
25ème Dimanche T.O.B. 2006
Père F...
Il faut d'abord noter dans cet Evangile la croissante tension qui commence à habiter le groupe des Douze devant les annonces répétées de Jésus sur sa mort à Jérusalem. De la Transfiguration à la Croix, il y a ce chemin que le groupe commence à emprunter, et le Seigneur doit mettre à distance la fausse conception du Messie que ses disciples peuvent avoir, et leur indiquer comment il va sauver le monde. Vous voyez ici Jésus sortir de la Galilée dans le secret. Les disciples en chemin parlent entre eux, et Jésus semble à part. Ils n'osent pas l'interroger sur ses prophéties. Ils commencent presque à s'organiser sans lui, comme s'ils étaient déjà prêts à assumer une mission dans le futur Royaume. Mais son Royaume n'est pas de ce monde, et du coup leur participation à son gouvernement ne sera pas non plus de ce monde, et c'est bien cela que Jésus va leur signifier à présent.
Jésus place l'enfant au milieu des Douze, dans un moment solennel où il les convoque pour ce geste. Vous savez qu'un enfant ne pèse pas lourd dans la hiérarchie sociale de l'Antiquité. Jésus l'embrasse d'abord, et il faut bien comprendre cela. On peut donner des baisers d'affection, mais je ne crois pas que ce soit là ce que le Seigneur signifie. Rappelez-vous l'autre baiser de l'Evangile, le baiser de Juda. Si le traître utilise ce geste de reconnaissance pour ceux qui viennent arrêter le Seigneur, c'est qu'il est habituel. Or, on ne fait pas en Orient des démonstrations de sentiments. C'est la salutation du disciple au maître, c'est donc moins ici un geste d'affection qu'un signe de respect. Quand le Seigneur embrasse l'enfant, il l'embrasse comme un maître. Cette interprétation permet de lier la scène à l'enseignement de Jésus, il s'agit d'être serviteur. Or, on ne sert que des maîtres, donc l'enfant est posé devant eux comme un maître qu'ils sont invités à servir.
Vous me répondrez que nous n'avons qu'un seul maître, le Christ. Vous avez raison. C'est pourquoi aussi le Seigneur ajoute que celui qui accueille l'enfant l'accueille lui. J'espère que vous saisissez ce que la proposition a de choquant pour le disciple. Notre haute conception de l'enfant et de sa dignité nous empêche probablement d'en saisir toute la portée. “Ce qui n'est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les forts”.
Les Apôtres rêvaient de pouvoir, de grandeur. Ils ne devaient pas se représenter cette mission avec beaucoup de réalisme, car ils sont la plupart de modeste condition. La perspective de régner avec le Christ devait être un rêve, le rêve rare, à l'époque, de pouvoir changer de statut social, de franchir les murs si hauts qui dans l'Antiquité séparent les hommes dans la société, d'appartenir à une nouvelle élite. C'est bien ce que le Seigneur leur promet, mais l'élite est d'une nouveauté plus radicale qu'un simple déplacement de barreau dans l'échelle sociale. Le Dieu de la Révélation propose une échelle nouvelle, l'échelle de Jacob, celle où les Anges qui voient la Face du Père protègent les petits enfants.
Ce que le Seigneur nous dit aujourd'hui, mes chers frères, nous devons l'entendre avec un cœur neuf, car c'est une parole neuve, neuve dans notre vieux monde. Notre vieux monde a de vieilles castes, qu'il a héritées des loups et des meutes. La Parole du Seigneur y arrive d'en bas, de la dernière place que le Seigneur a voulu prendre. Celui qui veut être le premier, qu'il soit le serviteur de tous. Celui qui veut être le premier, qu'il soit le serviteur de l'enfant. Evidemment, le Seigneur ne s'arrête pas à l'enfant comme tel, bien que la bienheureuse Alix Leclerc ait reçu cette parole en songe de prendre comme siens les enfants perdus de nos campagnes. Le Seigneur confie à son Eglise l'enfance du monde, il lui demande de servir des maîtres qui s'ignorent eux-mêmes comme maîtres. Saint Vincent de Paul reprend cette parole : “Les pauvres sont nos maîtres”. Les enfants deviendront un jour ou l'autre des adultes, et c'est bien ce que le Seigneur veut, car il nous veut libres, il nous veut responsables, il veut que notre parole résonne dans le monde, mais le monde a aussi des infantes, des personnes qui n'ont pas la parole et qui ne l'auront jamais, ou qui l'ont perdue. “Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous”, prévient notre Seigneur. Donc il y aura toujours des enfants, même quand ils ont grandi. Le monde ne pourra pas les éliminer, malgré tous ses efforts, ses efforts louables, malgré sa violence, son bon sens, ses solutions radicales, admirables ou meurtrières.
