
Homélie pour le 32ème Dimanche du T. O., Année B les 2 piécettes
Père G...
Frères et Sœurs,
1. Le don fait par la pauvre veuve de l'Évangile de ce jour ne pèse rien dans le trésor du Temple. Noyé dans les sommes importantes qui y sont versées, que changera-t-il à l'heure des comptes ? La différence sera imperceptible. Ce don qui change tout pour ses finances personnelles ne changera rien pour les finances du Temple. Elle aurait pu ne pas donner, personne n'y aurait rien vu et le cours des choses ne s'en serait pas trouvé changé. Trop pauvre, elle a beau donner tout ce qu'elle peut, son action ne pèse rien, ne change rien, ne représente rien. Bienvenue, chère madame, dans la cohorte des inutiles et des insignifiants, de ceux qui, quoiqu'ils disent et quoiqu'ils fassent, ne pèseront jamais rien !
Savez-vous ce qui va advenir à vos deux petites piécettes, à ces deux pauvres piécettes, qui vous était si précieuses et vous aviez si grand soin quand elles étaient avec vous ? Savez-vous ce qui va advenir de ces deux petits bouts de métal laborieusement économisée dans un effort titanesque ?
Elles vont être emportées par les flots d'or des riches donateurs, comme une coquille de noix qu'emporte l'océan sans même y prendre garde. Assourdies par la rumeur de cette masse sonnante et trébuchante, elles se feront toute petites, intimidées, impressionnées à l'extrême par une compagnie trop fastueuse à laquelle vous ne les aviez pas habituées. Et puis, au terme des transvasements où elles seront ainsi malmenées par celles qui parlent plus fort qu'elles, et pèsent plus lourd, et poussent des coudes pour se mettre en avant, elles seront comptées avec dédain par quelque serviteur qui ne fera même pas attention à elles.
Vos petites piécettes vous étaient précieuses, et vous les avez données. Hé bien sachez que, là où elles sont, elles n'intéressent personne. Lorsqu'elles étaient dans vos mains, elles changeaient tout. Maintenant elles ne changent rien. Que vous ayez donné ou non, cela ne change strictement rien ! Vous auriez sans doute mieux fait, madame, de garder votre argent...
2. Il est probable que ce raisonnement, si on le lui avait tenu, n'aurait pas ébranlé l'insubmersible petite bonne femme. Car elle se moque, cette petite vieille, de ce que pèsent ses piécettes, et de son inutilité de veuve inaperçue. Elle aime le Bon Dieu, voilà tout. Elle aime ce Temple où Il vit au milieu de son peuple depuis des siècles. Elle respecte ses prêtres et ses scribes qui lui parlent de Dieu et le lui donnent. Le destin de ses deux piécettes, auxquelles elles ne tenaient pas tant que ça, elle s'en moque. Et leurs états d'âme de petits sous complexés lui importent peu. C'est son cœur qu'elle a mis dans ce tronc, quand les autres ne mettaient que le bout de leurs doigts. Ils sont repartis satisfaits, elle est repartie heureuse d'aimer son Dieu et de l'avoir servie et de lui avoir un peu donné. Et sans doute chantait-elle ses louanges dans son cœur, et sa joie d'être à Lui, alors même qu'elle ignorait qu'Il était là, et qu'Il la regardait, de ce regard qu'elle ne verrait qu'au dernier jour...
3. Si nous pouvions, chers amis, avoir un cœur aussi décomplexé que cette pauvre veuve.
Parfois, nous nous remotivons, en nous disant, à l'instar de la publicité : « Il n'y a pas de petits gestes quand on est 60 millions à les faire ». Maigre consolation au regard de la joie de la veuve !
Car dans tout ceci, on ne sort pas du calcul. On compte, et on se désespère. Parce qu'on se dit qu'on est trop petit.
Mais, en amour, on ne calcule. On ne se passe pas des jours et des jours à se demander : « Est-ce que ça vaut la peine ? ». L'amour est actif, et énergique, et décomplexé.
Que nous soyons richement dotés ou non, Dieu s'en moque. Mais il veut des cœurs généreux, qui se donnent. Pas des cœurs qui jouent leur vie du bout des doigts, comme le 3ème serviteur avec ses amertumes de frustré. Jésus veut qu'on aime, qu'on donne, qu'on agisse, qu'on fasse.
4. Les riches qui donnaient dans le tronc du Temple le jour où Jésus s'y tenait savaient ce qu'ils donnaient. Ils l'avaient mesuré, et pesé.
La veuve, elle, ne le savait pas. Elle n'avait sans doute aucune idée de ce que cette somme représentait, et cela ne l'intéressait pas. Elle voulait dire à Dieu qu'elle l'aimait, et le lui montrait.
Ce que penserait les compteurs de ces deux piécettes, elle s'en moquait pas mal. Ce qu'ils en feraient, elle n'en avait rien à faire. Elle avait eu de l'argent, et elle l'avait donné avec amour. Point.
