Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

Homélie pour le 32e dimanche TOA (Père Gérard)
6 novembre 2005

1. Les mauvaises langues - essentiellement masculines - aiment ironiser sur le temps que les demoiselles mettent à se préparer. La chose est certainement injuste - et l'on ne saurait leur attribuer la responsabilité des retards à la messe dominicale. D'ailleurs, il est de notoriété publique que les jeunes garçons d'aujourd'hui passent autant de temps, sinon plus, dans la salle de bain que leurs homologues féminines.

Quoiqu'ils en soient de ces considérations, le réveil de ces jeunes filles au milieu de la nuit constitua sans doute une fameuse pagaille. Je vous laisse imaginer la panique de ces demoiselles dont les habits de noces, les coiffures et les visages devaient être un peu trop froissés à leur goût pour accueillir l'époux. Cette cohorte de ravissantes invitées s'affola sans doute un peu, et la scène dut être assez comique.

C'est sans doute la raison pour laquelle - comme la fourmi de la fable de La Fontaine - les vierges sages ne se montrèrent guère encline à partager leur huile. Dans l'affairement général, ces demoiselles toutes préoccupées de se refaire une beauté et de préparer leurs lampes n'avaient ni le temps ni le goût de se soucier les unes des autres. Et puis, c'est bien connu, au réveil, personne n'est vraiment très aimable.

2. Mais au-delà de ces considérations sur les conditions difficiles de ce toilettage nocturne, pourquoi les vierges sages ne partagent-elles pas avec leurs consœurs étourdies ?

La question est d'autant plus cruciale que la fin de la parabole prend une tournure tragique - tournure à laquelle ce refus de partager n'est pas étranger. Si le réveil affolé des dix vierges a quelque chose d'amusant, à la fin, plus personne n'a envie de rire …

Les vierges sages ne pouvaient-elles donc vraiment pas partager ?

3. La réponse est : " Non ". Et pas pour des questions d'égoïsme capricieux, de rivalité entre jeunes filles ou de mauvaise humeur matinale, mais pour une raison beaucoup plus profonde…

En fait, à l'heure où l'époux arrive, il n'est plus temps de partager, il est trop tard. Dans notre récit, si les vierges sages partageaient leur huile, elles n'en auraient plus, et ne pourraient accomplir leur mission - qui est de constituer pour l'époux un cortège lumineux, comme c'était l'usage l'époque. Ce n'est donc pas qu'elles ne veulent pas, c'est qu'elle ne peuvent pas partager.

Transposons : à l'heure de la venue du Seigneur, à l'heure du jugement, à l'heure de sa mort, à l'heure du grand face-à-face, chacun est seul. Il n'est plus temps de compter sur les autres, de se raccrocher à eux. Cela, c'était avant qu'il fallait y penser - et les vierges étourdies de la parabole auraient ainsi très bien pu se rendre compte bien avant l'arrivée de l'époux que les vierges sages avaient des réserves qu'elles n'avaient pas. Et cela d'autant plus qu'elles eurent largement le temps de bavarder, puisque l'époux tardait…

4. À l'heure donc où se noue notre destinée, à l'heure de notre mort et de notre jugement, nous sommes seuls devant Dieu. Chacun doit alors rendre compte de lui-même, pour lui-même.

La méditation de cette vérité nous renvoie à cette part insuppressible de solitude qui est au cœur de toute destinée humaine.

Nous avons certes des amis, des frères et des sœurs, un époux ou une épouse. Et nous savons l'importance de l'amitié entre les cœurs pour notre croissance dans la sainteté et le bien. Nous devons à nos amis, à ceux qui nous aiment, un peu ou beaucoup de ce que nous sommes.

Inversement, nous avons aussi des complices, qui nous sont de précieux auxiliaires quand il s'agit de combiner un mauvais coup. Nous avons aussi la tentation de faire comme tout le monde, et de nous abriter derrière la mode pour justifier notre comportement. Nous avons enfin l'excuse d'avoir péché un peu à cause du péché des autres, échappatoire confortable qui permet de détourner les yeux de notre responsabilité.

Ainsi, en bien comme en mal, nous sommes liés, et puissamment, aux autres. Pour notre salut ou pour notre perte.

