
Homélie Pentecôte 2006
Père G...
1. En ce jour où Il est répandu dans nos cœurs, l'Esprit-Saint se manifeste sous l'apparence de langues de feu.
Je vous propose que nous nous arrêtions ensemble un instant sur ce signe sensible qui révèle sa manière d'être présent en nos cœurs et d'y agir.
2. Commençons par la forme : des langues. Cela signifie deux choses.
La 1ère, c'est que l'Esprit-Saint a quelque chose à dire - et non pas d'abord, contrairement à ce qu'on dit souvent, que nous devons parler.
La 2ème chose signifiée par cette forme, c'est que, quand Il a quelque chose à dire, l'Esprit-Saint parle doucement. La forme d'une langue suggère en effet la douceur de l'onction spirituelle qui sollicite sans forcer.
3. Vient ensuite la matière : du feu. Cela signifie à nouveau deux choses.
La 1ère, c'est que ce que dit l'Esprit-Saint est éclairant, et qu'il ne parle donc pas pour ne rien dire.
La 2ème, c'est que l'Esprit-Saint ne fait pas qu'éclairer : il réchauffe. Autrement dit, il ne se contente pas d'indiquer la route à suivre : il incline le cœur, il dispose l'affection au bien qu'il désigne.
4. Tout ceci résume l'œuvre de l'Esprit-Saint en nos cœurs. Non pas un jour dans notre vie, non pas pour telle ou telle décision particulièrement importante, mais à chaque seconde, à tout instant.
Sans cesse, l'Esprit-Saint suggère à notre cœur du bien à faire, du bien que Dieu veut faire en ce monde par l'intermédiaire de nos cœurs. Et sans cesse, par une impression délicate, il meut notre cœur à faire ce bien.
5. Ces inspirations, impressions ou inclinations - peu importe le nom - nous n'y sommes pas toujours sensibles.
Ce n'est pas que nous ne fassions pas de bien. La plupart d'entre nous passe l'essentiel de leur journée à faire leur devoir d'état, et à s'efforcer de le faire au mieux. La plupart d'entre nous s'efforcent en outre de vivre dans la fidélité à la Loi du Seigneur. Agir ainsi, c'est déjà servir Dieu, et faire le bien qu'Il attend de nous.
Mais c'est encore trop peu. Il est agréable au Seigneur que nous nous efforcions ainsi, en mobilisant toutes les ressources de notre intelligence, de notre volonté et de notre sensibilité, de le servir. Mais Il attend plus encore.
6. C'est pourquoi, au milieu même de nos activités, voulues, programmées, mises en œuvre, Il nous sollicite, à l'improviste, et parfois un peu à rebours de ce que nous avions envisagé.
Pourquoi à l'improviste ? Parce que notre vie est en grande partie imprévisible : contrariétés, rencontres, situations inattendues sont nombreuses, qui nous guettent au détour de nos journées pourtant planifiées.
C'est là que l'Esprit-Saint entre en jeu. Outre la feuille de route générale qu'il nous dresse pour la journée - et qui consiste à accomplir notre devoir d'état dans la fidélité à la Loi du Seigneur - , outre l'affermissement de notre volonté pour accomplir ce devoir d'état, il nous embauche en quelque sorte « sur le pouce », pour 1000 choses inattendues.
Nos journées ressemblent ainsi à un jeu d'aventure, où le parcours initial est corsé de quelques difficultés supplémentaires qui viennent surprendre le concurrent - au bon plaisir de l'organisateur. Ou, pour le dire autrement, nous nous trouvons dans la situation d'une secrétaire de direction dont le travail prévu est compliqué par les irruptions de son patron, qui l'arrache à l'organisation de sa journée pour l'employer à quelque tâche plus urgente.
7. Pourquoi cela ?
Non pas que l'Esprit-Saint se plaise à nous jouer des tours et à nous prendre au dépourvu. Mais Il n'est ni possible ni nécessaire que nous sachions à l'avance tout le bien qu'Il attend de nous. Donc, Il nous l'indique au fur et à mesure.
Ainsi, à l'improviste, la réalité nous adresse des appels à aimer relayés en nous par l'Esprit-Saint qui nous les désigne du doigt et nous pousse à y répondre. Délicatement, si délicatement que nous passons le plus souvent à côté...
