Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

Homélie pour le Dimanche du Bon Pasteur, Année B. 7 Mai 2006

1. Je voudrais aujourd'hui vous dire un peu quelque chose de ce que c'est que la joie d'être prêtre.
Curieusement, il n'est pas si facile d'en parler. Cela touche en effet à des choses trop profondes en nous. Alors vous me pardonnerez de le faire sans grand soucis d'ordre, sans exhaustivité, et sans me référer explicitement aux lectures de ce jour - pourtant présentes à mon cœur... Je voudrais le faire simplement, sans trop en dire.
En tout cas, en ce dimanche des vocations, je ne crois pas que la chose soit hors-sujet - comprenne qui pourra !

2. On dit beaucoup que les prêtres sont fatigués. On parle beaucoup de leur lassitude, de leur solitude, de leur santé parfois préoccupante, des difficultés de leur ministère. Il me semble, quant à moi, étonnant que l'on parle si peu de leurs joies, plus vraies et plus profondes que tout le reste - de tout le reste qui, je vous l'assure, n'est pas grand' chose au regard de cette joie. Car vos prêtres sont heureux, d'abord et avant tout.
Il sont heureux parce qu'ils se lèvent chaque matin en sachant qu'ils vont travailler dans la vigne du Seigneur. Ils sont heureux d'être embauchés pour le service de la grâce en vos cœurs.
Et leur joie est d'autant plus grande que Jésus ne fait pas seulement de nous ses serviteurs, mais ses amis. Nous ne sommes pas des factotum ou des larbins. Oh non ! Le Seigneur est bon avec ses prêtres, Il en prend soin. Car il sait bien ce à quoi ces hommes ont renoncé pour Lui et pour son Église.
Alors, Il leur réserve la meilleure part, celle d'une amitié qui a une saveur toute particulière.

3. Nous ne travaillons pas en effet pour le Seigneur Jésus comme on travaille pour un patron qu'on ne voit jamais, qui vous laisse simplement des consignes et puis « Débrouillez-vous ! ».
C'est d'abord Lui qui travaille, et non pas nous. Nous, nous le secondons. Il donne la grâce : nous, nous l'acheminons jusqu'à vous et nous tâchons ensuite d'en aider le plein déploiement en vos cœurs.
Et bien, croyez-moi, c'est quelque chose que de travailler avec le Seigneur Jésus, heure après heure, jour après jour. C'est quelque chose de le voir à l'œuvre, et d'avoir la grâce d'être associé à son travail dans vos cœurs. Cela crée de son cœur au nôtre des liens dont il est difficile de parler...
Dans leur travail même, les prêtres scellent ainsi leur amitié avec le Seigneur Jésus. « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que fait son maître ; mais je vous appelle mes amis, parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître » (Jn 15, 15).
Il y a des maisons où l'on garde jalousement ses secrets, et où les employés font en simples exécutants un travail rébarbatif et ingrat.
Dans la vigne du Seigneur, les choses vont différemment. En travaillant pour Lui et avec Lui, on devient l'intime et le familier de son cœur, et de ses desseins mystérieux. Et c'est une grande grâce ! À si bon compte, et chez un si bon maître, croyez-moi, vous ne trouverez pas de syndicats ! Personne, pour revendiquer la retraite à 60 ans et la semaine de 35 heures ! Chez nous on aime les lundis-matin et on n'est pas impatients de voir arriver le vendredi-soir - qui d'ailleurs n'existe pas dans les presbytères !
C'est vrai, les prêtres sont parfois fatigués, physiquement et moralement. Ici, on travaille dur, mais, croyez-moi, on est rémunéré grassement, au centuple : « Serviteur bon et fidèle, entre dans la joie de ton maître... ».

4. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet. Mais je voudrais avoir le temps de vous parler de ce qu'il y a, en quelque sorte, à l'autre bout : vous.
Car, lorsqu'on parle de la solitude du prêtre, il faudrait parler de ce qui habite son cœur dans cette solitude. L'amitié avec le Seigneur, toujours présent à ses côtés - je viens d'en parler -, mais aussi vos visages. Le cœur d'un prêtre est plein. Plein de Dieu et plein de vous.
Être prêtre, c'est en effet avoir des centaines de gens agrippés au cœur. C'est les porter dans sa prière, lorsqu'ils n'ont plus la force, eux, de prier. C'est prier avec eux, en ne faisant avec eux qu'un seul cœur. C'est se réjouir des belles choses que la grâce fait en eux, et louer le Seigneur pour cela quand ils oublient de le faire - parce que vous ne voyez pas toujours à quel point votre Dieu fait de belles choses en vous !
Être prêtre, c'est voir des gens débarquer dans votre vie, dont on ne savait rien hier, et qui iront leur route sans vous demain, mais qui, pour l'heure, s'emparent de votre cœur et vous le prennent sans crier gare pour y trouver Dieu. Elle est là la joie du prêtre : être là un instant, avec vous, et puis ensuite vous laissez aller votre route, sans lui. Il a été là, le temps qu'il fallait, c'est cela seul qui compte. Vous êtes à Dieu, pas à Lui, mais son cœur est à vous. Il sait, il espère simplement, qu'il aura été, un moment, ce que Dieu attendait qu'il soit pour vous. Il espère simplement que de son cœur à votre cœur quelque chose sera passé de la présence de Jésus. Qu'il vous aura communiqué cela seul qu'il avait à vous donner : son Dieu.
C'est sa joie, lorsque vous n'êtes plus là : savoir que vous êtes un peu plus à Dieu, un peu plus fidèles à ses commandements, un peu plus heureux de le servir ; savoir que vos croix sont moins lourdes parce que vous avez laissé le Seigneur Jésus les porter avec vous ; savoir que l'amour de Dieu a gagné un peu de place en vous, et que vous vous donnez un peu plus à vos frères.
Voilà la joie du prêtre. Car le prêtre a un cœur de chair, un cœur qui s'attache. Mais il apprend aussi à avoir un cœur chaste, qui ne retient rien et ne cherche à posséder que Dieu et ne veut les cœurs que pour Dieu.
Comme disait Jean-Baptiste : « Un homme ne peut rien s'attribuer, que ce qu'il a reçu du ciel. (...) Je ne suis pas le Messie, je suis celui qui a été envoyé devant lui. L'époux, c'est celui à qui l'épouse appartient ; quant à l'ami de l'époux, il se tient là, il entend la voie de l'époux et il en est tout joyeux. C'est ma joie, et j'en suis comblé. Lui, il faut qu'il grandisse ; et moi, que je diminue » (Jn 3, 27-30).
Ainsi le prêtre : il ne revendique rien pour lui, mais il revendique les droits de Dieu en vos cœurs. Il n'est là que pour disparaître, et laisser la place à l'époux. Cet époux dont le prêtre n'est qu'un pâle reflet, évocateur tout de même.

5. Il y a aurait encore beaucoup à dire. Mais il faut bien s'arrêter.
Vous êtes en tout cas en mesure de comprendre ce que vous aurez peut-être lu cette semaine dans une revue : « Il est triste que l'Église manque de prêtres, mais il est peut-être plus triste encore que des hommes appelés au sacerdoce manquent la joie d'être serviteurs et témoins de l'Évangile du salut ».
Oui, il est bien triste que des garçons destinés à cette joie-là passent à côté !
Heureusement, j'en suis convaincu, il y aura toujours de jeunes hommes pour saisir la beauté de cette vocation. De jeunes hommes pour comprendre que cette vie-là en vaut la peine, jusque dans les renoncements qu'elle demande et dans les fatigues qu'elle comporte !
Parce qu'il est bon de vous servir et de servir Dieu ! Parce qu'il est bon de se savoir la grâce qui vous passe au bout des doigts, ou au bout des lèvres, sans qu'on y soit pour rien ! Parce qu'il est bon de savoir qu'on est l'instrument choisi par Dieu pour se donner à son peuple ! Parce qu'il est bon de voir le Peuple de Dieu, qu'on aime et pour qui on a donné sa vie, répondre à l'amour de son Dieu !

Comprenne qui pourra... Amen