Mais à l'heure où nous devrons rendre compte de ce que notre vie a été, nous serons seuls. Les autres ne seront plus là. Ils seront derrière nous, sur la route que nous empruntions hier avec eux, ou devant nous, dans communion des bienheureux contemplant déjà la face du Très-Haut. Mais à cette heure précise, comme disait le Cardinal Newman, il n'y aura plus que " Moi et mon Créateur ".

À l'heure du jugement, au seuil de mon éternité, il n'y aura que moi et le Seigneur Jésus. Moi, avec ma vie et ce que j'en ai fait, moi avec tout ce que j'ai choisi d'être, librement, face à Lui, qui n'est qu'amour, avec tout ce qu'Il a fait pour moi. Il n'y aura plus les autres alors pour que nous comptions sur leur aide ou pour que nous puissions rejeter sur eux la responsabilité de nos actes. Il sera trop tard pour se tourner vers un autre que Lui ou moi.

5. Ce sera alors l'heure de vérité, et nos âmes seront à nue l'une devant l'autre. Lui et moi, sans fard.

Il n'y aura personne pour répondre à ma place de ma vie. Je devrais assumer ce que j'ai choisi d'être, avec l'aide des autres ou avec des excuses, mais librement cependant, en homme responsable. Seul.

Et alors, dans ce moment de lumière, où ce que je suis et ce qu'Il est seront mis en présence l'un de l'autre, se décidera ma destinée éternelle. Dans le secret et la solitude, tout se jouera en une seconde, comme se joue en une seconde la création d'un précipité lorsque deux solutions chimiques sont mises en présence l'une de l'autre.

6. La parabole des dix vierges - qui commence par nous faire sourire et puis ne nous fait plus rire du tout - me rappelle ainsi que je suis seul, ultimement, à décider de ce que je veux faire de ma vie. J'ai des amis, et leur âme communie à la mienne, et je leur dois quelque chose de ma sainteté. J'ai une épouse - là je parle en votre nom, car ce n'est pas mon cas - et je lui dois quelque chose de ce que je suis. J'ai des excuses, des complices qui parfois me pousse au mal ou font le mal pour moi.

Mais, ultimement, il reste qu'au centre de mon cœur, je suis seul face à Dieu, comme je serai seul face à Lui au seuil de mon éternité. Seul à décider et à répondre de mes décisions.

C'est cette solitude dont nous faisons l'expérience dans le sacrement de la confession, où nous anticipons cet instant du jugement. Nous nous habituons alors à ce face-à-face de lumière et de vérité, sans faux-semblant, sans échappatoire, où chacun répond de lui-même, en disant " je " et non pas " nous " ou " on ", en étant responsable et en assumant. " J'ai péché ", et non pas " il ". " C'est ma faute ", et non pas " c'est la sienne ".

Ils ne sont plus là, alors, ceux qui m'ont aidé à faire le bien, ou ceux qui faisaient semblant de se charger du mal que je faisais. À un moment ou à un autre, je suis seul à devoir rendre des comptes. Je peux vivre cette réalité dès ici bas, ou la fuir. Mais elle me rattrapera un jour ou l'autre, au seuil de mon éternité.

7. Le rappel grave de cette solitude dans la parabole des dix vierges n'a pas pour but de nous inquiéter, mais de nous rappeler au sérieux de nos vies humaines. Il s'agit de nous souvenir que nous sommes maîtres, chacun pour lui-même, de ce que nous faisons de nos vies, et que nous aurons à en rendre compte seuls, en hommes libres et responsables.

Il ne s'agit pas de sous-estimer, de minimiser l'amitié, et le mariage, et la communion des saints, et l'Église. Il s'agit de les situer autour de ce mystère du face-à-face solitaire de chacun avec son Dieu, au fond de son âme, mystère que l'Église sert, et ne doit pas occulter.

Aimons ce face-à-face intime et secret, dans la prière, à l'instant de la communion et dans la confession : " Moi et mon Créateur ". Aimons cette solitude et ce cœur-à-cœur, vrai et aimant. Et préparons-nous ainsi au grand passage, à l'heure de la pleine lumière.

Amen.