
5ème Dimanche TOC 2006
Père F...
Les textes de ce dimanche déploient un triptyque de l'épiphanie de Dieu : la Trinité encore indistincte apparaît à Isaïe, le Verbe dans son humanité prêche aux foules sur la barque de Pierre, et apparaît ressuscité au même Pierre et à d'autres dans la deuxième lecture. Apparition de Dieu... L'idée devrait nous faire frémir d'amour, car ces récits nous disent aujourd'hui la fin d'une si vieille histoire : le désir de Dieu est comblé en l'homme.
Vous vous rendez compte ? Des générations ont voulu voir ce que nous voyons et ne l'ont pas vu. Moïse suppliait : “Fais-moi voir ta Face" et il n'a pas pu. Isaïe pleurait : “Déchire les cieux et descends" et Dieu n'est pas descendu pour lui. Aujourd'hui, que diraient-ils, de voir à l'élévation le Corps ressuscité du Seigneur ? Que diraient-ils avant de communier ? Vais-je manger la chair de Dieu ? Notre faim de Dieu est comblée, notre désir de sagesse est assouvi.
Attendez, faisons un break ! Je parle de désir de Dieu en nous. Est-ce que je me paie de mots ? Descendons dans notre cœur, vous et moi, et cherchons-y le désir de Dieu : que trouvons-nous ? Le vide ? Allons donc, c'est tout le contraire ! Dites-moi la vérité : nous n'avons pas faim de Dieu. Et les jeunes, dont on vante le désir d'absolu depuis 30 ans, ont-ils soif de Dieu ? Bien sûr que non, pas plus que nous.
Pourquoi n'avons-nous plus aucun désir de Dieu ? Pourquoi ces trois lectures nous trouvent-elles si indifférents ? Parce que nous sommes vides ? Pas du tout : parce que nous sommes déjà comblés, au contraire. Notre soif d'infini se remplit le ventre de coupe-faim ; et comme nos coupe-faim sont d'une variété indéfinie, la faim n'a pas le temps de reparaître. Ce n'est pas là une simple question de morale : c'est le fondement même de notre civilisation. La consommation a trouvé en l'homme le roc de sa nouvelle église : le cœur de l'homme est un tonneau percé, qui ne peut être comblé que par l'amour infini de Dieu ; il faudra sans cesse le remplir de produits nouveaux, de sensations nouvelles, de désirs nouveaux. Quelle aubaine ! Et ça ne s'arrête jamais ! Nous sommes insatiables. Et ça marche d'autant mieux avec des jeunes, et ça marche d'autant mieux avec des enfants. Energie inépuisable pour le moteur de notre société. Que dis-je, société ? des individus reliés entre eux par les distractions communes qu'ils partagent. Comme ils sont loin, les Apôtres unis par la Résurrection du Seigneur, comme elle est loin, la foule que les paroles de Jésus rassemblait en un silence attentif. Quel doux rêve, une société fondée sur les Béatitudes. “Eloigne-toi de nous, Jésus. Nous avons plus de poissons que tes pêches miraculeuses, et nous dépensons parfois des fortunes pour aller les pêcher nous-mêmes. Eloigne-toi, car nous ne voulons pas savoir si nous sommes pécheurs ou non. Nous fonctionnons très bien sans toi. Retourne d'où tu viens." On dirait l'Inquisiteur des Frères Karamazov. Rendons - une fois n'est pas coutume - un hommage amer à notre adversaire, frères et sœurs, car il faut être fort pour nous détourner de Dieu au moment où nous en sommes le plus proche, au moment où nous pouvons goûter sa présence sans risquer notre vie ou notre santé. Où êtes vous, Agathe, Lucie, Agnès, Cécile, petites saintes de l'Occident ? Il faut être fort pour nous dégoûter de Dieu au moment où il se donne en nourriture. Oh ! mes enfants absents des messes, mes enfants qui ne voulez plus de Dieu, comme je m'attriste pour vous ! Oh ! rois en prison, nous sommes faits pour la vie mystique, vers quoi abaissons-nous notre cœur ? La chanson avait raison : nous sommes des espadons dans une baignoire.
Alors nous n'avons pas le désir de Dieu ? Soit, c'est un fait. Eh bien, frères et sœurs, n'attendez pas de le sentir en vous pour vous offrir à Lui. Notre volonté doit aller à Lui sans aucune aide, sans sentir de manque. "Seigneur, je te désire sans le savoir, sans m'en rendre compte, mais je veux te rencontrer, je veux te voir, je veux t'écouter, je veux vivre éternellement de toi." Il faut le lui dire, frères et sœurs, maintenant, comme nous le pouvons, même avec l'impression de n'avoir aucune ferveur. Nous devons nous offrir à lui, dès l'offertoire de cette messe, pour que notre cœur soit associé à l'offrande de Jésus pendant la Prière eucharistique. Notre appui ? La certitude qu'Isaïe a vu le Seigneur dans le Temple de ses yeux, que la voix du Verbe a couru l'onde du lac et rempli le cœur des premiers disciples, enfin que le Seigneur ressuscité est apparu à Pierre, à Paul, et à bien d'autres. Le Seigneur est à portée de mains, maintenant. Cela veut dire que le moindre acte de notre volonté peut toucher la cible, tant elle est proche. Qu'on le veuille ou non, qu'on le désire ou non, le Seigneur est là. Nous aurons entre les mains son corps ressuscité dans quelques instants. Nous proclamons sa mort, nous célébrons sa résurrection. Et surtout, il reviendra dans la gloire, en plein dans la Trilogie du Samedi ou d'une partie de foot sur PS II, surprise ! celui que l'on n'attendait plus...
Il n'y a plus aujourd'hui qu'une seule réalité : la résurrection du Seigneur. Tout le reste est un rêve, plus ou moins doux. Réveillons nos cœurs, réveillons les cœurs endormis qui nous côtoient sans nous rencontrer. On se réveille. Nous sommes dimanche. Le Christ est ressuscité.