8. « Au fur et à mesure », « à l'improviste » : nous pouvons râler contre cette méthode d'improvisation permanente, mais, je le répète, elle est dictée par les conditions mêmes de notre vie chrétienne, dès que l'on sort de son cadre général - qui lui n'a rien d'improvisé.
Cette plasticité suppose que l'Esprit-Saint s'adapte, et nous guide pas après pas.
Et - soit dit entre parenthèses - cela nous explique qu'il soit impossible de faire des réserves dans la vie spirituelle : il faut sans cesse relancer son attention intérieure pour suivre les suggestions de l'Esprit en nous - et ainsi ne pas râter les virages, dans un parcours dont le tracé est particulièrement sinueux !
9. Lorsque nous regardons nos vies, il peut nous arriver de les trouver fades, et de rêver à autre chose - c'est d'ailleurs la grande plaie de notre société.
Mais lorsqu'on se met ainsi à vivre sous la conduite de l'Esprit-Saint, les choses changent du tout au tout.
Le décor, lui, ne changera pas, mais nous l'habiterons différemment. Nous déambulerons dans les mêmes rues, nous ferons du lèche-vitrine devant les mêmes magasins et nous passerons nos soirées dans les mêmes dîners ou les mêmes cinémas. Nous fréquenterons les mêmes églises et nous y côtoieront les mêmes voisins.
Mais du bien à faire, jusqu'ici inaperçu, nous sautera aux yeux et requérra notre cœur.
Sans doute, l'affaire est coûteuse, et nous ne chômerons guère. Mais comme notre vie s'en trouvera simplifiée ! Nous n'aurons plus de temps à perdre en cogitations inutiles, en médisances et jugements superflus, en interrogations infinies pour savoir si nous allons bien ou mal.
L'Esprit-Saint nous arrachera en effet à nous-mêmes et nous donnera aux autres : à telle personne que je croise et pour qui il me faut prier, à tel besoin que seuls les yeux du cœur peuvent déceler, à telle chose qu'il me faut dire ou taire, etc...
Nos vies s'en trouveront tout à la fois plus denses et plus aérées. Moins de temps perdu, moins d'occasions manquées, et moins de retours sur soi...
10. Difficile ici de révéler le champ qui s'ouvre alors à nous. Mais ce qui nous semblait jusqu'ici un champs labouré déprimant et sans grand intérêt deviendra une mine d'or. Le réel s'ouvrira, avec ses réserves inépuisables.
Si la vie des saints avait tant de goût, c'est parce qu'ils vivaient ainsi. Profondément ancré dans le théâtre de leur existence, ils l'habitaient avec des yeux aiguisés par l'Esprit-Saint et un cœur guidé par sa main. Dès lors, ils en ont fait le champs d'une charité jamais en repos.
Les inspirations de l'Esprit-Saint, comprenons-le bien, ne les arrachait pas à leur vie : elles les y faisaient plonger vraiment, elles la leur faisait vivre en profondeur, en lisant par delà la surface des choses.
Là où nous passons en dilettantes, en distraits, eux draguaient le monde pour y cueillir intentions de prières, occasions de gestes de charité discrets, appels à l'action de grâce, signes de la présence de Dieu. Oui, leur cœur draguait la réalité, là où le nôtre surfe et s'étonne ne de pas avoir pris de poisson ! Ce n'est la réalité qui est trop pauvre, mais les filets de notre attention restent au fil de l'eau...
11. Dans un film, qui s'intitule Un jour sans fin, le héros, imbuvable présentateur télé imbu de lui-même, est condamné à revivre sans cesse la même journée - occupée à un reportage sans intérêt dans une ville de province déprimante.
Le comique et la valeur du film viennent de la façon dont il va vivre ce recommencement indéfini. Cet enfermement surréaliste va le contraindre à sortir de lui-même et à s'ouvrir à ce qui se passe autour de lui - et dont il n'avait pas idée tant il était absorbé par son petit monde intérieur. Il découvre ainsi le champ immense qui s'offrait à lui, et dont il ne soupçonnait rien. Il découvre le bien à faire, et cette joie surtout que son cœur était en train de manquer - et dont je ne dis rien pour ne pas gâcher le suspense...
Nous n'aurons pas la grâce - un peu rude - de faire la même expérience. Mais cette métamorphose dit celle qui devrait s'opérer dans notre regard sur notre vie de tous les jours. Le Saint-Esprit nous y donne rendez-vous. C'est là qu'Il nous veut saints, ici et maintenant, sans délai et avec un cœur large.