Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

Homélie pour le 32e dimanche TOA (Père F. Weber)
6 novembre 2005

Dans le contexte des derniers dimanches, le Seigneur nous propose une nouvelle parabole sur la vigilance. Cette nouvelle énigme ne peut cependant pas tout à fait être alignée sur les autres, car il y a quelques détails qui peuvent sembler étonnants. Par exemple, toutes les jeunes filles s'endorment. D'habitude, nous sommes priés de ne pas nous endormir, car sous les traits du voleur ou du maître de maison, le Seigneur aimerait que l'on restât éveillés lorsqu'il arrive à l'improviste. Sous les traits de l'Époux, il nous permet de nous endormir. C'est au réveil que les difficultés commencent.

Le cœur de la parabole ne peut pas être la noce elle-même, car rien ne nous en est dit. L'Époux brille surtout par son absence dans ce texte, il arrive en pleine nuit. L'Épouse semble ne pas exister, si elle n'est pas, pour une fois, arrivée en avance. Ces noces n'ont qu'une qualité dans le texte : nous sommes certains qu'il ne faut pas les manquer. [Quand le Seigneur revient au réel dans son récit, il signale l'inconfort des filles restées dehors. S'il s'agissait de simples noces humaines, il n'est pas trop dramatique d'en être absents. Les petites filles n'auraient qu'à rentrer finir leur nuit chez elles. Ici en revanche, il n'y a qu'un dehors, immense, obscur, il n'y a qu'un dehors et il n'y a qu'un dedans, la salle des noces. Il n'y a pas de foyer, il n'y a plus de ville, il n'y a plus de marchand où trouver refuge quand la porte est fermée.]

Le cœur de l'énigme, qui nous explique comment on peut éviter d'être exclus de la noce, est l'huile des lampes. [Le catéchisme bien sûr nous apprend les critères de l'entrée au Royaume des Cieux, les critères d'une vie sainte.] Du reste, Jésus en donnera un détail très clair dans quelques semaines, en évoquant le Jugement Dernier. "Ce que vous avez fait aux plus petits d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait". Mais il est difficile d'habiller les frères du Seigneur tout en dormant ; or, comme je le disais, toutes les jeunes filles s'endorment, elles n'agissent plus, elles restent dans la rue, la tête penchée en avant. Lorsqu'elles s'éveillent, celles que le Seigneur appelle "sages" ne font pas preuve d'une charité exemplaire en refusant de partager leur huile et en envoyant les autres au Diable Vauvert pendant que l'Époux arrive enfin. Si elles voulaient se débarrasser de leurs rivales, elles ne s'y seraient pas pris autrement.

Le Seigneur donc ne met pas ici l'accent sur la charité à l'égard des frères[, comme il le fait pour les pasteurs de son Église, par exemple, en demandant une vigilance de comportement par rapport aux domestiques. Saint Luc nous rapporte cette parole du Seigneur : "restez en tenue de service et gardez vos lampes allumées", lorsqu'il explique à saint Pierre qu'il aimerait mieux que ses intendants évitent de se dissiper et d'infliger des sévices aux serviteurs].

Je vais risquer d'interpréter cette étrange image. Ces noces, évidemment, ne peuvent être que la fin des temps, où l'Époux est le Christ. L'Épouse dans ce cas ne peut être que l'Église, ce qui veut dire que personne n'est invité à cette noce sans être l'Épouse. Ce n'est pas pour rien qu'on ne voit pas d'autres convives dans la parabole que des vierges. La grande surprise des cinq jeunes filles est d'être les Épouses du Seigneur. On a beau le savoir depuis Cana, c'est toujours une surprise parce que nous ne pouvons pas nous attendre à un tel privilège ; nous nous connaissons trop bien pour espérer être désiré par Dieu. Comme dit la Prieure du Dialogue des Carmélites, "Lorsqu'un grand Roi, devant toute sa cour, fait signe à la servante de venir s'asseoir avec lui sur son trône, ainsi qu'une épouse bien-aimée, il est préférable qu'elle n'en croie pas d'abord ses yeux ni ses oreilles, et continue à frotter les meubles". Et pourtant c'est bien là la réalité du salut : Dieu nous veut comme Épouse, et si nous ne sommes pas son épouse, c'est que nous sommes jetés dans les ténèbres.

Pour percer le secret de cette huile, je vous propose de revenir à ce détail frappant. Avant que le cri annonçant l'Époux ne les réveille, nous disions que les jeunes filles dormaient. Mais ce sommeil est différent pour celles qui ont de l'huile et celles qui n'en ont pas assez. Peut-être que la clé de l'énigme se trouve dans le Cantique des cantiques. "Je dors, je dors, mais mon cœur veille", nous dit la fiancée. Elle veille, c'est-à-dire qu'elle attend son bien-aimé, ce qui montre qu'elle n'espère pas demeurer vierge éternellement. Et voilà toute sa sagesse ! Cinq vierges s'endormaient, rêvant secrètement que le Roi vienne les éveiller d'un baiser d'amour, comme dans le conte de Perrault - rêve irréaliste, rêve de la servante d'une chanson de Goldman quand tournent les violons, mais rêve qui va pourtant se réaliser. Les autres vierges étaient peut-être plus réalistes, plus sages selon le monde. Peut-être même étaient-elles des modèles de vertu, qui sait ? Mais il leur manquait un feu, il leur manquait le désir de l'Époux.

