
Homélie pour le 32e dimanche du temps ordinaire
année C
1. Chers amis, l'évangile de ce dimanche ne parle pas directement du mariage : il parle de la résurrection des corps au dernier jour. Mais, indirectement, Jésus nous donne quand même quelques clefs bien utiles pour regarder l'amour entre un homme et une femme avec des yeux chrétiens.
2. Les sadducéens imaginent une histoire assez bancale, un peu loufoque, pour piéger Jésus. Cette femme qui épouse sept maris, et qui voit ses sept maris mourir sans jamais réussir à avoir un enfant, c'est une histoire de dingue.
En fait, ils se fondent sur une loi juive qui précisait que si un homme mourait sans enfant, son plus proche parent devait épouser la femme restée veuve pour donner une descendance au défunt. C'est un peu spécial, mais pour comprendre ça, il faut que nous nous mettions dans la tête des Juifs, pour qui le seul moyen qu'il reste quelque chose de notre vie après la mort était d'avoir des enfants. D'où la place des généalogies dans l'Ancien Testament, qui est considérable… D'où le fait que l'infécondité était regardée en Israël comme la plus grande malédiction…
Retenons de tout ceci que, dans cette optique, le seul rapport entre le mariage et la mort - ou la vie éternelle - est la survie d'un homme à travers ses enfants.
3. La réponse de Jésus aux sadducéens modifie cette vision des choses, car, par sa réponse, le Seigneur ouvre le mariage à la perspective du paradis.
Il le fait d'une manière qui paraît d'abord exclusivement négative : le mariage est une réalité de ce monde, et de ce monde seulement. On se marie pour toujours, mais on ne se marie pas pour l'éternité. Le mariage est une réalité provisoire, qui perd dans l'au-delà sa raison d'être.
Mais nous allons voir que derrière cet enseignement qui semble dévaloriser le mariage, se cache en fait une conception très haute de l'amour humain. Car on ne se marie plus seulement pour avoir des enfants, ce n'est plus seulement au niveau des enfants que se situe le rapport entre le mariage et la vie éternelle, mais au niveau du lien entre les deux époux, qui du coup prend une importance que les sadducéens, avec leur histoire un peu baroque, ne semblent pas du tout envisager.
4. Le mariage est une réalité destinée à disparaître.
Cette vérité est souvent très durement ressentie par les époux, et notamment par les fiancés qui s'apprêtent à se donner l'un à l'autre pour toujours. Pourquoi ?
Parce qu'elle touche l'amour humain dans sa prétention d'éternité, elle touche au cœur l'idolâtrie - et l'illusion - inévitablement présente au cœur de tout amour : " Tu es tout pour moi. Je suis tout pour toi. Tu me suffis. Je te suffis. Nous n'attendons plus rien".
En un sens, l'être aimé usurpe alors dans mon cœur la place de Dieu - souvent d'ailleurs à sa propre insu, simplement parce que je lui demande ce que seul Dieu peut me donner. Dieu seul peut tenir ce que n'importe quel amour promet disait G. Thibon.
Cette illusion appartient surtout à l'amour dans ses premiers instants, mais elle perdure souvent de façon subtile dans le cœur des époux les plus réalistes, unis depuis de longues années. Elle s'estompe avec le temps mais ne disparaît jamais totalement….
Du coup, une certaine désillusion appartient à la croissance de tout amour. Cette expérience est un moment fondateur, qui permet à l'amour d'accéder à sa vraie maturité. Ce n'est que lorsque je renonce à attendre de l'autre ce que seul Dieu peut me donner que je peux l'aimer vraiment et recevoir de lui ce qu'il est en son pouvoir de me donner "L'amour de la femme fait la preuve de notre solitude. Celui qui n'a jamais tout espéré d'une femme ne sait pas jusqu'à quel point sa solitude est incurable, c'est-à-dire divine. Purification centrale : quand on a vraiment confondu Dieu avec une femme, il n'est plus possible de rien confondre avec Dieu. La place est nette !". "Quand l'amour ne servirait qu'à ceci : à nous laisser seuls après l'illusion de la délivrance, à rendre notre solitude mille fois plus amère et plus désespérée et digne de la terrible pitié de Dieu - eh bien ! l'amour n'existerait pas en vain !" (G. Thibon).
En relativisant le mariage, en rappelant qu'il est une réalité qui appartient à ce monde-ci seulement, Jésus nous remet face à cette vérité.
