Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

Homélie pour le 33e dimanche TOA (Père Gérard)
6 novembre 2005

1. Chers amis, j'ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer…

Contrairement à ce que vous pensiez, dans l'Évangile aussi ce sont toujours les mêmes qui trinquent ! Contrairement à ce que vous pensiez, l'Évangile ne fait pas exception à l'univers impitoyable dans lequel nous vivons, univers où les petits sont broyés sans ménagement.

Car, chose que nous aurions cru impossible dans la bouche du Seigneur Jésus, le serviteur de la parabole qui est rejeté par son maître est celui qui a été, au départ, le moins favorisé. Il ne lui est en effet remis qu'un seul talent, car, dit le texte, il fut remis " à chacun selon ses capacités ".

Il est donc le moins capable des trois, le moins doué, et, pour cette raison précise, le moins pourvu en talents. Bref, la victime désignée de la grande loterie de la nature et de la société. L'homme idéal pour éveiller en nos cœurs la pitié et une compassion sans borne - une compassion qui excuserait tout, de la délinquance à la paresse.

Alors que le Seigneur Jésus se situe toujours du côté des perdants, pour une fois, il s'en trouve donc un qu'il condamne, et sans appel…

2. Notre homme est pourtant beauparleur, et il sert à son maître un petit discours qui a toutes les apparences de l'humilité, et qui nous émouvrait volontiers jusqu'au fond de l'âme. Après tout, pensera l'auditeur convaincu, c'est un peu la faute du maître si son serviteur paniqué a été comme tétanisé. Si son patron n'avait pas été si dur, il n'aurait pas été hanté par la peur, il aurait pu prendre confiance en lui-même et donner ce qu'il pouvait, à la mesure de ses capacités.

C'est le climat créé par son maître qui l'a paralysé. Acculé au rendement, abandonné par toutes les organisations syndicales, notre pauvre petit gars s'en est tiré comme il a pu.

Son attitude semble donc bien peu répréhensible : il a fait ce qui lui semblait le moins risqué, le plus sûr, dans un contexte où il était hanté par l'angoisse de l'échec.

3. Mais voilà, comme souvent, l'Évangile aime les contrepieds.

La parabole des talents est ainsi redoutablement efficace, et elle démasque notre complicité avec les discours mystificateurs en refusant de les accréditer.

Non, l'Évangile, n'est pas l'apologie du minable, du riquiqui et de la flemme. Non, l'Évangile ne peut servir de Cheval de Troie à une apologie de la paresse qui soit, pour reprendre le bon mot de Marx à l'encontre de Proudhon, non pas " une philosophie de la misère ", mais " la misère de la philosophie " - où le simple fait de se sentir et d'être moins doué que d'autres serait un passeport pour le ciel et pourrait justifier que l'on démissionnât devant sa vie.

4. Le 3ème serviteur est a priori, le moins favorisé. Il est donc le candidat rêvé à un discours sur l'inégalité des chances.

Mais s'il est condamné, c'est qu'il prend argument de sa situation pour justifier sa paresse. Il se pose en victime du sort et du système.

Son péché - car il s'agit bien d'un péché - réside en ceci qu'il sait parfaitement qu'il est le moins doué, et que les autres le sont plus que lui, et il en joue.

Mais il est démasqué. Sa ruse ne marche pas. Il singe l'humilité et la petitesse, et il se trouve pour cela condamné sans pitié, comme hypocrite et menteur.

5. Il est en effet bien étonnant qu'un individu aussi habile à se justifier soit aussi dépourvu d'idées pour gérer le bien de son maître.

Son maître le prend d'ailleurs à son propre jeu, en lui montrant qu'il aurait pu, sans rien changer à sa logique - après tout, il était bien possible qu'il soit un peu effrayé par les exigences du patron - se comporter d'une façon différente. Il aurait pu prendre ce qui lui était attribué, accepter sa mission, et la remplir au mieux.

Mais au lieu de ça, notre homme s'est débarrassé de l'affaire, et son ton désinvolte le montre bien : " Le voici. Tu as ce qui t'appartient ". Ici, l'humble se fait presque hargneux, pour rendre à son maître un bien qu'il a estimé trop petit et dont, en fait, il n'a pas voulu. Il est amer d'avoir si peu, d'être si peu capable, d'être si défavorisé, et il reste donc extérieur à ce que son maître attend de lui : " Voici ton bien ".

