Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

Homélie pour le 4ème dimanche de Carême B
Père G... 26 mars 2006

1. Dans le dialogue qui ouvre l'évangile de ce dimanche, les disciples posent une question à laquelle le Seigneur Jésus répond d'une façon très nette : « Rabbi, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce lui qui a péché, ou bien ses parents ? - Ni lui ni ses parents ».
La réponse est claire. Elle n'est pourtant pas totalement satisfaisante. Elle n'aborde pas en effet le problème de fond que soulèvent les disciples : le rapport entre le péché et la souffrance.
En effet, que ce soit son péché ou celui de ses parents qui explique la situation de l'aveugle-né, Jésus l'exclut. Mais que le péché y soit pour quelque chose, ça, Il n'en dit rien.

2. En revanche, la façon dont Jésus va guérir l'aveugle comporte en elle-même une réponse. Et c'est le caractère très inhabituel de cette guérison qui nous met sur la piste.
Jésus fait en effet un geste très curieux, qui nous renvoie à la création d'Adam, lorsque le Seigneur Dieu modela l'homme avec la glaise du sol (1).
En renouvelant le geste de la création d'Adam, Jésus révèle le sens profond de sa mission : il est venu recréer l'homme blessé par le péché, il est venu restaurer en lui la beauté de l'image divine défigurée par le péché des origines.
Jésus révèle par là-même ce qui se passe au baptême - qu'évoque le bain dans la piscine de Siloé. C'est là en effet que cette recréation s'opère en chacun de nous. Et c'est la raison pour laquelle le prêtre s'exclame, en s'adressant à l'enfant à peine remis de son plongeon, et encore tout interloqué : « Tu es une création nouvelle dans le Christ ! ».

3. Cette bonne nouvelle nous met devant cette vérité de notre foi qui est si difficile à saisir, et qui explique la nécessité du baptême : la transmission du péché d'Adam à sa descendance, la transmission du péché originel.
C'est là que réside le véritable lien entre le péché et la souffrance. C'est du moins ce que suggère très subtilement la façon dont Jésus guérit l'aveugle, puisqu'il nous renvoie à ce qui s'est passé aux origines... Ce n'est pas le péché de l'aveugle qui explique son état, ou celui de ses parents. C'est le péché d'Adam, que le Livre de la Genèse nous raconte de façon si profonde mais si obscure.
Alors, pour aller plus avant dans la compréhension de la grâce de notre baptême, je vous propose que nous tentions d'approcher un peu de ce mystère si difficile - et si souvent caricaturé. En tentant de le faire aussi synthétiquement que possible, car j'ai déjà beaucoup parlé... (humblement aussi , car l'affaire n'est pas simple !)

4. La 1ère chose est de bien mesurer que l'intimité avec Dieu nous est essentielle. Notre être est fait pour Dieu, cela est inscrit dans sa constitution même. Dieu nous est essentiel.
Nous sommes ainsi comme une éponge, qui n'est pleinement elle-même que lorsqu'elle est plongée dans l'océan qui la traverse de part en part, et baigne chaque fibre de son être.
Le paradis terrestre, où Dieu descendait se promener dans la brise du soir, évoque de façon poétique cet état d'intimité entre l'homme et son Dieu, inconcevable pour nous qui ne l'avons pas connu, et qui ne peut donc être évoqué que de façon très sobre, et imagée.

5. Lorsque le péché est venu briser cette intimité, le lien de l'homme à son Dieu était si profondément inscrit en lui que la perte de cette intimité a infligée à la nature humaine elle-même une blessure terrible. Elle ne perdait pas en effet quelque chose qui lui était extérieure ou accessoire, elle perdait Celui pour qui elle était fait, et dont la présence Lui était vitale. Elle ne pouvait donc s'en sortir indemne.
Il en va ainsi de l'être de l'homme sans Dieu comme d'une éponge arrachée à son milieu naturel, et qui s'en trouve desséchée, atrophiée - vision assez peu poétique que nous contemplons quotidiennement au bord de nos éviers !
C'est cette nature humaine que nous recevons de nos parents, non pas dans l'état intègre où elle avait été voulue et créée par Dieu, mais marquée par le péché des origines, abîmée.

6. D'où l'apparition de l'inclination au péché que nous sentons en nous. D'où l'apparition aussi de la mort et de la souffrance.
Privée de l'intimité avec Dieu, qui la tenait en quelque sorte au-dessus d'elle-même, la nature humaine s'est trouvée livrée à la vérité de son être nu, limité et vulnérable. Cela parce qu'elle n'était plus unie à Celui qui est l'Être et la source de l'Être.
Moins qu'une malédiction, il s'agissait de la conséquence normale d'une rupture qui réduisait la nature humaine à n'être rien de plus qu'elle même, c'est-à-dire livrée à une grande précarité morale et physique (2).
Notez au passage qu'on pourra s'étonner de ce que l'univers soit associé à la déchéance de l'homme. Mais cela tient au fait que l'homme est, dans le dessein de Dieu, la clef de voûte et le gardien de l'univers. C'est donc par lui que le monde est relié à Dieu ou coupé de Lui. Et c'est pourquoi son harmonie originelle souffrira du péché de l'homme : leur sort est lié, pour le meilleur et pour le pire.

