'amour...
Si Jésus est le roi de nos cœurs, ce n'est pas donc qu'il ait agi par la violence ou par la ruse. C'est qu'Il nous a saisis par son amour, et qu'Il nous a ainsi liés à Lui.
C'est cela qui est au principe de toute vie chrétienne - non pas d'abord de toute vie sacerdotale ou religieuse, mais de toute vie chrétienne, de toute vie laïque au milieu du monde. C'est cette alliance intime, secrète, entre un homme et son Dieu. Une alliance qui est celle de notre baptême, jour le Seigneur s'est emparé de nos âmes pour se les attacher. Jour où nous sommes devenus siens.
Nous devons revenir, et la fête de ce jour nous y invite, à ce centre. Nous devons raviver en nous cette étreinte qui nous unit à Dieu, et nous devons demander au Seigneur de renforcer ce lien.
Dieu veut être mon Dieu, le Dieu de mon cœur, mon Seigneur. Dieu ne veut pas de place dans l'univers extérieur, il ne revendique pas de trône sur l'espace publique. Il veut sa place dans mon cœur.
Alors, que répondre à ce désir divin ? Que reste-t-il de cet appel au plus intime de moi, de cet appel qui jaillit de la source même de mon baptême ? La voix impérieuse de l'amour divin résonne en moi : mon cœur l'entend-il ?
7. L'homme ainsi tenu, à la racine de son être, par ce « trop grand amour », l'homme lié à son Dieu par ce pacte, n'est lié qu'à Lui.
L'emprise et l'empire de Jésus sur nos cœurs est ainsi le fondement d'une liberté souveraine.
L'inventivité des saints, la variété infinie du génie chrétien - que l'on peut voir dans les visages si divers de ceux qui ont aimé le Christ -, la liberté des vraies âmes chrétiennes par rapport aux conventions, aux formes extérieures, aux habitudes, aux modes, aux menaces et aux flatteries, tout cela est l'indice de cette souveraine liberté.
Nous la trouvons chez les martyrs, qui résistaient avec un entêtement dérangeant aux prétentions totalisantes de l'Empire Romain - et de tant d'autres. Nous la trouvons chez ceux qui se soucient fort peu de perdre leur réputation et leur situation parce que la voix du vrai en eux se fait impérieuse. Nous la trouvons chez ceux qui échappent au poids des mœurs, des habitudes, aux anesthésies qui entravent en nous la capacité à faire le bien, à lutter contre les choses dont on oublié qu'elles sont un scandale à combattre.
Le plus puissant des arrimages crée ainsi la plus grande des liberté, par rapport aux êtres, aux situations. Le chrétien n'est lié à rien, car il n'est lié qu'à Dieu.
8. Dieu rend libre quand il est au centre d'une âme. Et les hommes libres seuls sont audacieux.
Un jour, le professeur Jérôme Lejeune, mondialement connu pour ses travaux en génétique, fit une conférence dans un cadre prestigieux, au cours de laquelle il exposait ses conclusions, devant un parterre choisi qui l'estimait. Le débat glissa inopinément sur le thème de l'avortement, qui était alors un sujet brûlant. Avec la douceur entêté qui le caractérisait, il répondit ce qu'il estimait juste, et qui n'était pas politiquement correct. Souriant, comme à l'accoutumée, et nullement doctrinaire.
Il le fit parce qu'il se souciait moins de sa carrière, et de l'opinion des hommes, que de ce que sa conscience lui dictait. Il sentit que son refus d'épouser sur ce point les opinions à la mode lui coûterait beaucoup, son honneur, l'estime de ses pairs. Mais il estimait ne pas pouvoir transiger avec sa conscience et composer avec des opinions qui lui semblaient contraires à la dignité humaine. Il estimait surtout que sa fidélité à son Dieu exigeait cela.
Il sentit alors passer dans l'assistance le froid glacial de la réprobation. Et il sut que les choses, ce soir-là, avaient changé. Alors, à sa femme qui lui demandait le soir au téléphone comment l'affaire s'était passée, il répondit simplement avec amusement : « Ma chérie, je crois bien que je viens de perdre le prix Nobel ! ». La chose, sans doute, ne valait pas qu'on en fasse un plat ! (1)
Note 1 :Et c'est ainsi, dans le même ordre d'idées, que Rocco Butiglione, écarté au terme d'une campagne médiatique savamment orchestrée, de la Commission Européenne, répondit à un journaliste qui lui demandait s'il en concevait quelque amertume : « Oh, vous savez, je ne suis pas certains d'aimer assez mon Dieu pour mourir pour Lui, mais je crois que je l'aime encore bien assez pour renoncer sans regrets à un siège de Commissaire Européen ». Messieurs les censeurs, inclinez-vous !
