Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

Commémoration des fidèles défunts 2006
Père F...

Frères et Sœurs,

En recevant aujourd'hui les paroles du Christ dans l'Evangile, il nous faut évangéliser notre rapport à la mort. Le Seigneur en effet ne nous parle que de lui-même, et c'est en mettant au centre sa présence eucharistique qu'il évoque le mystère de la vie et de la mort. "Moi, je suis". "Moi je suis le pain vivant", nous crie-t-il, comme il disait à Marthe : "Je suis la résurrection et la vie", et nous, bien souvent, nous allons chercher partout ailleurs des idées sur la mort, sur les défunts, ou pire, des états d'âme.

Je sais bien, il y a l'absence des défunts. Elle engendre deuil et tristesse. Le Seigneur a sanctifié lui-même ce deuil et cette tristesse, c'est pourquoi il ne veut pas nous les enlever, ils sont à nous, comme ils ont été à lui, et aujourd'hui peut-être ce sont là de vrais lieux de rencontre avec lui, avec notre soif de salut que nous sentons si peu parfois. En revanche, je ne suis pas sûr que le Seigneur soit présent dans ce vague sentiment nostalgique qui nous saisit parfois à la pensée des défunts, cet état d'âme des temps d'automne, venu des profondeurs archaïques et si souvent païennes de notre être. La tristesse alors nous renvoie en arrière, à ce monde de l'enfance que nous pensions si solide, si immuable, avant que la vie nous eût amèrement déjugés. Mais la solidité, pour nous, n'est pas derrière, elle est devant, dans l'avenir. Comme disait le roi David à propos de son enfant mort : "C'est moi qui vais vers lui, mais lui ne reviendra pas vers moi". Il pouvait le dire avec cette incertitude quant au statut exact du Shéol, lieu des ombres et des errances. Aujourd'hui que le Christ est ressuscité, "mort où est ta victoire ?" Le poids de Dieu est plutôt du côté des défunts que du nôtre, dans cette vie éternelle où nous le contemplons face à face, c'est là que notre pauvre vie actuelle est cachée, dans ce lieu que nous évoquions hier, où les saints nous attendent.

Nous appelons nos frères dans la gloire l'Eglise "triomphante". Nous, selon un mot ancien, nous sommes l'Eglise "militante", celle qui agit dans ce monde. Ce qu'est l'Eglise militante, l'Evangile nous l'apprend. Un homme dit un jour au Christ : "Je te suivrai, mais laisse-moi d'abord enterrer mon père" – "Laisse les morts enterrer les morts, et toi, suis-moi". "Suis-moi", voilà ce qu'est le combat quotidien de l'Eglise militante. Bref, de la tristesse, d'accord, tant qu'elle un combat, tant qu'elle est l'amour d'une personne disparue, mais nous n'avons pas le temps de la nostalgie, il n'y a pas d'horaire prévu en cette vie pour nous apitoyer sur nous-mêmes. D'ailleurs, au ciel non plus.

Donc, nous sommes prêts à suivre le Christ, à agir à sa demande et en son nom. "Ce que vous avez fait aux plus petits d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait". Le travail ne manque pas, avouez-le. Eh bien parmi tout ce que nous pouvons faire pour notre prochain, l'Eglise nous demande de prier pour les morts aujourd'hui.

Prier pour les morts. Voilà qui devrait susciter chez vous, chers disciples du Christ, un petit moment d'interrogation. Car vous avez bien entendu l'Evangile de ce jour. Le Seigneur nous promet la vie. Il ne s'agit évidemment pas de l'élixir de jouvence – le Seigneur n'est pas un charlatan, il s'agit de la vie éternelle : "Celui qui me mange vivra par moi. Et moi, je le ressusciterai au dernier jour". A l'inverse, "Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, vous n'aurez pas la vie en vous". Vous n'aurez pas la vie éternelle. Donc, soit on l'a, soit on ne l'a pas. Si les défunts l'ont, ils prient pour nous, et prier pour eux ne sert de rien. S'ils ne l'ont pas, nos prières ne pourront pas faire en sorte qu'ils l'aient. En parcourant l'Evangile en entier, vous verriez qu'effectivement, soit on entre dans le Royaume, soit on est dehors, dans les pleurs et les grincements de dents, dans la géhenne, dans les flammes, les images ne manquent pas.

