Foi et Contemplation

Les prêtres

Homélies

Homélie pour la Fête du Saint Sacrement (Fête Dieu)
Année B

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu (23, 1-12)

« Ils partirent vers le Mont des Oliviers ».

L'Eucharistie est une dynamique, un mouvement qui commence à l'Incarnation et finit dans le Royaume, et qui a pour centre la Cène, qui ouvre le mystère pascal. Aujourd'hui cependant, l'Église nous invite à quitter cette dynamique pour considérer, plus statiquement, cet objet étrange, resté sur la table des pèlerins d'Emmaüs après la disparition du Seigneur : le Saint Sacrement. Elle nous demande, une fois par an, de vérifier notre dévotion à l'eucharistie, au Corps du Christ.

Notre rapport au Saint Sacrement est juste s'il se tient éloigné de deux dangers. Le premier consiste à relativiser les paroles de Jésus "Ceci est mon corps", en prétendant qu'il ne s'agit que d'un signe, d'un symbole. En instituant l'eucharistie, Jésus nous aurait laissé une sorte de "ne m'oubliez pas", et quand nous mangerions le pain, il nous donnerait sa grâce. La foi de l'Église est formelle : le pain n'existe plus après la consécration du prêtre, malgré les apparences. Il s'agit réellement, substantiellement, du Corps de Jésus ressuscité. La preuve en est que quand les Juifs s'indignent en disant : "Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?", Jésus ne leur répond pas comme pour les paraboles, "Vous ne comprenez pas, vos oreilles entendent sans comprendre…", mais il renchérit : "Si vous ne mangez pas ma chair et si vous ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous". Ma chair, mon sang : voilà la foi de l'Église.

Mais il y a un autre écueil, un autre danger, plus subtil et heureusement je crois moins dangereux. Quand nous disons que l'Eucharistie est le Corps du Christ, il faut aussi entendre qu'elle n'est que cela. Quoi, me direz-vous, communions-nous à un cadavre ? Non bien sûr. Alors, qui a le corps a l'âme, et qui a le corps et l'âme de Jésus a aussi sa personne divine. C'est vrai, mais justement, il ne faut pas oublier ces intermédiaires. Le pain ne devient pas une sorte de matière divine, un morceau visible de la nature divine. A la fraction du pain, on ne coupe pas Dieu en deux. On ne coupe même pas le Corps du Christ en deux. Jésus n'est pas prisonnier des espèces eucharistiques, lui dont le Corps est ressuscité ; il n'est pas prisonnier du tabernacle, comme on l'entend parfois dire. L'hostie n'a pas d'oreilles pour entendre ou d'yeux pour voir. D'ailleurs, vous remarquerez que pendant la liturgie, si l'on s'adresse au Seigneur Jésus, on ne parle jamais directement au Saint-Sacrement : "Seigneur Jésus Christ, dans cet admirable sacrement, tu nous as laissé le mémorial de ta passion…" Entre les apparences du pain et la divinité, il y a tous ces intermédiaires, unis mais non confondus, qui se succèdent : c'est le Corps de Jésus ressuscité, vrai homme et vrai Dieu.

Pourquoi faut-il s'en souvenir ? Parce que Jésus a voulu que l'Eucharistie soit vraiment sa présence, mais encore masquée, et c'est là toute sa sollicitude.
Pourrait-on, pécheurs comme nous le sommes, tenir directement le Dieu du Sinaï dans nos mains sans mourir ? C'est pourquoi Jésus se donne à voir, mais pas entièrement. L'Eucharistie est une préparation : nous posons les yeux sur le Corps de Jésus, nous recevons réellement en nous le Corps de Jésus, pour nous préparer à ce moment que Jésus vient de nous annoncer : "Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu'à ce que je boive un vin nouveau dans le Royaume". Le vin de la gloire ferait exploser les vieilles outres que nous sommes. C'est pourquoi Jésus cache sa puissance à nos sens, sans nous enlever sa présence réelle. L'Eucharistie est une invitation : "Heureux les invités au repas du Seigneur".

Quand vous contemplez le Seigneur dans l'hostie, il vous manque quelque chose. Savez-vous quoi ? Je vais vous le dire : il vous manque son visage. L'hostie ne révèle pas à notre regard l'âme de Jésus, que son visage manifestait, comme tout homme. L'auteur de l'adoro te devote, peut-être saint Thomas, nous a laissé ce passage un peu plaintif : "Sur la croix était cachée la divinité ; dans l'hostie se cache aussi l'humanité". C'est pourquoi, malgré tout ce qu'elle est, l'eucharistie ne nous comble pas encore entièrement. « Celui qui me mange aura encore faim ; celui qui me boit aura encore soif » dit la Sagesse.

Alors, ne reçoit-on pas réellement le Seigneur dans l'hostie ? Si, mais notre faim nous révèle une chose : nous sommes faits pour voir Dieu face à face, et l'Esprit en nous excite ce désir infini, d'Eucharistie en Eucharistie. Et Jésus nous promet de le combler. « Celui qui me mange n'aura plus jamais faim ».
Quand, Seigneur ? 'Quand tu seras prêt, quand ton âme ressemblera un peu à la mienne, quand je le voudrai'.

Amen.