
Homélie pour le 1er dimanche de l'Avent année B
Père G...
27 novembre 2005
1. Vous avez entendu comme moi l'insistance récurrente du prophète Isaïe sur notre péché - thème sur lequel il revient sans cesse, comme s'il ne parvenait pas à s'y arracher.
Je vous propose donc que nous tentions de nuancer ce sombre tableau en posant une hypothèse : toutes les excuses que nous nous trouvons pour justifier notre péché sont réelles, et les invoquer est légitime. Nous sommes en un nombre considérable de points excusables, et notre faiblesse y est souvent pour beaucoup dans notre péché.
L'hypothèse étant admise, fait-elle avancer les choses ? Avoir des excuses ou ne pas en avoir, est-ce si important que ça ? Non, et je vous propose que nous le vérifions ensemble.
2. Au moment de partir en voyage, le maître de la parabole a, dit le texte, " donné tout pouvoir à ces serviteurs ".
La tournure de la phrase ne vous est peut-être pas familière, mais c'est celle-là même que Jésus emploie lorsqu'il dit : " Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre ".
Ce n'est pas une petite affaire : c'est très sérieux. Jésus ne se contente pas de nous donner quelque chose pour nous occuper, histoire qu'il n'y ait pas trop de cirque dans la classe pendant qu'il a le dos tourné.
Nous avons un pouvoir, et un pouvoir immense, car il s'agit du sien, qu'Il nous a remis.
Ce pouvoir, c'est celui de faire du bien à sa mesure, ou de faire du mal à la mesure du bien que nous pourrions faire. Ce pouvoir, c'est d'être Jésus pour ceux qui nous sont confiés… ou de ne pas l'être.
C'est en effet une loi essentielle de l'économie du salut que nous soyons confiés les uns aux autres. C'est une loi de notre salut que l'amour dont le Seigneur nous aime soit déposé dans un cœur d'où il doit nous être communiqué. Ce qu'on appelle la communion des saints… Nous sommes les uns pour les autres les chemins que le Seigneur emprunte pour nous aimer.
3. Si nous revenons à nos excuses, vous mesurez donc avec moi ce qu'elles ont de dérisoires.
On se moque bien, en un sens, que nous ayons des excuses, et qu'elle diminue notre responsabilité : le mal que nous faisons n'en est pas pour autant moins réel. Il atteint des personnes vivantes, ces personnes que nous avions la mission d'aimer.
Le monde des excuses, c'est notre petit monde intérieur, celui de notre psychologie complexe, de nos déterminismes et de nos blessures. Nous pouvons nous y abriter chaudement, et nous y repasser en boucle le disque de nos pauvretés.
Mais dans le monde réel, dans le monde extérieur, nos actes portent. J'ai beau être blessé, le mal que je fais, je le fais. Il est bien réel, et les excuses qui en atténuent la gravité pour moi, ne versent aucun baume sur le cœur de celui qui prend les coups.
4. Lorsqu'on a compris que le monde des excuses ne fait absolument pas avancer les choses, on vient se confesser.
Ce que vient présenter à Dieu celui qui se confesse, ce ne sont pas des excuses. Ce que vient chercher celui qui se confesse, ce qu'il attend de la miséricorde de Dieu, ce ne sont pas des excuses. (Le prêtre qui l'écoute lui en trouve, et Dieu plus que lui. C'est le maître divin qui, alors, excuse celui qui s'accuse. Mais ce n'est pas ce que vient chercher le pénitent, ce n'est pas ce qu'il attend d'abord de la miséricorde divine. Il a le cœur trop lourd du mal commis, et il en mesure trop le poids dans le cœur de ceux qui lui étaient confiés. Les excuses, il s'en moque, car elles ne changent rien.)
