Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

23ème Dimanche T.O.B. 2006
Père G...

1. « Tout ce qu'il fait est admirable », en encore : « Tout ce qu'il fait est bien fait », « Il fait toute chose belle ».
Voilà le sentiment des foules, saisies d'admiration devant ce que Jésus fait.
Nous pourrions penser que cela ne vaut que de ses miracles, et des merveilles qu'il a pu accomplir au cours de sa vie terrestre.
Mais ce serait là une limitation indue : le texte porte bien « Tout ce qu'il fait ». Autrement dit, cela vaut des choses extraordinaires comme des choses les plus ordinaires, des œuvres-clefs de sa vie publique, comme des plus menues actions de sa vie quotidienne. Ainsi les actes banals qui ont fait le quotidien des trente longues années vécues à Nazareth, dans le silence et l'obscurité.
Tout ce que Jésus a fait, il l'a bien fait, admirablement. Sans exception, sans distinction.

2. Jésus ne divise donc pas sa vie entre ce qui aurait de l'importance et ce qui en aurait moins, en fonction, par exemple, du critère de publicité.
Jésus ne distingue pas dans sa vie certaines actions où il mettrait plus son cœur que dans d'autres, certaines actions auxquelles il serait plus présent qu'à d'autres. Rien pour lui n'est insignifiant, ou - plus positivement - il se livre en toute action avec un amour porté par une volonté également résolue.
Jésus se laisse requérir par tout, tout entier, et il est présent en chacun de ses actes avec une intention d'intensité égale. L'enveloppe extérieur des actes compte peu pour Lui : son amour s'y déploie sans y regarder, avec une intensité qui n'est pas mesurée par l'extension apparente des actions.
Il y a donc autant d'amour dans les gestes les plus répétitifs de sa vie de charpentier que dans l'acte solennel où il donne sa vie pour nous. Il ne nous aime pas plus à la croix que dans son atelier de Nazareth. Il ne met pas plus d'amour ici que là.
Certes, son amour se révèle plus intensément à la croix - et c'est pourquoi nous en avions besoin. Sans elle, nous n'aurions pas découvert combien Jésus nous aimait...
Mais Jésus n'a pas attendu cet heure pour nous aimer d'un amour qui inervait déjà les actions les plus communes derrière lesquelles il se cachait, incognito.
Et cela est si vrai qu'un seul de ces actes cachés, un seul de ces actes sans aucun intérêt et sans aucune originalité, sans aucun relief extérieur particulier, un seul de ces actes aurait suffi à nous sauver. Car l'amour que Jésus y mettait était tel qu'il suffisait lui seul à racheter l'accumulation infinie d'offenses qui se commettent depuis les origines à la face du monde.
L'infini du péché ne pesait pas lourd, avec son extension impressionnante, mais tout en surface, face à l'infini de l'amour qui habitait secrètement les profondeurs du plus petit acte de Jésus - ce dont un autre père de notre maison parlerait mieux que moi1...

3. Beaucoup d'entre nous connaissent sans doute la phrase de sainte Thérèse l'Enfant-Jésus: « L'amour, ce n'est pas de faire des choses extraordinaires mais de faire des choses ordinaires avec un amour extraordinaire ».
Hé bien, cette phrase vaut d'abord de Jésus, avant de valoir pour nous. Et elle ne vaut pour nous que parce qu'elle vaut pour Lui.
C'est d'abord Jésus qui a vécu cela. Et c'est en cela que tout ce qu'il a accompli était admirable.

