Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

Homélie pour le 25ème Dimanche du Temps Ordinaire, Année B. 24 septembre 2006
Qui vous accueille, m'accueille...

1. Avez-vous déjà fait attention à un détail : la dernière phrase de l'évangile de ce jour possède, chose rare, une stricte réciproque : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui- ci, c'est moi qu'il accueille. Et celui qui m'accueille, ne m'accueille pas moi, mais Celui qui m'a envoyé ». « Celui qui vous accueille m'accueille. Celui qui m'accueille accueille celui qui m'a envoyé » (Mt 10, 40).

2. Prenons, pour commencer, la 2ème de ces phrases.
Elle signifie que vous devez recevoir vos pasteurs comme le Christ lui-même. Et cela doit être particulièrement important, puisque, chose absolument rarissime, elle est rapportée non pas seulement par les trois évangiles de Matthieu, Marc et Luc, mais aussi par saint Jean – unanimité qui invite à méditer !
Pour enfoncer le clou, je peux citer la version de saint Luc, encore plus radicale que celle de saint Matthieu : « Qui vous écoute m'écoute, qui vous rejette me rejette, et qui me rejette rejette Celui qui m'a envoyé » (Lc 10, 16). On peut difficilement faire plus clair. Recevoir ou rejeter les pasteurs de l'Église – en premier lieu desquels les successeurs des apôtres que sont le pape et les évêques – c'est recevoir ou rejeter le Christ lui-même. Nous choisissons pour ou contre Lui en choisissant de les écouter ou de les bouder. La chose peut paraître scandaleuse : c'est l'Évangile et je n'y peux rien !
Aussitôt, je vous connais – je nous connais –, vos neurones s'activent pour trouver à cette injonction de justes nuances. La chose est normale. Nous allons tous immédiatement chercher des limites à cette affirmation dangereuse, qui semble donner à nos pasteurs un pouvoir divin sur nous, un pouvoir que rien ne viendrait limiter.
Nous pouvons jouer à ce petit jeu. Il a même son utilité, et le droit et la théologie de l'Église fournissent largement de quoi préciser tout ça.
Mais, plus profondément, au lieu de nous prémunir contre la phrase de Jésus, au lieu de chercher à nous dérober à ce qu'il dit, au lieu d'y mettre des nuances, nous ferions mieux de chercher à en comprendre la logique profonde. Car, nuances ou pas, cette logique profonde demeure, et nous convoque à une attitude précise par rapport à nos pasteurs.
Pour entrer dans cette attitude sans prendre peur ou craindre de nous faire avoir, il nous faut revenir à la phrase qui clôt l'évangile d'aujourd'hui : « Celui qui accueille en mon nom un enfant comme celui- ci, c'est moi qu'il accueille. Et celui qui m'accueille, ne m'accueille pas moi, mais Celui qui m'a envoyé ».

3. Si je traduis, le apôtres s'entendent dire deux choses. La 1ère : ceux à qui ils sont envoyés doivent les recevoir comme le Christ lui-même. La 2ème : ils doivent recevoir ceux qui leur sont confiés comme le Christ. Vous devez recevoir vos pasteurs comme le Christ Lui-même. Et vos pasteurs doivent vous recevoir comme le Christ Lui-même. Voilà le tout, voilà quelles doivent être précisément les relations unissant entre eux les pasteurs de l'Église et les fidèles.
Ceux d'entre nous qui ont un certain âge se souviennent qu'on parlait il n'y a pas si longtemps du prêtre comme d'un « autre Christ » – en latin « sacerdos, alter Christus ». Beaucoup l'ont appris au catéchisme. Cette phrase était tout à fait exacte, et peut se réclamer de l'évangile lui-même – il est d'ailleurs bien dommage qu'on l'ait balayé du discours sur le prêtre.
Mais, si nous explorons la grande tradition chrétienne, celle qui remonte à l'antiquité, nous découvrons, ô surprise, que l'expression « alter Christus » – « autre Christ » – ne servait pas d'abord à désigner les prêtres, mais les baptisés.
Si nous considérons donc la grande tradition chrétienne dans son ensemble, nous retrouvons l'équilibre des deux affirmations de l'évangile : vous devez recevoir vos pasteurs comme le Christ lui-même, et ils doivent vous recevoir comme le Christ lui-même.