Et ce n'est sans doute pas par hasard qu'il vécut, peu de temps avant cet incident qui marqua un tournant décisif dans sa vie, et le début de lourdes épreuves, une expérience spirituelle déterminante. On devait en retrouver la trace dans ses papiers après sa mort, et il la décrivit comme la rencontre brûlante avec le Dieu de son baptême. Une alliance, ce jour-là, s'était scellée entre eux.
Le laïc chrétien est ainsi l'homme de la souveraine liberté, parce qu'il est l'homme de la plus grande des fidélités - fidélité à son Dieu.
Il sert un Maître dont la royauté n'est pas de ce monde, et cette appartenance à une royaume invisible le rend libre par rapport aux idées qui règnent en maître dans les sociétés historiques. Cette assujettissement au Dieu qu'il aime - qui n'est rien d'autre que l'amour - le rend peu impressionnable. Les grands et leur pouvoir, les faiseurs d'opinions et leur matraquage énergique, tout cette agitation ne l'impressionne pas beaucoup.
Ainsi Jésus répondit-il avec aplomb à Pilate, nullement impressionné par la phrase dérisoire du gouverneur romain : « Ne sais-tu pas que j'ai le pouvoir de te sauver ou de te perdre ? - Ce pouvoir, tu ne l'aurais pas si tu ne l'avais pas reçu de mon père ». Allez, circulez Mr Pilate !
Les vrais chrétiens sont pénibles, les saints en veston sont pénibles, car ils sont imprévisibles. On les achète difficilement, ils dérangent. Assujettis à Dieu, ils ne se laissent pas facilement assujettir aux logiques mondaines. On leur dit : « Vous oubliez votre intérêt ! », ils répondent : « Vous oubliez ma conscience ! ».(2) L'amour qui les brûle et vainqueur de tous les « À quoi bon ! », il triomphe des impuissances et des paralysies.
Note 2 :Ce sont des empêcheurs de tourner en rond. Car c'est très ennuyeux un homme politique comme Thomas More, qui refuse, par fidélité à sa conscience, de céder au chant des sirènes, qui se moque de perdre son poste de chancelier du Royaume d'Angleterre, et qui ne recule toujours pas quand on lui prend sa vie. Ce n'est pas un fanatique, un endoctriné, c'est un doux, mais un doux qui n'a pas froid aux yeux, un homme libre, qui tient bon, sans rien prétendre imposer aux autres, mais sans rien se laisser dicter. Un doux qui a une lucidité à toute épreuve et une grande force d'âme pour résister, innover, construire.
9. Chers amis, nous pouvons espérer que se lève demain une nouvelle génération de saints en veston. D'hommes et de femmes tenus à la racine de leur cœur par un grand amour, et qui puissent ainsi s'avancer dans ce monde avec une souveraine liberté. Une liberté qui leur permette d'être inventifs pour faire le bien dans les circonstances si complexes de la vie dans le monde. Une liberté qui leur permette de ne pas se laisser impressionner ou assujettir.
Ces saints en veston - ou en chemises, si la mode des vestons passent - ne disposeront pas de règles toutes faites, de répliques apprises par cœur. Mais leur docilité à la voix du Maître intérieur leur donnera une sainte audace, une incroyable liberté d'improvisation face aux défis imprévisibles qui s'offriront à eux.
Épris de Dieu, ils ne seront pas prisonniers de leur temps, et ils sauront y vivre en hommes libres, que le mal ne peut s'annexer, qui résistent aux modes, aux préjugés et à leurs aveuglements, et qui savent ouvrir aux biens des voies inédites.
10. La Marseillaise énonce, dans l'un de ses couplets : « Liberté, liberté chérie ! ».
En ce jour, nous fêtons nous aussi notre chère liberté. Nous chérissons cette liberté, qui nous vient de Celui que nous chérissons. Cette liberté nous vient d'un roi - cela, La Marseillaise ne l'avait pas prévu, qui ne savait pas que certains liens rendent libres !
Revenons à cette alliance entre notre cœur et son Dieu, revenons à la grâce de notre baptême, à l'amour de notre jeunesse. Et, si vous le voulez, faisons-le en reprenant ces paroles d'une prière que Mère Teresa aimait tant :