"Voici l'Époux. Sortez à sa rencontre". Si ce cri traversait un moment quelconque de notre vie, que penserions-nous ? Peut-être n'aurions-nous aucun désir de sa venue, peut-être que sa venue gênerait considérablement nos projets du jours, peut-être qu'encore une fois le Seigneur serait en trop. "Trop tard, mon vieux. Je n'ai plus l'âge des contes de fées. Il fallait venir quand j'attendais encore ".

Qu'avons-nous fait, frères et sœurs, de notre désir enfantin et naïf de connaître le Seigneur ? Qu'avons-nous fait de ce regard plein d'émerveillement que nous posions sur l'existence ? Qu'avons-nous fait de notre étonnement devant notre épouse, notre époux, nos enfants, nos amis ?

Notre monde a rabaissé le niveau de ses désirs. Il les a retaillés à la mesure de notre horizon maussade. Notre horizon, ce sont les marchands, ils nous fournissent encore un désir à court terme, des valeurs convenues disponibles dans des objets de couleurs. Les enfants finiront par n'attendre de Noël que des objets en plus, car nous avons réussi à les faire vieillir vite, nos jeunes, à les rendre blasés. Nos rêves d'éternité s'épuisent dans des crèmes qui effacent les rides - comme c'est loin de ce que Jésus promet. Nous n'écoutons plus depuis longtemps le cri des hommes assoiffés d'infini, nous ne lisons plus leurs livres et nous n'écoutons plus leur musique. Balthazar, le grand théologien, lorsqu'il en eut fini avec sa somme considérable, écrivait qu'à présent son œuvre avait toutes les chances d'être inutile, car les hommes n'auraient pas le temps de la lire, puisqu'ils le passent devant la télévision. Savez-vous que d'après le grec, les vierges folles peuvent être appelées aussi des vierges fades, des vierges insipides ? Le Seigneur aurait pu dire qu'elles manquaient de sel. Les amis du Seigneur et les femmes qui le suivaient n'étaient pas des asexués ni ne macéraient dans des fantasmes. Regardez la Madeleine, qui paraît-il aimait les hommes un peu trop. Même le désir sexuel est un désir du Royaume, c'est ce que sa vie lui a appris. C'est pourquoi aussi le Seigneur a défendu si vigoureusement la sainteté du mariage. N'en déplaise au Da Vinci Code, le Seigneur n'aime pas dans les lits mais sur la Croix. Cela ne fait pas de son amour une vertu fade et émasculée, une vertu de cadavres, qui ne pèchent plus parce qu'ils ne vivent plus. Il ne reste plus aux vierges folles qu'à retourner auprès des marchands qui les photographieront pour nous vendre leur parfum, puisque nous avons même travesti le désir sexuel en bien consommable, en le détournant de son mystère.

L'huile ne coule pas directement des arbres, comme vous le savez. La nature ne nous fournit que les olives, de même que pour le pain et le vin elle ne donne que le blé ou le raisin. Reste donc ce que l'offertoire appelle le "travail des hommes". Pour raviver notre désir, nous avons à portée de mains quantité de travaux divers, élaborés par vingt siècles de cœurs amoureux du Seigneur, de cœurs que rien n'arrêtaient, qui ont agi, qui ont écrit, qui ont aimé. A nous de tendre la main vers le trésor, de travailler à raviver nos lampes. A nous de retrouver notre soif, car pour trouver la source dans la nuit, seule la soif nous éclaire. La soif dans la nuit, car je ne parle pas d'exaltations psychiques que certaines formes religieuses nous procurent parfois.

L'Époux nous désire, mes frères. L'Époux nous a aimés. L'Époux a pris en lui notre cœur sans désir. C'était une nuit de pleine lune, au milieu des oliviers, dans un jardin où l'on fabriquait de l'huile, que l'on appelait le Jardin du Pressoir. C'est la folie de Dieu, plus sage que les sagesses du monde. C'est la folie des vierges sages, contre la sagesse mondaine, la sagesse morte des vierges folles.

"Voici l'Époux. Sortez à sa rencontre". La liturgie ne va cesser de nous répéter ces prochaines semaines que "sa venue est aussi certaine que l'aurore", comme dit Osée. Réveillons donc en nous les désirs infinis qui sont à la mesure de notre baptême, nos désirs irréalistes, nos désirs fous, d'être au Seigneur, de partager sa gloire, son éternité, sa divinité. Travaillons à désirer ce désir puissant, qui n'est pas loin en nous, qu'il est temps de faire brûler. Et vous verrez très vite que l'eucharistie est une grande, une très grande histoire d'amour. Vous verrez que la folie ne va pas si mal aux chrétiens.

Amen.