4. Si nous tenons ensemble ces deux choses, il n'est pas nécessaire de chercher à la hâte des nuances à l'identification entre le Christ et les pasteurs de l'Église. L'équilibre se fait par lui-même.
Bien sûr Jésus donne à ses apôtres une autorité immense – la sienne, rien de moins. Ils parlent au nom du Christ, avec l'Esprit du Christ. Ils agissent au nom du Christ, avec la puissance du Christ. Ils nous conduisent au nom du Christ, avec l'autorité du Christ. Ils sont le Christ pour nous.
Mais cette autorité est un service, et trouve en cela même sa limite : « Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous ». Si les pasteurs de l'Église sont revêtus d'une telle autorité, c'est uniquement pour être rendus capables de servir ceux qu'ils doivent regarder comme le Christ lui-même. Et c'est pourquoi le Pape se donne à lui-même depuis longtemps le titre de « Serviteur des serviteurs de Dieu ».
Au lieu donc de se rengorger de l'autorité qui leur est confiée, les apôtres feraient bien de trembler un peu en mesurant le trésor qui leur est confié : vous, c'est-à-dire le Christ lui-même. Au lieu de contempler le pouvoir dont ils sont revêtus, ils feraient mieux de regarder le petit qu'ils doivent servir comme leur maître, qui leur est confié, et dont ils seront comptables devant Dieu.

5. Si vous regardez vos pasteurs comme le Christ, et si vos pasteurs vous regardent comme le Christ, nos cœurs seront suffisamment saisis par la crainte de Dieu pour ne pas, vous, soustraire à leur autorité, eux, en abuser.
Les deux tentations sont là, toujours. Toujours nous nous inventerons des prétextes pour nous prémunir contre les pasteurs de l'Église. Et toujours ils s'inventeront des prétextes pour abuser de leur autorité.
Mais un regard de foi peut nous apprendre à nous défaire de ces jugements humains, à les dépasser, pour voir le Christ là où il est, et nous mettre à genoux devant lui.

6. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : plier le genou. Lorsque Jésus embrasse dans l'évangile l'enfant qu'il place au milieu des disciples, nous croyons, attendris, qu'il s'agit d'un geste affectueux. Hé bien, pas du tout !
Dans l'antiquité, le baiser n'est pas un geste d'affection, mais de respect. C'est pourquoi on salue les autorités par un baiser – ce que fera Juda au jardin des Oliviers.
Lorsque Jésus embrasse l'enfant qu'il met au milieu de ses apôtres, c'est donc pour leur montrer qu'il leur faut recevoir avec respect, vénération, et crainte de Dieu ceux qui sont confiés à leur ministère. Le pasteur se fait serviteur, honorant de son respect celui qu'il sert. Et c'est pourquoi saint Camille de Lellis faisait une génuflexion en entrant dans la chambre des malades qu'il venait soigner : il reconnaissait en eux le Seigneur Jésus, présent.

7. On nous demande souvent si nous ne sommes pas tentés, nous autres prêtres, d'abuser de notre autorité. À la question, je réponds « oui ». Nous avons tous nos coups de gueule, et nos quarts d'heures coloniaux.
Mais, au-delà de tout cela, je crois que ce qui domine dans un cœur de prêtre, c'est la crainte. La crainte de ne pas servir le Christ dans vos cœurs, mais de se servir lui-même. La crainte d'entraver l'œuvre de l'Esprit en vous. La crainte de maltraiter le Christ qui se confie à nous à travers votre confiance. Vous êtes le Christ pauvre pour nous, le Christ qui dit « J'ai soif » et qui attend de nous que nous l'aimions.
Le prêtre tremble. Il devrait trembler. Car ce n'est pas une petite chose qu'il reçoit en partage. C'est le Christ lui-même.
Il tremble comme tremble un époux qui reçoit son épouse des mains de Dieu au jour de son mariage, et qui mesure qu'il ne peut pas en faire n'importe quoi, qu'il lui faut être à la hauteur, qu'on ne met pas la main sur un autre sans être rempli de la crainte de mal faire.
Il tremble comme tremble les hommes maladroits qui doivent manier de la porcelaine avec leurs grosses pattes !

8. La question de l'autorité dans l'Église n'est donc pas d'abord une question de pouvoirs, de contre-pouvoirs, de nuances, de pondération, d'équilibres subtils. Attention : qui fait l'ange fait la bête ! Il ne faut donc pas mépriser la sagesse du droit de l'Église, qui garantit contre les abus ou les fausses dérobades. Le pape n'est pas aussi infaillible quand il parle de la fête de la jonquille à Gerardmer que quand il parle de la divinité de Jésus !
Mais en amont de tout cela, de cette sagesse sédimentée qui traduit l'expérience et la prudence séculaire de l'Église guidée par l'Esprit-Saint, il y a le regard de foi que nous devons porter. Vous, sur vos pasteurs. Eux, sur vous et leur tâche.
Demandons cette grâce. Pour que, tous, pasteurs et fidèles, à notre place respective, nous aimions et servions plus ardemment le Seigneur Jésus, notre unique maître. Amen.