7. J'insiste sur un point, déterminant : notre principale difficulté dans cette affaire tient au fait que nous ne mesurons pas à quel point l'intimité avec Dieu nous est essentielle. Nous nous passons en effet très bien de Dieu, et la vie peut longtemps donner l'illusion d'être très satisfaisante sans Lui.
Notre difficulté vient de ce que nous concevons l'intimité avec Dieu comme une option, dont la perte n'entacherait pas la nature humaine - comme on pourrait enlever un étage à un immeuble sans que la structure de l'ensemble s'en trouve affectée.
Mais cette perception des choses est justement une conséquence du péché originel : nous sommes des aveugles depuis notre naissance, et nous n'avons donc jamais su ce que c'était que de voir ! Si nous savions ce que c'est qu'être avec Dieu, nous comprendrions notre indigence...

8. Pour en revenir à notre explication, Adam n'a pu transmettre à sa descendance que la nature humaine telle qu'il la possédait désormais, c'est-à-dire privée de Dieu et donc blessée.
Au lieu de transmettre à leurs enfants - ainsi que cela aurait dû être - la nature humaine baignée de l'intimité de Dieu, les hommes se transmettent une nature humaine privée de Lui, et marquée par cette absence.
Voilà ce que l'Église désigne très précisément lorsqu'elle dit que les enfants naissent marqués par le péché originel. Par péché il faut entendre ici blessure causée par un péché, et non pas faute personnelle dont on serait comptable devant Dieu (3). Les pauvres enfants n'y sont en effet pas pour grand' chose !

9. Tout ceci étant dit, que se passe-t-il au baptême ?
Nous devenons enfants de Dieu. L'intimité avec Dieu nous est rendu, et nous Lui disons : « Père ! Papa ! » - comme ce mot est doux ! L'éponge est rendue à son océan, et donc à sa beauté première, et c'est pourquoi l'homme devient une création nouvelle (4).
Une précision cependant : les conséquences de ce péché que sont la mort, la souffrance, la fragilité, les faiblesses du caractère, ainsi que l'inclination au péché, demeurent. L'achèvement de notre salut, le plein déploiement de la victoire du Christ en nous n'est pas en effet pour cette vie, mais pour l'autre.
Cela explique que nous ayons à combattre, et cela explique l'existence du carême (5). Comme le disait saint Augustin : « Dieu qui t'a créé sans toi, Dieu qui t'a racheté sans toi, Dieu ne te sauvera pas malgré toi ».
Tout nous est donné gratuitement, en germe, au baptême. Mais il nous faut coopérer à la réalisation, au déploiement de cette grâce dans toute notre vie. C'est l'objet de toute les luttes que nous connaissons, et qui font notre vie chrétienne de chaque jour.

10. Cher amis, à ce qu'on m'a dit, vous avez eu droit la semaine dernière à la théologie - très spectaculaire - de la poule et du singe. Vous aurez eu droit cette semaine à la très silencieuse théologie de l'éponge...
Que Dieu soit béni, qui a mis dans la nature tant d'images de sa bonté envers nous !
Puisse tout ceci allumer en nous le désir de garder, renouveler et approfondir la beauté qui a refleuri en nous au jour de notre baptême ! Puisse tout ceci nous faire désirer ainsi plus ardemment le jour où notre salut trouvera son achèvement et où le mal et la souffrance eux-mêmes aurons disparu !
Ce seront les cieux nouveaux et la terre nouvelle, qui ne sont pas pour ce monde-ci. Le mystère de Pâques, l'œuvre de notre recréation, dont nous goûtons quelque chose dès cette vie, sera alors consommé. « Que vienne ta grâce, que ce monde passe ! ».

Amen.

(1)Ce geste est l'objet d'une grande insistance dans les dialogues qui suivent la guérison, ce qui le met particulièrement en relief. Noter que deux autres points constituent un rapprochement entre la création d'Adam et la guérison de l'aveugle-né : le fait que Jésus, chose rare, prenne l'initiative, libre et aimante ; le fait que Jésus guérisse l'aveugle le jour du sabbat, manifestant ainsi qu'il est venu renouveler et parfaire l'œuvre de la création (c'est tout le thème du 8ème jour).

(2)Certes, la nature humaine et le monde tiennent debout sans Dieu, car Il leur a donné une vraie consistance, une vraie densité - Dieu n'a pas fait un monde et un homme de carton-pâte. C'est pourquoi l'homme et le monde ne se sont pas effondrés après le péché d'Adam. Mais coupé de l'union à Celui qui est l'Être et la source de l'être, le monde est livré à sa précarité.

(3)Ainsi la transmission du péché originel ne doit elle pas être pensée à partir d'un plus (une tâche, une malédiction qui s'ajouterait à la nature humaine) mais à partir d'un moins (il manque quelque chose).

(4)Avant le baptême proprement dit, le prêtre peut faire un petit rite, qui reprend les gestes et les paroles de Jésus dans la guérison d'un sourd et muet. Mettant ses doigts sur les oreilles et la bouche du futur baptisé, il dit : « Ephata - c'est-à-dire, en hébreu, ouvre-toi ».
Ce rite signifie très bien ce redéploiement de tout l'être rendu à son Dieu, et qui va pouvoir fructifier dans l'eau de la grâce au-delà de tout ce que peuvent les forces humaines. De cela, les saints - modèles d'une humanité pleinement réalisée - nous donnent l'illustration.

(5)L'existence de la confession aussi, toujours pensée dans la théologie des Pères en rapport au baptême. Ce point serait à développer.