Je vais vous poser une question : les défunts de vos familles, croyez-vous qu'ils sont au ciel ? Attention, je ne dis pas : espérez-vous qu'ils sont au ciel, mais croyez-vous qu'ils y sont ? Si vous me dites que oui, je vous demanderais bien sur quoi vous fondez cette certitude. Et pour vous casser définitivement le moral, en ce jour, je vous ferais lire les critères d'entrée au paradis que le Seigneur nous donne. "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés". Rien que ça. "Heureux serez-vous si l'ont vous persécute à cause de moi, votre récompense sera grande dans les cieux" – on le chantait hier avec joie, en oubliant que cette joie n'était peut-être pas pour nous, qui n'avons pas encore versé une goutte de notre sang pour le Seigneur, comme disait saint Philippe… "Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite", "il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus". Je vous dis cela parce que nous ne pouvons pas complètement et naïvement ouvrir la porte du paradis sans risquer de corrompre un peu les paroles du Seigneur. La perspective d'une vie après la mort n'est pas entièrement une consolation pour un chrétien. Quand on connaît un peu les saints que nous avons fêtés hier, avouez-le, on se dit que notre petite offrande de nous-mêmes risque de faire pâle figure auprès de certains.

Donc, prudence quant à mettre trop vite nos photos dans nos vitraux. Du reste, malgré toute l'affection que nous portons aux morts, nous savons bien que Dieu seul connaît les cœurs, que seul le Christ est juge des cœurs. Le Seigneur ne pratique pas l'amnistie, il est donc très risqué de le faire à sa place, dans l'idée que cette consolation pourrait faire rester les enfants au caté. Evidemment, si j'ai quelques doutes à voir tous nos défunts au paradis, quelles qu'aient été leur vie et leurs actions, j'en ai plus encore à les imaginer damnés. Non que ce soit impossible, mais je me dis avec mon gros bon sens que pour être damné, il faut être exceptionnel – que saint Augustin me pardonne. Il faudrait selon moi haïr le Seigneur à la pointe de son être, à la pointe de sa liberté, comme les plus grands saints l'ont aimé à la pointe de leur être.

Le Seigneur ne nous a révélé clairement que ces deux lieux définitifs. Savez-vous pourquoi ? Parce qu'ils sont inimaginables, malgré les plus beaux tympans de nos plus vieilles églises. Nous n'avons pas idée de la joie du Ciel, nous n'avons pas idée de la haine de l'enfer, l'amour exclusif de soi qui s'est corrompu en haine éternelle de soi. En revanche, penser que ceux qui ne méritent pas cette peine éternelle soient purifiés en attendant leur entrée dans la gloire, cela semble très cohérent avec la miséricorde dont le Seigneur Jésus a été l'auteur durant sa vie. Et cela ne dépasse nullement notre imagination ou notre capacité de réflexion – les états transitoires, ça nous connaît, n'est-ce pas ? Assistée de l'Esprit Saint, l'Eglise a donc conclu à l'existence d'un troisième lieu, un sas du purification qu'elle a appelé logiquement le purgatoire.

La vie n'est pas un test, mes amis, méfiez-vous de cette idée qui traîne parfois. La vie n'est pas un test, elle est un lent travail de la grâce en nous pour nous rendre capables de la gloire. Elle est l'occasion d'aimer plus que tous les saints du ciel, que tous les anges du ciel. Il peut arriver que nous n'ayons pas assez voulu ou mis en œuvre le décentrement de nous-mêmes que la grâce provoque pour nous faire entrer dans la vie de Dieu. Il peut arriver que nous arrivions à la fin de notre vie encore trop attachés à nous-mêmes pour recevoir la gloire d'un autre. Alors nous apprenons à devenir un enfant, nous apprenons la gratuité de l'amour de Dieu, de l'amour de l'Eglise, qui nous attire toujours plus vers la gloire du Ciel. Quant à nous, ici-bas, une de nos tâches est de prier pour les défunts, pour ces personnes passives qui attendent la rencontre face à face avec le Seigneur. Notre charité nous commande de prier pour eux. Mieux encore, nous offrons au Seigneur son propre corps dans l'eucharistie, c'est ce que nous appelons "dire une messe pour un défunt", saisir le défunt dans la dynamique même de l'eucharistie, l'offrande que le Fils fait de lui-même. Cela paraissait si important aux chrétiens d'Occident qu'ils ont demandé aux prêtres de dire une messe chaque jour, pour que leurs défunts en profitent. En contrepartie, ils assuraient au prêtre une subsistance qui lui permette de vivre. Appliquer le sacrifice de la messe aux âmes du purgatoire est la plus belle charité que nous puissions leur faire. Et nous sommes sûrs qu'arrivés au Ciel ces amis nous renverrons l'ascenseur, pour prendre une image thérésienne. Confions-les donc, en toute confiance à la miséricorde de Dieu, pour qu'il hâte leur entrée définitive dans la gloire.