
Homélie pour le 1er dimanche de Carême année B
Père G... 5 mars 2006 :
A quoi bon
« Le démon de mon cœur s'appelle A quoi bon ? » (G. Bernanos)
Mot d'introduction : Nous voulons revenir à Dieu de tout notre cœur, mais nous sentons bien aussi notre manque d'élan... Particulièrement en ce moment de l'année, au sortir d'un hiver qui dure, et au milieu du gué... Offrir nos cœurs dans cette messe, avec leur bonne volonté mais aussi leur manque d'ardeur... Que le Seigneur mette en nous par sa grâce de saints désirs ! Qu'il réveille notre désir de nous convertir et d'être des saints.
1. Avec le Seigneur Jésus, nous entrons, chers amis, au désert.
Le temps qui s'ouvre est le temps où Jésus va combattre, et où nous allons miser sur sa force.
Le temps qui s'ouvre est donc le temps où tout est possible, où tout redevient possible. Parce que le Seigneur a combattu et triomphé, tout est possible. L'espérance nous est permise, et avec elle le goût de combattre nous aussi, en mettant toutes nos énergies dans la bataille.
2. Si chaque année, au début du carême, l'Église nous remet sous les yeux cette scène de la victoire de Jésus sur Satan, c'est parce qu'elle sait que la grande tentation qui nous guette au seuil de ces 40 longs jours est la tentation du scepticisme. Non pas d'abord la tentation du manque de générosité, mais la tentation du scepticisme.
Nous avons trop fait l'expérience de nos défaites, de nos combats en apparence inutile, de nos bonnes résolutions sans lendemain, pour croire que le combat en vaille encore la peine. Nous nous sommes trop frottés à notre médiocrité pour penser que la sainteté nous concerne encore.
Nous risquons donc de perdre le goût de la lutte, et le goût de la sainteté. Et nous risquons du coup de nous lancer dans ce carême en dilettante, du bout des lèvres et à reculons. Sans beaucoup de cœur à l'ouvrage…
3. L'Église nous rappelle donc chaque année que le temps du carême est le temps de la victoire de Jésus. Une victoire non pas seulement plausible, non pas seulement hypothétique, mais certaine. Et certaine en nous si nous nous confions en Lui
Satan dût être bien surpris, la première fois, au désert. Il sentait bien que celui-ci résistait un peu plus que les autres, mais il se disait que c'était une question de temps, qu'il finirait bien par céder. Des coriaces, il en avait vu d'autres : un peu de patience, et il en viendrait à bout ! Mais regardez comme il a mordu la poussière !
Pour lui aussi la chose dût être bien inattendue : pour la première fois, un homme le vainquit face-à-face, droit dans les bottes. Qui l'eût cru ?
Ce jour-là, Satan appris que les choses ne seraient plus si simple, que la bataille était relancée, et que tout redevenait possible. Le péché n'aurait plus le dernier mot, ni la médiocrité, pour ceux qui se fieraient à ce champion-là !
4. Le monde autour de nous, lui, ne sait plus que le Seigneur Jésus a vaincu. Il y a bien longtemps qu'il a oublié cette histoire de Jésus au désert qu'on lui faisait lire au catéchisme.
Alors il est fataliste et résigné. Il a renoncé à combattre, parce qu'il n'espère plus qu'on puisse tirer grand' chose du cœur humain. Il jette sur l'homme un regard las et désabusé. Il dit Bof ! et À quoi bon ?, et il repart, fatigué, à sa médiocrité.
En entrant chaque année en carême, les chrétiens veulent, eux, redire à ce monde vieux, qu'ils croient encore à la nouveauté. Le carême, qui passe pourtant pour rabat-joie, est ainsi le dernier signe d'optimisme de notre société occidentale dépressive.
Si nous pouvons nous payer le luxe de cet optimisme, ce n'est pas que nous manquions de réalisme, mais c'est que nous avons sous les yeux la victoire du Seigneur Jésus contre les puissances des ténèbres.
5. Au seuil de ce carême, il nous est donc demandé de faire encore une fois confiance à Celui qui a vaincu ce jour-là, et vaincra en nous si nous le voulons bien. Il nous est demandé de faire le pari - un peu fou - que tout est possible. Une fois encore. Une fois de plus.<
Il nous est demandé de regarder non pas à nos défaites, mais à la victoire de Jésus. Il nous est demandé de regarder non pas aux statistiques, mais à l'improbable irruption d'un homme qui oppose à Satan une résistance sur laquelle personne n'aurait parié.