Et vous le savez bien, car lorsque le prêtre vous sert un petit boniment pour vous expliquer qu'il ne faut pas s'en faire, que ce n'est pas si grave, vous n'êtes guère apaisés plus de 10 minutes ! Et cela finit par vous agacer…
5. Le problème du pécheur n'est même pas tant d'être pardonné, mais de réparer.
Le pécheur, le vrai, le serviteur à qui tout pouvoir a été donné et qui a failli a sa mission, et qui a détourné ce pouvoir, sait que le pardon ne lui suffit pas, mais qu'il faut aussi que le mal qu'il a fait soit réparé. Cela le préoccupe bien plus encore que cette réconciliation, cela le préoccupe au-delà du pardon obtenu. Ou plutôt, cela fait partie du pardon qu'il attend.
Pour lui, le salut comprend donc cette réparation. Être sauvé, c'est non seulement être arraché à son péché, et être pardonné, mais c'est aussi pouvoir arrêter les conséquences de son péché. Il voudrait en quelque sorte reprendre ce péché qui est sorti de lui, et sur lequel il ne peut plus rien, et qui va son cours destructeur à l'extérieur de lui.
C'est donc aussi cela qu'espère Isaïe : " Tu étais irrité par notre obstination dans le péché, et pourtant nous serons sauvés ". Et lorsqu'il dit " tu nous avais laissé au pouvoir de nos péchés ", il ne parle peut-être pas tant de la façon dont nos péchés dominent sur nous, que de cette incapacité que nous avons à reprendre la main sur la situation née du mal que nous avons commis.
Telle est la vraie tragédie du péché ! Telle est aussi l'espérance folle du pécheur à genoux : le mal que j'ai commis, et auquel je ne peux plus rien, je le donne à Dieu, pour qu'Il s'en charge, désormais.
6. Certain peut-être se lèveront pour dire que c'est un peu facile, et qu'il faut assumer ses actes en assumant leurs conséquences.
Mais comprenons bien le cri d'Isaïe : il ne s'agit pas d'une solution de facilité, mais de l'unique solution possible. Réparer n'est plus en notre pouvoir, car nos péchés nous dominent par leurs effets.
Il ne s'agit donc pas de se débarrasser commodément d'un pesant fardeau : il s'agit d'abandonner à Dieu ce sur quoi on ne peut plus rien. La pénitence est alors le sceau de l'authenticité de l'acte qu'on pose, comme acte d'espérance et non pas comme acte de désinvolture.
Elle est la réponse du cœur qui s'unit à la réparation que Dieu accomplit pour lui, elle est la part que nous prenons à cette œuvre qui nous dépasse, et dont Dieu est l'agent principal.
7. Quel rapport entre tout ceci et l'Avent qui commence ?
Il ne s'agit pas de chercher à nous convaincre de la nécessité d'aller nous confesser avant Noël - je pense que c'est une évidence pour tout le monde !
Mais puisque nous attendons un Sauveur, hé bien, ayons la folie d'attendre beaucoup, beaucoup de Lui. Ayons l'audace de beaucoup Lui demander. " On obtient de Dieu exactement ce qu'on en attend ", disait sainte Thérèse.
Nous avons parfois l'impression que le Seigneur ne répond pas à nos attentes, et qu'il faudrait les revoir au rabais. Mais c'est peut-être l'inverse qui est vrai : peut-être n'attendons-nous pas assez de Celui qui vient. Peut-être avons-nous encore des désirs et une supplication trop timides. " Vous n'avez encore rien demandé en mon Nom " dit Jésus.
Ayons donc l'audace de demander à l'Enfant qui vient d'être le Sauveur improbable, et pourtant promis, qui fasse ce que nous ne pouvons faire, qui triomphe du péché et de ses incontrôlables conséquences. Offrons-Lui les situations inextricables de notre monde et de nos vies ! Offrons-Lui ce que plus personne ne peut réparer, ce sur quoi plus personne ne peut rien ! Offrons-Lui les vies et les cœurs trop abîmés pour que nous y puissions encore quelque chose ! Offrons-Lui l'immense clameur qui monte de notre monde vers le ciel à cause du péché des hommes !
Et ayons le cœur empli d'espérance : Celui qui vient est celui qui a dit : " Tout pouvoir m'a été donné, au ciel et sur la terre ". Il triomphera là où nous avons échoué, et il nous associera à son triomphe, pour que nous soyons vainqueurs avec Lui.
Amen