Son humilité, et son discours ne sont donc que le masque de son ressentiment. Il met le système en accusation, en pliant l'échine comme une victime, mais c'est lui le seul coupable. C'est lui qui s'est refusé à ce qu'on attendait de lui et qu'il pouvait faire.

6. Cette parabole démasque donc la fausse humilité, qui sait si bien se parer des apparences de la vertu et singer le discours évangélique.

Être un petit, selon l'Évangile, vivre dans l'esprit d'enfance, l'humilité et la pauvreté, ce n'est pas se tailler une petite vie médiocre.

Vivre dans l'humilité, ce n'est pas se dire trop nul pour faire quoique ce soit. Dans la maison de l'Église, personne, personne n'a le droit de dire qu'il est un bon à rien. Dire cela, c'est faire mentir le Seigneur, c'est travestir l'Évangile, c'est défigurer le message du Christ. C'est surtout révéler qu'on se compare un peu trop aux autres, et qu'on est traversé d'un secret ressentiment.

En réalité, chacun a reçu de son Seigneur sa part de dons, et avec cela la confiance de son Maître, et avec cela une mission à remplir, à sa mesure.

7. Un petit vraiment humble, chers amis, c'est quelqu'un qui accepte de jouer sa partition, sans jalouser celle du voisin.

Un petit vraiment humble vit dans la joie. Il est empressé à servir, comme les serviteurs les plus doués, qui se mettent aussitôt à l'ouvrage. Il se moque éperdument de savoir s'il est doué ou pas doué : il fait se qu'on attend de lui, comme il peut. Qu'importe le reste…

Un petit vraiment humble a des audaces incroyables, qui montrent sa liberté à l'égard de lui-même. Il ne se démonte pas devant l'envol des aigles qui le sèment et le surpassent : il fait à sa mesure, et s'appuyant sur la grâce de Dieu, sait qu'il pourra monter bien haut - en petite mésange intrépide.

Un petit vraiment humble, rit de lui-même et de ses incapacités, car il est heureux d'être ce qu'il est, et sait surtout voir le bien que son maître a mis entre ses mains. Il a donc des ambitions décomplexées.

8. La vie évangélique, chers amis, l'humilité selon l'Évangile, ce n'est donc pas le culte du minable et du ratatiné.

L'humilité, c'est compter sur la grâce de Dieu, non pas pour qu'elle fasse à notre place, mais pour faire grand avec elle.

L'humilité, c'est vivre dans l'action de grâce pour le don reçu de Dieu, tel qu'il est, sans jalousie et sans ressentiment : " Le Seigneur fit pour moi des merveilles : Saint est son nom ! " " C'est toi qui m'a tissé dans le sein de ma mère, je reconnais devant toi le prodige, l'être étonnant que je suis ". Alors qu'importe qu'un autre soit mieux que moi !

L'humilité, c'est ne pas garder ce qu'on est pour soi, mais le mettre tout entier au service de l'œuvre de Dieu, se mettre tout entier et sans complexe au service de l'œuvre de Dieu. C'est travailler pour sa gloire, et non pour la nôtre.

9. Demandons donc aujourd'hui la grâce d'une humilité vraie, qui fasse de nous de vrais serviteurs, généreux, effacés, libres dans le don d'eux-mêmes, et pleins d'audace pour servir leur maître.

Demandons la grâce de ne pas argumenter de nos incapacités et de nos limites pour justifier notre paresse. Le Seigneur a besoin de nous, et ce que nous avons à faire, nul ne pourra le faire à notre place.

Amen.

Dieu m'a créé pour servir.
Il m'a réservé une tâche
qu'il n'a confiée à personne d'autre.
J'ai une mission,
dont je ne découvrirai peut-être pas le sens en ce monde,
mais dans l'autre.
Je suis d'une certaine manière nécessaire à ses plans,
aussi nécessaire à ma place
qu'un ange à la sienne,
même s'il peut en susciter un autre,
si je viens à échouer.
Il ne m'a pas créé pour rien.
Je ferai le bien, je ferai son œuvre.
Je serai un ange de paix,
je prêcherai la vérité sans même le savoir,
si j'observe ses commandements
et le sers à la place qui est la mienne.

John Henry Newman