Nous devrions demander la grâce de savoir un peu plus agir comme elle. Sans chercher à peser le bien que nous faisons, et si nous en faisons vraiment, et si nous en sommes capables. Sans trop nous demander si d'autres feront mieux ou éclipseront ce que nous ferons.
Car nous perdons un temps fou, et nous donnons à notre paresse de trop nombreux prétextes...
Mais en amour, on ne calcule pas, on ne compte pas.
On pourrait penser aussi que sa logique est semblable à celle de ces réalistes qui constatent que le symbolique I.S.F. ne pèse presque rien dans les finances publics, et que les petits contribuables aux efforts cumulés sont la vraie source de rentabilité de notre système d'imposition.
Mais tel n'est pas le raisonnement de Jésus. Ce qu'il dit va plus loin : « Cette pauvre veuve a mis dans le tronc plus que tout le monde ». Messieurs les compteurs du trésor, révisez vos balances !
3. Le plus fort dans cette scène, ce à quoi vous n'avez peut-être jamais fait attention, c'est que cette veuve repart sans savoir qu'elle a été vue. Elle ne sait pas que Jésus était là, et qu'Il l'a regardée. Elle ne sait sans doute même pas qu'Il existe.
Aussi, quand elle mourra et qu'elle paraîtra devant Lui au soir de sa vie, elle sera à n'en pas douter éberluée de s'entendre raconter de la bouche de son Seigneur cette scène, et tant d'autres, insignifiantes et dérisoires. Elle sera aussi stupéfaite que les justes et les maudits de la grande fresque du jugement dernier dressée par saint Matthieu : « Seigneur, quand t'avons-nous vu ? – Seigneur, comment as-tu fait pour me voir, pour voir cela ? Tu étais donc là, et tu faisais attention à ces broutilles ». Et sans doute que les tenanciers des finances du Temple protesteront, tout aussi surpris : « Seigneur, tu es bien gentil et c'est bien joli tout ça. Mais, nous, ce n'est pas avec ça qu'on a réussi à faire tourner la boutique ! Il faut avoir les pieds sur terre ! ».
Le dévoilement a lieu pour les autres, mais pas pour elle. Elle croit sans doute que Dieu la voit, de sa belle foi solide de femme pieuse. Mais elle ne fait pas l'expérience de croiser son regard et d'entendre ses louanges. Elle repart sans cette consolation, qu'elle ne demande d'ailleurs pas. Cela, pour elle comme pour chacun de nous, est réservé au dernier jour.
4. Chers amis, qu'en est-il pour nous ?
Nous estimons-nous trop pauvres pour faire quoique ce soit ? Raisonnons-nous comme la veuve ou comme les compteurs du Temple ?
Trop souvent, nous faisons le compte de nos maigres possibilités – matérielles et spirituelles. Et nous nous estimons trop petits pour bien faire, et nous ne faisons pas le bien que Dieu attend de nous au motif qu’Il ne pèse rien, et qu’il ne changera rien, et que d’autres feront mieux, et que de toute façon personne ne s’en rendra compte, et patati et patata.
Bref, comme le 3ème serviteur de la parabole des talents, celui qui n’a reçu qu’un talent, nous nous jouons à nous-mêmes la touchante partition du défavorisé, du craintif, du démuni qui ne pensait pas qu’on attendait quelque chose de lui et qui s’est donc bien gardé de mettre son cœur à son ouvrage. Mais nous risquons comme lui de nous prendre une fameuse rouste à singer ainsi l’humilité et la petitesse.
5. La pauvre veuve de l'Évangile ne s'est pas posée des milliers de question. Elle y est allée avec son culot décomplexé de petite bonne femme insubmersible. Au milieu de la foule compacte dans laquelle elle se faufilait astucieusement, elle ne s'est pas demandée ce que pèserait ces deux piécettes, et elles ne s'est pas gardée au motif qu'elles ne pesaient pas lourd.
Les gens plus riches, tant mieux pour eux. Elle a donnait tout ce qu'elle pouvait. Dieu jugera.
Nous ferions bien d'en prendre de la graine, et de ne pas trop nous apitoyer sur nos incapacités à faire, à aimer, sur notre manque de talent, de moyens, en se donnant des airs de « Si je pouvais, je ferais ». Car si nous pouvions, nous ne ferions pas plus.
Jésus ne nous demande pas de nous apitoyer sur nous-mêmes, mais de nous donner. Chacun comme il peut, à la mesure de ce qu'Il est.
Non pas parce qu' « Il n'y a pas de petits gestes, quand on est 60 millions à les faire ». Mais parce que l'amour se moque du succès et de l'insuccès, de l'aperçu et de l'inaperçu, du loué et du méprisé, du fructueux et de l'infructueux. L'amour ne calcule pas, il est et il se donne généreusement, sans trop se poser de questions.
Vous vous sentez trop pauvres pour faire du bien, trop maladroits pour être aimables avec les autres, trop timides pour aller vers eux, trop nuls pour leur proposer vos services. Vous avez tort. Faites avec ce que vous êtes, et avec ce que vous avez. Car à trop attendre d'être dotés, vous risquez de mourir sans avoir rien fait.