Vous me direz que cela n'est pas si nouveau. Il s'agit d'humanité, d'humanisme, il s'agit de s'occuper de ceux dont personne ne veut plus. Oui, en un sens. Mais le Seigneur, comme vous le savez, ne parle pas en l'air. Je veux dire qu'il ne parle pas de lui à la légère, c'est impossible pour le Fils de Dieu, pour celui qui seul peut dire “Je suis”, de parler de lui-même comme nous le faisons souvent. “Qui accueille un de ces enfants en mon nom, c'est moi qu'il accueille”. Et vous connaissez bien sûr ce que saint Matthieu nous rapporte à propos du Jugement Dernier : “Ce que vous avez fait au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait”. Oh, que cette parole doit nous faire trembler, mes frères, comme toute parole où Dieu parle de lui-même. Celle-là est particulièrement mystérieuse, elle approche le mystère de Dieu de personnes qui nous semblent si secondaires, si dignes d'oubli. On dirait que le Seigneur a caché un trésor dans les pauvres, parce qu'ils étaient les seuls à pouvoir le détenir, et ce trésor est pour nous en cette vie, et nous sommes serviteurs de ce trésor.
Comme j'aimerais ne pas donner de leçon en disant ces mots, comme mes frères de l'Oratoire et vous-mêmes pourriez m'en donner ! “Qui accueille un de ces enfants en mon nom, c'est moi qu'il accueille, et qui m'accueille accueille Celui qui m'a envoyé”. Le mystère caché dans l'enfance du monde est le mystère même de l'enfance de Jésus, le mystère de son être de Fils, le Fils envoyé par le Père. Ce qui est à découvrir dans les pauvres du monde n'est rien d'autre que l'amour trinitaire. Nous entendons de saint Jean que Dieu est amour, et que nous ne pouvons aimer Dieu sans aimer nos frères. Cet amour-là, la Trinité elle-même, le Seigneur nous donne de le contempler en servant les enfants du monde, les petits. Il ne s'agit pas d'accumuler des bonnes actions, vous le voyez bien, il s'agit de nous approcher du mystère de Dieu, du Fils donné au Père sur la Croix, il s'agit de nous approcher de l'eucharistie par une autre porte. Ce trésor-là, l'Eglise le garde jalousement depuis ce jour, car les Apôtres ont bien fini par préférer à leurs rêves de pouvoir la réalité du Seigneur révélé qui est bien plus grande et qui donne bien plus de joie. Aujourd'hui encore, l'Eglise est auprès de l'enfance du monde, à son chevet parfois, et dans notre ville, en bien des endroits, de bien des manières. Permettez-moi de penser aux sœurs hospitalières, et aux Petites Sœurs des pauvres, auprès des personnes âgées redevenues enfants, pour ne prendre que ces exemples si amples de sainteté - il y en aurait bien d'autres. Tous sont instruits dans leur cœur à l'école des tout-petits, de réalités ineffables qui échappent aux sages et aux savants. Les pères des Amis de Newman, les jeunes adultes laïques de l'Oratoire, ceux qui commencent ou apprennent à peser sur ce monde, voudraient cette année leur donner cette expérience de servir un moment l'enfance du monde, de se mettre aux pieds du Seigneur, de saisir à la dérobée quelques pièces de ce trésor. Que j'aimerais avoir moins de trente ans pour m'instruire à cette école de charité ! Mais peut-être que nous tous pourrions essayer aussi de nous approcher du Seigneur pour qu'il nous présente nos nouveaux maîtres à qui il s'identifie. Et nous, un temps, par inadvertance, nous ressemblerons peut-être à celui qui est non seulement le seul Maître, mais également le seul Serviteur.