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Jeanne Jugan,
Fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres
6. Les sœurs des pauvres
Peu à peu, le petit groupe que formaient Jeanne et ses amies prenait conscience de mener une vie religieuse et s'organisait en conséquence.
Elles avaient fait des vœux - vœux privés, pas encore vœux religieux officiels - d'obéissance et de chasteté. Elles portaient déjà quelque chose comme un costume uniforme, inspiré d'ailleurs directement des usages vestimentaires des paysannes de la région. Comme les Frères de Saint-Jean-de-Dieu, les sœurs portaient sur elles un petit crucifix et une ceinture de cuir. Et puis, elles prirent des " noms de religion " ; Jeanne s'appellerait Sœur Marie de la Croix.
En décembre 1843, elle fut réélue supérieure. Mais voici que, deux semaines plus tard, l'abbé Le Pailleur, de sa propre autorité, cassa cette élection et désigna comme supérieure la timide Marie Jamet, âgée de 23 ans, qui était sa pénitente : elle serait plus souple dans sa main que Jeanne Jugan, âgée de 51 ans, forte d'une longue expérience, connue à Saint-Servan depuis vingt-six ans, et qui ne s'adressait pas personnellement à lui.
Le prêtre avait décidé : à cette époque, face à un prêtre, qu'auraient pu faire d'humbles femmes ? Elles s'inclinèrent. Mais pour Jeanne, ce ne fut sans doute pas sans douleur ni sans inquiétude...
Elles continuèrent leur route. D'ailleurs, à l'extérieur du petit groupe, personne ne sut le changement : Jeanne resta aux yeux de tous garante de l'œuvre entreprise.
Au début de l'année 1844, l'association changea de nom officiel : les sœurs choisirent de s'appeler Sœurs des Pauvres, sans doute pour mieux marquer la fraternité évangélique voulue par Jésus et l'intention de partage total, de plain-pied avec ces frères et sœurs.
Puis les sœurs firent pour un an les vœux privés de pauvreté et d'hospitalité : ce quatrième vœu - par lequel elles se consacraient à l'accueil des pauvres vieillards - était inspiré directement de l'usage établi chez les Frères de Saint-Jean-de-Dieu.
En janvier 1844, Eulalie Jamet avait suivi sa sœur aînée Marie à la Maison de la Croix. A la fin de 1845, une nouvelle sœur se joignit au petit groupe : Françoise Trévily fut la sixième Sœur des Pauvres.
Et l'année suivante, une étape décisive allait être franchie : la fondation d'une seconde maison.
En janvier 1846, Jeanne partit pour Rennes. Elle y allait quêter à l'intention des pauvres de Saint-Servan. Elle fit annoncer sa quête par les journaux locaux, qui avaient d'ailleurs parlé d'elle un mois plus tôt en donnant l'information du Prix Montyon et du discours de Dupin à l'Académie Française.
Dès les premiers jours passés à Rennes, Jeanne y remarqua les mendiants, moins nombreux en proportion qu'à Saint-Servan, mais dont les plus âgés appelaient à l'aide. Il y avait d'ailleurs beaucoup de misère dans les quartiers pauvres de la ville. Très vite, un projet de fondation s'ébaucha dans son esprit et elle demanda l'autorisation de sa supérieure.
Dès ce moment, elle rencontra des gens importants, et pas toujours bien disposés. Elle allait de l'avant. " C'est vrai, c'est une folie, ça paraît impossible... Mais si Dieu est pour nous, ça se fera ! " Et comment ne serait-il pas pour ses pauvres ?
Marie Jamet vint rejoindre Jeanne, qui avait déjà loué à Rennes une vaste chambre flanquée d'une petite pièce. En peu de temps, il y eut dix pensionnaires.
Il fallait trouver une maison plus importante. Les deux sœurs cherchèrent, mais en vain. Elles se confièrent à saint Joseph (qui tiendra de plus en plus de place dans la prière des Petites Sœurs des Pauvres). Le 19 mars, jour de sa fête, Marie priait à l'église de Toussaints ; une personne s'approcha : " Avez-vous une maison ? - Pas encore. - J'ai votre affaire... " On alla voir ; la maison, située au faubourg de la Madeleine, pouvait accueillir quarante ou cinquante pauvres, et un pavillon servirait de chapelle. Avec l'accord de Saint-Servan, on signa le contrat le 25 mars, et on s'installa le jour même. Des soldats aidèrent au déménagement et au transport des vieilles femmes. Et la maison continua à grandir, dans la pauvreté.
Heureusement, quelques postulantes étaient entrées à Saint-Servan. Il en vint de Rennes, puis d'ailleurs.
Jeanne avait repris ses quêtes : Vitré, Fougères... Là où elle passait, elle appelait : il arrivait assez souvent que des jeunes, après son passage, demandent à entrer au noviciat.
C'est peut-être à cette époque que Jeanne est allée jusqu'à Redon. Elle a sonné au collège des Eudistes (elle qui était un peu eudiste aussi). Un père a raconté : " J'allai la voir au parloir, et elle m'électrisa (...) Sans plus de façon, je l'introduisis dans l'étude de nos grands pensionnaires, réunis là au nombre de cent environ (...) et Jeanne Jugan exposa bonnement et simplement l'objet de sa mission. Emerveillés et profondément touchés, tous ces élèves vidèrent absolument leurs poches et leurs pupitres... "
Depuis plusieurs années déjà, les sœurs avaient bénéficié des conseils du père Félix Massot, ancien provincial de l'Ordre Hospitalier des Frères de Saint-Jean-de-Dieu. Au printemps de 1846, elles préparèrent une règle plus élaborée que le petit règlement primitif. Bien des points de ce texte s'inspirent directement des constitutions des Frères.
Mais l'esprit venu de saint Jean Eudes y demeure présent, et s'y reconnaît à plusieurs détails des prières quotidiennes.
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| Scène de quête au début de la congrégation. |
Un peu plus tard, à la suite d'une quête de Jeanne, une troisième maison s'ouvrit à Dinan, dans une vieille tour des remparts. On ne tarda pas à la quitter pour une maison moins sinistre, puis pour un ancien couvent. Nous retrouverons la vieille tour au chapitre suivant.
Jeanne quêtait toujours. La voici, en janvier 1847, à Saint-Brieuc. Un journal local la présente : “ Jeanne Jugan, cette fille si dévouée au service des malheureux, qui a fait des miracles de charité et dont les feuilles de la Bretagne ont si souvent retenti l'année dernière, est en ce moment dans nos murs. Elle fait une quête pour son œuvre ; elle se présente chez les personnes charitables et dit seulement : " Je suis Jeanne Jugan. " Un pareil nom suffit pour lui faire ouvrir toutes les bourses. ”
Et Jeanne marchait toujours, " le bissac en bandoulière et le panier à la main ", pour mendier au nom des pauvres vieillards. Quelquefois, c'était pour aller au secours d'une des maisons récemment fondées : Saint-Servan, Rennes, Dinan, puis Tours (1849).
Car cette œuvre, dont elle s'était vu ôter la direction, à plusieurs reprises elle allait la sauver du désastre, parce que c'est à elle qu'on faisait confiance, et parce que c'est elle qui voyait ce qu'il fallait faire. Elle venait, prenait les mesures nécessaires, obtenait les fonds qui manquaient, encourageait les uns et les autres, puis disparaissait ; on avait besoin d'elle ailleurs. Elle n'avait pas " où reposer sa tête " ; elle semblait n'appartenir à aucune communauté locale déterminée. Pourvu que les pauvres vieillards soient logés, entourés, aimés, elle accepte, elle, d'être sans feu ni lieu.
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