
Homélie pour le Jeudi Saint
De l'Eucharistie au Mariage
« C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez vous aussi comme j'ai fait pour vous. »
C'est un commandement. Il est adressé à tous les disciples. Il vise toutes situations, tous états de vie. Il vise déjà le sacerdoce, institué en même temps que l'eucharistie, qui est un service comme Jésus l'a fait. Vous ici qui êtes mariés ou qui l'avez été, voulez-vous considérer, ce soir, que c'est aussi à vous que le Seigneur confie le testament de l'amour. Ce que fait Jésus en instituant le Sacrement de l'Alliance nouvelle vous concerne d'une façon toute particulière. Car c'est dans sa mort et sa résurrection que nous puisons l'assurance de pouvoir réaliser le commandement nouveau de l'amour, le réalisant sous toutes ses formes et en particulier dans l'amour conjugal. Peut-être êtes vous surpris d'entendre évoquer ce soir au côté de la charité cet amour conjugal.
Je disais au début que le Seigneur vous avez confié le testament de son amour. Affirmation étrange. Comme si l'amour qui vous a conduit un jour l'un vers l'autre, n'était pas assez consistant ou repérable, évident, qu'il faille qu'un tiers ait eu besoin de vous dire : « aimez-vous ».
Si le créateur a inscrit dans le cœur des hommes et des femmes cette vocation de l'unité dans la chair et dans le cœur, nous savons combien de forces hostiles peuvent compromettre cet admirable projet. Et nous savons que l'amour conjugal a besoin d'être sauvé, qu'il a besoin d'un sauveur. C'est pourquoi à l'aube de votre vie conjugale, vous avez voulu que votre amour, par la force même de l'Esprit Saint soit l'amour même du Seigneur. Vous avez voulu que dans cette réalité si humaine, mais si fragile, soit faite l'expérience de la force de la résurrection. Vous avez voulu qu'elle soit irradiée par la charité. Cette charité qui vous consacre comme serviteurs l'un de l'autre, c'est celle-là même dont Jésus nous donne l'exemple ce soir.
Si l'amour est fondamentalement inscrit dans le cœur, sa réalisation n'est pas exempte de difficultés voir d'échecs. Je suppose qu'il n'y a pas, ici, ce soir, une seule famille qui ne porte les stigmates de ces difficultés, ou ne souffre et ne pleure des ruptures et dislocations blessant des parents ou des amis.
En mettant entre nos mains le mystère de son corps et de son sang, le Seigneur nous a remis ce don qu'aucune personne, aucune autorité humaine, aucunes forces sociales n'en peut donner le service de l'amour fidèle.
S'il est un enseignement que sa passion nous laisse c'est bien celui-là : il n'y a pas de fatalité. Que dans le dur combat, et parfois très dur combat de l'amour, il a mis ses propres pas car il sait combien l'épreuve de l'amour fidèle peut être submergeant, déstructurant, jusqu'à conduire aux portes de la mort. Combat surhumain mais combat possible parce que divin.
Hors cet acte de foi, il n'y a pas de parole qui ne soit crédible. L'échec d'un mariage pourra toujours être considéré comme humainement inéluctable. Mais en considérant Jésus, aux pieds de ses disciples, mourrant bientôt et ressuscitant, je ne peux pas croire que " refaire sa vie " soit autre chose qu'une illusion. C'est en regardant Jésus que l'Église comprend ses paroles, en découvre la force, en mesure la fécondité en terme de joie, de bonheur et de paix et de vie éternelle.
Les paroles de Jésus seraient-elles illusion ? Ne serait-ce pas plutôt nos calculs et nos prudences humaines qui seraient illusions. Les exemples de Jésus seraient-ils utopie ? Ne serait-ce pas plutôt nos constructions et nos reconstructions. Il nous faut recevoir sincèrement son exemple pour ce qu'il est vraiment, une possibilité réelle et offerte à nos libertés pour que la bonne nouvelle du service de l'amour, fidèle. Sinon il nous faut renoncer à regarder Jésus. Les erreurs, les faiblesses, les contraintes peuvent expliquer bien des situations. Elles s'inscrivent dans nos pauvretés. Le Seigneur le sait, lui qui connaît le fond de nos cœurs. IL connaissait ses disciples. Et au moment même où ils vont le trahir, il ose leur dire : « Aimez-vous comme je vous ai aimés ».
Gardons devant les yeux ce qu'a fait Jésus, afin que l'oubli de ce qu'il nous a gagné à si grand prix ne nous submerge pas dans nos fragilités. Restons exposés à la lumière radieuse du Christ, livré, vivant et ressuscité, afin que nos consciences ne s'obscurcissent pas.
Dans quelques instants nous allons rester avec Jésus au reposoir. Moment de l'intimité des derniers adieux, moment de l'agonie. Vous qui êtes mariés venez lui tenir compagnie et puiser à son exemple et à ses enseignements. Ils vous renouvelleront si l'amour des premiers jours s'est affadi. Vous y serez transformé en serviteur, s'il est vrai qu'on finit toujours par ressembler à celui que l'on contemple. Venez prier pour tous les naufragés, les découragés. Ouvrez vous à son salut, et, par vous que son salut atteigne tous ceux qui portent encore le poids de décisions irréversibles. Et nous que la vocation ou les circonstances de la vie ont mis sur un autre chemin de sainteté, nous y serons avec vous et pour vous.
Amen.