Si nous nous référons aux statistiques, à la probabilité que nous soyons des saints, ou tout simplement que nous tenions nos bonnes résolutions, nous pouvons déposer les armes dès maintenant. Mais les statistiques ne sont vraies que dans un monde sans Dieu. Si Dieu est là, et la force de sa grâce - de cette grâce qui n'est pas une petite chose -, est-ce que cela ne change pas tout ?
6. Chers amis, il nous faut croire qu'il n'est pas de mal assez grand pour résister au Christ ! Il n'est pas d'habitude assez invétérée pour résister au Christ ! Il n'est pas de défaut assez incorrigible pour résister au Christ ! Pourvu qu'on se confie à Lui…
Pourvu qu'on se confie à Lui, il n'est pas de cœur dont on puisse dire que la sainteté ne lui est pas ou plus possible. Pourvu qu'on garde les yeux fixés sur sa victoire, il n'est pas de cœur dont on puisse dire qu'il ait atteint le point de non-retour.
Cette sainteté, Jésus la veut pour nous, maintenant. Quelque soit le passé, Dieu nous veut saints, ici et maintenant, tels que nous sommes. Et c'est parce que nous croyons cela possible que nous voulons nous donner avec détermination à ce carême.
7. Au seuil de ce carême, une question se pose donc à nous tous : sommes-nous disposés à nous lancer dans l'aventure avec générosité ? voulons vivre ces quarante jours en nous y donnant vraiment ?
Et derrière cette question, une autre - qui décide, en fait, de la réponse à la précédente : croyons-nous en la grâce ? Voulons-nous croire encore que la victoire est possible ?
Si oui, alors offrons-nous loyalement à la grâce dans la prière, le jeûne et le partage, pour qu'elle œuvre son œuvre en nous.
8. « Seigneur Jésus, je sais en qui j'ai mis ma foi.
Je l'ai mise en Toi, mon Sauveur et ma force.
Dans cette messe, je T'offre mon cœur, pour qu'il ne fasse qu'un avec le tien.
Je te donne ma confiance : donne-moi ta force.
Opère en moi la sainteté que Tu veux de moi.
Au désert, je veux me tenir avec Toi.
Au désert, sois vainqueur pour moi ».
Amen.
9. Croire à la nouveauté, croire que tout est possible, voilà qui nous est difficile.
Et la grande tentation qui nous guette, et notamment au seuil du carême, est la tentation de la résignation.
Nous risquons tous de nous lancer dans l'aventure de ces quarante jours avec un cœur sceptique. À commencer par les plus vieux, qui ont, plus que les jeunes, expérimenté qu'on ne parvient guère à se changer, quelque soit les efforts qu'on puisse faire.
En nous remettant chaque année obstinément sous les yeux la scène de la lutte de Jésus contre Satan au désert, l'Église veut justement nous prémunir contre cette tentation.
10. Au seuil du carême, une question se pose à nous tous : sommes-nous prêts à entrer au désert avec le Seigneur Jésus ? voulons-nous vivre ces quarante jours avec cœur, ou y avançons-nous avec des semelles de plomb ?
Mais derrière cette question, il y en a une autre, qui décide de tout : voulons-nous croire encore que la victoire est possible ? estimons-nous que le combat en vaille la peine ?
À vue humaine, rares sont ceux qui peuvent répondre oui. Mais si la grâce s'en mêle, qui est cette force colossale que le Christ a mis dans sa bataille contre le tentateur, qui osera dire que le combat n'en vaut pas la chandelle ?
11. « Tout s'achèverait de lassitude,
Cette énorme aventure,
Comme après une ardente moisson.
La lente descente d'un soir d'été.
S'il n'y avait pas ma petite espérance.
C'est par ma petite espérance seule que l'éternité sera.
Et que la Béatitude sera.
Et que le Paradis sera. Et le ciel et tout.
Car elle seule (…) dans les jours de cette terre,
D'une vieille nuit fait jaillir un lendemain nouveau.
Ainsi elle seul des résidus du Jugement et des ruines et du débris du temps
Fera jaillir une éternité neuve ».
Amen.
12. Les plus âgés d'entre nous ont donc sur ce point un avantage sur les plus jeunes. Ils ont suffisamment expérimentés leurs limites pour faire plus confiance au Seigneur qu'à leurs propres forces.
Mais les plus jeunes ont pour eux leur générosité, cette belle générosité qui plaît au Seigneur, et qui fait qu'ils y croient.
Il nous faut sans doute un peu des deux : confiance et ardeur. Ardeur pour croire à la victoire. Confiance pour s'en remettre au Christ.