Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

26ème Dimanche T.O.B. 2006
Père G...

1. Comme vous le savez peut-être, Jésus n'est pas complètement idiot.
Aussi, en entendant les propos un peu verts de la 2ème partie de l'évangile de ce jour, n'allons donc pas trop vite penser qu'il exagère et ne réfléchit pas assez à ce qu'il dit.
Car si son enseignement d'aujourd'hui est aussi abrupt, c'est qu'il a une petite idée derrière la tête. Et c'est cela qu'il nous faut trouver, avant de lui supposer des exagérations contestables.
Mais pour ce faire, pour que cet enseignement puisse manifester sa vraie nature et porter en nous le fruit que Dieu veut, il faudrait que nous fassions ce que nous devrions toujours faire, et que nous ne faisons presque jamais : recevoir l'évangile dans un véritable dialogue avec le Seigneur, qui nous parle en se tenant face à nous et qui attend notre réaction.
Il faudrait que cet évangile ne soit pas seulement pour nous un texte ancien qui nous est lu, mais une parole que m'adresse aujourd'hui Jésus, dans un face-à-face vivant.

2. Supposons que nous créions ces conditions pour recevoir ce texte, et que nous écoutions un peu attentivement Jésus commencer à parler : « Si ta main t'entraîne au péché, coupe-la. Etc... ».
En entendant Jésus nous inviter à cette solution pour le moins radicale, je pense que vous et moi commencerons à nous échauffer un peu la cervelle pour sauver notre peau. Nous chercherons s'il n'y a pas moyen de choisir une voie un peu moins tranchante - c'est le cas de le dire !
Nous nous souviendrons alors tout à coup, comme par enchantement, que nous avons une volonté. Et nous servirons alors au Seigneur un petit mot du genre :
« Seigneur, tu sais, mon pauvre pied n'y est pas pour grand' chose quand je cours me précipiter dans le péché. Ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre.
Et ce n'est non plus mon œil et ma main qu'il faut pointer du doigt, car ils ne regardent et ne prennent que si je le veux bien.
En un sens, d'ailleurs, même borgne, et manchot, et cul-de-jatte, je serais capable de pécher encore. Le problème est ailleurs, dans ma volonté, qui ne fait pas son boulot.
C'est elle qui pourrait très bien éviter que je ne me mette dans certaines situations périlleuses, où le mal est à portée de mon œil, de ma main ou de mon pied. C'est elle qui pourrait s'affermir un peu, et résister, et se battre.
Elle en est capable, je crois. Alors, Seigneur, si nous abandonnions cette idée d'amputation. On peut toujours essayer... ».

3. Voilà, me semble-t-il, ce que vous et moi répondrions à Jésus.
Hé bien, c'est précisément cela que Jésus veut entendre.
Il veut nous entendre dire que le problème n'est pas dans notre œil, notre main et notre pied.
Il veut nous entendre - acculés par l'instinct de survie, qui nous fait tout entreprendre pour sauver notre peau -, il veut nous entendre avouer que le problème n'est pas là.
Il veut nous conduire, malgré nous, à confesser que le problème est dans notre cœur. Il veut nous acculer à reconnaître que nous avons une volonté, et qu'elle peut beaucoup, beaucoup plus que nous ne voulons bien croire... du moins quand nous sentons le péril.
Trop soucieux de ne pas sortir manchots, cul-de-jattes ou borgnes de cette église, nous avons donc situé le débat au point précis où Jésus veut nous conduire.
Nous nous sommes souvenus - alors que nous l'oublions si souvent, en ce siècle où l'on plaide si facilement l'impuissance, et les conditionnements psychologiques - nous nous sommes souvenus que nous avons une volonté.
Nous avons reconnu avoir une volonté, plus puissante que nous ne confessons d'ordinaire, plus responsable que nous ne l'admettons. Une volonté qui sait bien se ressaisir quand elle sait où est son intérêt, et qui se trouve des énergies qu'on lui ignorait quand elle est sent le péril. Une volonté qui, d'ordinaire, ronronne gentiment et se dit sans forces, mais qui sait se ressaisir et rappeler qu'elle existe quand elle a chaud aux fesses.
Regardez comme nous sommes : quand il s'agit de sauver son pied, on promet qu'on a une volonté capable de le retenir. Mais quand on court vers le péché, on se trouve bien des impuissances et bien des entraînements pour justifier de la démission de sa volonté...

