Foi et Contemplation

Jeanne Jugan

Jeanne Jugan

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Jeanne Jugan,
Fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres

8. Croissance

La " maison-mère " et le noviciat se trouvaient, depuis les humbles débuts, dans l'ancien couvent de la Croix, à Saint-Servan. Mais il n'y avait plus assez de place, dès la fin de cette année 1847, pour loger, en plus des personnes âgées, la quinzaine de postulantes et novices qui avaient entrepris leur formation.

Comme l'abbé Le Pailleur, le conseiller de Marie Jamet, avait eu quelques difficultés avec l'évêque de Rennes, on décida d'aller s'installer à la maison de Tours récemment fondée.

Les jeunes, à partir de cette date, vont d'ailleurs affluer de plus en plus nombreuses : à l'été 1849, il y en aura déjà quarante.

Mais, quelques mois plus tôt, Jeanne Jugan a été appelée par ses sœurs à cette maison de Tours, qu'elle n'avait pas fondée elle-même. Elle y est arrivée en février 1849, surtout dans le but d'obtenir les autorisations officielles, qui faisaient défaut.

Elle a été accueillie avec enthousiasme par M. Dupont, généreux et saint laïc, qui avait déployé beaucoup d'efforts et dépensé beaucoup d'argent pour préparer l'installation des sœurs : " Depuis deux jours, écrit-il alors, nous avons l'honneur de posséder Jeanne Jugan, la mère de toutes les Petites Sœurs (...). Quelle admirable confiance en Dieu ! Quel amour de son saint Nom ! Elle va nous faire du bien à Tours. Les grossiers gens du monde croient que cette pauvre chercheuse de pain, comme elle s'appelle, leur demande l'aumône ; mais si leurs yeux s'ouvraient, ils comprendraient, eux, qu'ils en reçoivent une immense en l'entendant parler si amoureusement et si simplement de la Providence de Dieu. "

On a gardé une lettre de cette période : la jeune Sœur Pauline, de Tours, écrit à l'abbé Le Pailleur (19 février 1849). Elle lui raconte les visites qu'elle a faites aux bienfaiteurs et à l'évêque, en compagnie de ma sœur Jeanne. Ensuite, elles ont vu le curé de la paroisse qui leur a conseillé de retourner chez l'évêque afin de lui demander une lettre de recommandation auprès des curés. Elles y sont allées. Relisons la suite de cette lettre, qui saisit sur le vif " la sœur Jeanne ", et son comportement dans la congrégation, dix ans après les premiers débuts. " Monseigneur lui a dit qu'il n'osait pas trop s'avancer. Elle s'est mise à genoux, elle l'a laissé entièrement libre, à sa grande charité. Il en a été touché, et il lui a dit d'attendre quelques jours, et qu'il le ferait (...). Nous voudrions bien que M. d'Outremont (un ami de la maison, membre de la Conférence Saint-Vincent-de-Paul) serait à Tours pour lui faire mettre un petit mot dans le journal au sujet de ma sœur Jeanne. Elle m'a dit que ce serait bien utile, qu'elle était entrée dans plusieurs boutiques et qu'on avait le cœur dur comme des brosses (...).

" Nous avons été voir Mme la Préfète, qui nous a reçues avec bonté, et nous a envoyé le soir même une autorisation dans tout le département, de la part de son mari que nous n'avions pu voir (...).

" Je suis bien contente de la sœur Jeanne, elle est bien bonne, elle se plaît bien à Tours, mais elle s'ennuie un peu en pensant qu'elle ne peut pas encore quêter (...).

" Je pense que ce sera sœur Catherine qui conviendra pour la quête. Elle plaît bien à ma sœur Jeanne... "

Finalement, Jeanne Jugan laissa la maison de Tours consolidée, et bien enracinée dans la population.

Le 1er août, une nouvelle fondation commença : une maison à Paris. Elle avait été demandée par la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, qui avait connu l'œuvre par M. d'Outremont.

A la fin de la même année 1849, deux autres maisons ont pris leur essor : l'une à Besançon, l'autre à Nantes.

C'est à Nantes que se répandit le nom de Petites Sœurs des Pauvres, qui devint officiel un peu plus tard. L'intuition populaire avait trouvé le qualificatif qui exprimait au mieux l'intention de Jeanne : excluant toute domination, se faire tout petit pour mieux aimer.

Jeanne n'avait pas participé directement aux fondations de Paris, de Besançon ni de Nantes. En revanche, c'est elle qui donna naissance à la maison d'Angers. Voici comment.

Poursuivant sa quête inlassable, Jeanne arriva à Angers en décembre 1849, attendue déjà par plusieurs familles. Elle venait tendre la main pour les fondations déjà faites, mais elle eut dès le début (comme à Rennes) la pensée de doter la ville d'Angers - qui lui était si accueillante - d'un asile pour les pauvres vieillards.

Grâce à un prêtre, qui était vicaire général à Rennes, on trouva rapidement une maison, et la fondation se fit en avril 1850. Dans l'intervalle, Jeanne était probablement retournée à Tours avec le produit de sa quête, puis était allée quêter dans d'autres villes. Le 3 avril donc, elle revint à Angers en compagnie de Marie Jamet et de deux jeunes sœurs.