Mais, ce faisant, Il ne dévalue pas le mariage, bien au contraire. Il le restitue à sa beauté première, lui rendant la place qu'il occupe dans le plan de Dieu, tel qu'il est présenté dans les premiers chapitres du Livre de la Genèse…
5. Lorsque Dieu crée Ève, on croit souvent - et le texte, ambigu, le donne à penser - que c'est en remède à la solitude d'Adam. Mais on fait dire au texte ce qu'il ne dit pas : il existe bien une relation étroite entre la solitude d'Adam et la création d'Ève, mais Dieu parle de la femme comme d'une "aide qui lui soit semblable", et non comme quelqu'un qui est appelé à combler son cœur. (L'ambiguïté du texte est ici la traduction littéraire de la méprise qui habite le cœur de l'homme. Procédé qui démasque après avoir semblé conforter !)
Le Seul qui puisse combler la solitude d'Adam, c'est Dieu. Ève, qui est une blessure au côté d'Adam, une blessure qui le frappe dans sa suffisance toute masculine, est celle qui le conduit à Dieu. Sa beauté, qui arrache à l'homme sa première parole - et c'est un chant de louange - ouvre le cœur d'Adam à ce Dieu qui la met face à lui mais se tient derrière elle.
Ainsi, l'amour humain, dans la transparence de l'innocence originelle, révèle Dieu, mène à Dieu. Ève n'est pas le remède à la solitude d'Adam ; elle est bien plus que cela : elle est dans son cœur le chemin qui le conduit à son Dieu, la blessure intime qui l'ouvre à plus grand que lui. (Comme le disait Saint-Exupéry : "Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder l'un et l'autre dans la même direction". Et G. Thibon précisait : "Nous ajouterons en chrétien : c'est regarder et marcher ensemble du côté de Dieu" ).
6. C'est dans cette ouverture au mystère de Dieu que l'amour humain trouve sa vérité, sa plénitude . L'être aimé s'efface devant Dieu. Il renonce à être Dieu pour moi. Je renonce à ce qu'il soit Dieu pour moi. Et nous nous tenons ensemble, enfants d'un même Père, devant ce Dieu qui seul peut combler nos cœurs (c'est tout le sens de la prière des époux…).
Alors seulement nous nous aimons vraiment : "Si je t'aime, je ne peux prétendre être ce que je ne suis pas. Tout ce que je suis pour toi n'a qu'une source, et c'est pour te conduire à cette source que je suis à tes côtés…". L'amant païen dira : "Je t'aime, et je veux être tout pour toi". L'amant chrétien dira : "Je t'aime, et c'est pourquoi je veux que tu saches Celui-là seul qui peut combler ton cœur, et qui a déjà combler le mien. Tu peux me regarder et ne pas te lasser de ma beauté. Mais souviens-toi qu'elle est en moi le reflet de la beauté de Dieu".
L'amour humain s'en trouve relativisé, c'est vrai. Mais il prend aussi tout son sens. Et surtout, il cesse d'être le support d'attentes trop lourdes pour lui : nous n'avons plus à en attendre un absolu qu'il ne peut donner. L'amour humain, libéré de cette insupportable exigence, peut se déployer dans toute sa grandeur…
7. Au ciel il n'y a plus de maris ni de femmes. La mission qu'ils avaient l'un à l'égard de l'autre est achevée. Ils sont au bout du chemin.
Mais quelque chose demeure entre les époux, âmes qui se sont marqué d'une empreinte indélébile. Et ce quelque chose, c'est leur lien commun à ce Dieu qu'ils se sont appris à aimer, ensemble.
C'est parce que ce quelque chose demeure que les époux sont toujours unis, même lorsqu'ils sont séparés par la mort. Alors permettez-moi, pour conclure, de me tourner vers ceux d'entre nous qui sont veufs ou veuves…
Cet être qui était devenu une partie de vous, et qui vous est arraché douloureusement, est déjà de l'autre côté. Comme une ancre arrimée au mystère de Dieu, ce cœur qui vous était si cher vous attend, vous espère, intercède pour vous, vous attire à ce Dieu qui déjà comble son cœur.
Alors entendez cette âme qui, secrètement, vous murmure : "Je n'étais pas assez pour toi. Suis-moi, je te conduirai à Lui. Viens, allons ensemble vers le Dieu de notre jeunesse, celui qui nous a donnés l'un à l'autre pour que nous nous donnions ensemble. Il nous comblera, et toute larme s'effacera de nos yeux. Et nous serons jeunes et beaux comme au jour de nos fiançailles, rayonnants de la gloire de ce Dieu qui seul est à la mesure de nos cœurs".
"Seul un amour commun peut faire la preuve d'un amour réciproque" (G. Thibon).
Amen.