4. Un autre saint l'avait compris : saint José Maria Escrivà de Balaguer, le fondateur de l'Opus Dei - dont tout le monde sait maintenant grâce aux remous provoqué par le Da Vinci Code qu'il n'est le monstre qu'on avait imaginé. On peut donc en parler sans craindre d'effrayer le bon catholique...
C'est Jésus que ce saint invitait à contempler lorsqu'il insistait sur le soin à apporter aux choses les plus insignifiantes de la vie quotidienne.
Lorsqu'il apprenait à ses fils à soigner toute chose, à ne rien regarder comme quantité négligeable, à soigner le fini, à rien considérer comme trop petit, il leur citait la phrase de l'évangile de ce jour : « Tout ce qu'il fait est admirable ». Et il ajoutait cette autre phrase, qui ne ressemble pas par hasard à la première : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait : cela était très bon »2.
Aussi le fondateur de l'Opus Dei aimait-il citer saint Jérôme : « La grandeur d'âme se révèle aussi dans ce qui est tout petit. Nous n'admirons pas le Créateur seulement dans le ciel et dans la terre, dans le soleil et dans l'océan, dans les éléphants, les chameaux, les boeufs, les chevaux, les léopards, les ours et les lions; nous L'admirons aussi dans les animaux minuscules tels la fourmi, les moustiques, les mouches, les petits vers et les autres bêtes de cet acabit (...). De même l'âme qui se donne à Dieu met la même ferveur dans les petites choses que dans les grandes ».

5. Il ne s'agit pas de cultiver le perfectionnisme, qui nous rendrait totalement inefficaces. Il y a un art de se perdre dans le détail et de ne plus savoir gérer les choses qui ne ressemble pas à la façon de faire de Jésus, qui a mené sa vie de main de maître.
Mais il s'agit de ne rien regarder des actes de notre vie, de ses rencontres, de ses devoirs, comme insignifiant.
Il n'est pas conforme à l'esprit de Jésus de réserver notre amour et notre soin pour certaines actions parce qu'elles sont publiques, ou parce qu'elles ont, au jugement des hommes, un volume qui justifie qu'on mette le paquet.
Il n'est pas conforme à l'esprit de Jésus de se croire dispensé d'aimer dans les petites choses sous prétexte d'avoir dans son agenda de grandes choses à faire, des choses qui pèsent.
Car ce qui pèse, ce qui pèsera au grand jour où tout sera dévoilé, et où le cinéma des affaires humaines cessera d'être crédible, ce qui pèsera alors, nous n'en savons rien. Nous n'en savons rien sinon que c'est l'amour, l'amour seul, pour qui rien n'est jamais trop petit lorsqu'il est vraiment grand.
Méfions-nous donc de la façon dont nous réservons notre énergie pour certaines choses. Il y a une façon de négliger les petites choses et de se réserver pour les « grandes » qui n'est pas l'esprit de l'évangile.
Il y a une façon de se croire trop grand pour certaines petites choses, qui n'est pas la grandeur du noble cœur de Jésus. Car Jésus, Lui, a jugé que rien n'était trop petit pour Lui, lorsqu'il s'est agit de nous aimer.

6. L'amour fait donc feu de tout bois. À nous d'en mettre beaucoup, y compris dans ce qui semble peu.
Dans tous les actes de nos vies, il n'en est ainsi pas un seul qui ne puisse être habité par un grand amour, qui lui donne un poids qui fait la vraie fécondité d'une existence, au-delà des insignifiances apparentes.
Mettons donc du soin et de l'amour là où, d'ordinaire, nous bâclons. Comme Jésus, faisons toute chose belle.
Et puisqu'il faut bien commencer par un bout, et qu'on ne peut pas combattre sur tous les fronts, nous pourrions tous choisir une chose de notre quotidien, qui ait la double caractéristique d'être objet d'une grande négligence de notre part et d'être sans grand relief dans nos journées. Bref, une chose bâclée et mineure au vu de nos autres occupations. Cette petite chose, que nous estimons facilement trop petite pour nos grandes personnes, décidons-nous à la faire chaque jour avec beaucoup de soin et en y mettant beaucoup d'amour. Et si cela donne à ceux avec qui nous vivons une occasion de moins de s'agacer, ou cette petite attention leur manifeste, petitement, notre désir de mieux les aimer, et pour cela de faire toute chose bellement, hé bien tant mieux !

Amen.