L'évêque, Mgr Angebault, les reçut à bras ouverts. Comme ailleurs, elles arrivaient les mains vides : à elles quatre, elles n'avaient que six francs en bourse pour commencer l'établissement.

On obtint les autorisations voulues, on s'installa et on se mit à quêter. Deux jours plus tard, Marie repartait pour Tours, " déjà consolée " et accompagnée de deux postulantes angevines. A la fin d'avril, on accueillait les premières personnes âgées.

Les dons affluaient, et pourtant, un jour, le beurre manqua. Jeanne vit que les vieillards mangeaient leur pain sec. " Mais c'est le pays du beurre, dit-elle. Comment, vous n'en demandez pas à saint Joseph ? " Elle alluma une veilleuse devant une statue du Père nourricier, fit apporter tous les pots vides et plaça un écriteau : " Bon saint Joseph, envoyez-nous du beurre pour nos vieillards ! " Les visiteurs s'étonnaient ou s'amusaient de cette candeur ; l'un d'eux exprima un doute - bien raisonnable ! - sur l'efficacité du procédé. Mais, sous ces signes naïfs se cachait une telle foi !... Quelques jours plus tard, un donateur anonyme fit envoyer un lot très important de beurre, et tous les pots furent remplis.

Jeanne voulait que la maison des pauvres soit gaie. Portée par le réseau angevin d'amitié, elle vint un jour trouver le colonel qui commandait une unité en garnison à Angers ; elle lui demanda d'envoyer, l'après-midi d'un jour de fête, quelques musiciens du régiment pour la joie de ses bons vieux. " Ma sœur, je vous enverrai toute la musique pour vous faire plaisir et réjouir vos chers vieillards. " Cette fanfare d'Angers semble accompagner d'allégresse l'amour qui se donne et qui suscite l'amour.

Jeanne quitta Angers pour d'autres villes, pour d'autres quêtes. Pendant l'hiver 1850-1851, on repère sa trace à Dinan, à Lorient, à Brest.

Dans cette dernière ville, elle rencontra une dame d'œuvres, qui ne l'encouragea pas. Jeanne l'écouta, réfléchit et conclut : " Eh bien, ma bonne dame, nous essaierons ! "

Elle se mit à quêter. Une amie l'accompagnait. Elles arrivèrent à une maison que l'on savait peu accueillante ; sa compagne l'invita à passer outre. Mais Jeanne, saisissant le cordon de la clochette, lui répondit : " Sonnons en Dieu, et Dieu nous bénira. " L'aumône fut généreuse.

Tandis qu'elle éveillait les gens au sens du partage et collectait leurs dons, Jeanne restait attentive au développement de la famille qui était née d'elle. Après Angers, ce furent les fondations de Bordeaux, Rouen, Nancy. Elle n'y fut d'ailleurs pas directement mêlée.

Puis, ce fut la première maison d'Angleterre, dans la banlieue de Londres. Il faut dire que Charles Dickens, quelque temps plus tôt, était venu à Paris ; il y avait visité l'asile récemment fondé par les sœurs. Fort impressionné, il en avait rendu compte dans son hebdomadaire Household Words (14 février 1852) ; après avoir évoqué les origines, il y décrivait la maison de la rue Saint-Jacques : " ... Un ancien a les pieds sur une chaufferette, et murmure d'une voix faible qu'il est bien confortable maintenant car il a toujours chaud. Le souvenir du froid des années et du froid des rues est gravé dans sa mémoire mais il est très confortable maintenant, très confortable... " Ce témoignage du romancier contribua à faciliter l'installation des Petites Sœurs des Pauvres dans son pays.

Parallèlement à la croissance géographique et numérique- en 1853, il y aura cinq cents sœurs - se faisait un développement de l'institution elle-même : la règle s'amplifie et se précise. Le P. Félix Massot et l'abbé Le Pailleur y ont travaillé ensemble, à Lille, en 1851, pendant trois semaines.

Ce projet fut soumis à l'évêque de Rennes et, le 29 mai 1852, Mgr Brossais Saint-Marc signa le décret d'approbation des statuts : déjà lors la famille des Petites Sœurs des Pauvres sera dans l'Église une véritable congrégation religieuse.

Salle de couture du noviciat de La Tour Saint Joseph
Salle de couture du noviciat de La Tour Saint Joseph. Jeanne y vécut plus de vingt ans, humblement mélée aux novices.

Cette approbation épiscopale faisait de l'abbé Le Pailleur, officiellement, le supérieur général de la congrégation, conjointement avec la supérieure générale Marie Jamet. Il souhaitait être confirmé dans cette fonction, et il fut satisfait.

C'est à Rennes qu'il se fixa. En effet, on venait d'acheter à la périphérie de la ville un assez grand domaine appelé La Piletière ; avec l'asile de Rennes, on y installa le noviciat et la maison-mère, qui avaient été précédemment transférés de Tours à Paris. L'évêque y vint le 31 mai présider la prise d'habit de vingt-quatre postulantes, et la profession de dix-sept novices.

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