4. Comprenons donc bien la stratégie de Jésus. Il veut nous démasquer.
Il veut débusquer cette volonté dont on pouvait se demander si elle existait encore, puisque nous vivons comme si elle n'existait pas. Il veut nous la mettre sous le nez, et nous dire : « Tu vois bien ! ». Et il veut ainsi nous montrer qu'il existe une autre solution que l'amputation.
Cette solution nous semble d'ordinaire bien difficile, bien douloureuse. Car il s'agit de couper avec les situations qui nous mettent en péril, ou de mettre un plus d'énergie que nous n'en mettons dans notre lutte contre le péché. Et cela nous est un arrachement, pour lequel nous n'avons ni goût ni volonté.
Car lutter contre le péché est une mort, une chose bien coûteuse. Alors nous préférons plaider l'impuissance ou avouer mollement qu'on pourrait mieux faire sans rien changer à nos habitudes.
Mais, pour sauver notre peau, pour sauver notre œil, notre main et notre pied, regardez comme nous savons nous souvenir que nous avons une volonté, et qu'elle est tout de même un peu maître chez elle. Regardez comme nous croyons soudain à l'empire que nous avons sur nous-mêmes ! Métamorphose étonnante !
Quand il s'agit de sauver notre peau, il est certaine rupture, certains coups de collier qui paraissent soudain faciles. Car, avouons-le, filtrer son accès à internet est moins douloureux que de s'arracher son œil...

5. Chers amis, Jésus n'en veut pas à vos yeux, à vos mains et à vos pieds, soyez tranquilles. Gardez-les : Dieu en a besoin pour le bien qu'il attend de vous.
Mais Jésus nous voudrait un peu plus courageux, un peu plus énergique dans notre lutte contre le péché. Il aimerait que nous soyons un peu plus fermes, un peu plus virils pour ne pas nous y exposer.
Il est près à nous pardonner nos impuissances. Il est prêt à toutes les indulgences. Mais il aimerait que nous arrêtions de faire semblant de croire que nous sommes sans volonté et sans forces, que nous ne sommes que faiblesse.
Car, quand il s'agit de sauver notre peau, des ressources, nous en avons. Alors pourquoi en avons-nous si peu, quand il s'agit de sauver nos âmes ?

6. Ce que veut donc produire en nous l'évangile de ce jour, c'est un sursaut, un sursaut salutaire.
Jésus veut que nous nous souvenions que nous avons une volonté. Pour cela, il feint de croire que notre péché vient de nos pieds, de nos mains et de nos yeux, comme si nous étions effectivement les impuissants que nous prétendons être.
Jésus veut faire sortir du fourré cette volonté. Peut-être ne peut-elle pas grand'chose, mais elle peut quelque chose, et ce quelque chose est sans doute plus que nous ne faisons. C'est ce quelque chose, qui est tout ce que nous pouvons, dont Jésus a besoin et qu'il veut donc sentir aujourd'hui.
Jésus veut cette volonté. D'où le propos provocateur d'aujourd'hui. Puisque cette volonté ne surgit pas quand il exhorte ou avertit, il la fait surgir en faisant jouer en nous l'instinct de conservation.
Et il a raison de faire ainsi : pour nous épargner le mal d'une amputation un peu douloureuse, regardez comme nous savons mobiliser nos énergies. Alors pourquoi le faire si peu quand il s'agit de s'éviter le mal infiniment plus grave, infiniment plus destructeur, qu'est le péché ?

7. Chers amis, gardez vos yeux, et vos mains, et nos pieds. Jésus a vu que nous avions une volonté, et il nous a contraint à l'avouer et à ne plus nous raconter d'histoires.
Inutile donc de passer sur le billard ! Mais cette volonté qui est maintenant débusquée, engageons-la un peu plus résolument dans la lutte contre le péché.
Elle peut ce qu'elle peut, et c'est cela que Jésus veut : que nous fassions tout ce que nous pouvons, rien de moins. Ce serait déjà beaucoup. Ce serait assez pour Lui, et pour que sa grâce fasse le reste.
Amen.