Foi et Contemplation

Jeanne Jugan

Jeanne Jugan

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Jeanne Jugan,
Fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres

5. La quête
(1842-1852)

" Sœur Jeanne, remplacez-nous, quêtez pour nous... " Ainsi parlaient les bonnes vieilles qui avaient longtemps vécu de mendicité. Elles soulignaient par là le cœur même de cette démarche de la quête, qui allait prendre tant de place dans la vie de Jeanne : elle-même allait se substituer aux pauvres, s'identifier à eux ; ou mieux, guidée par l'Esprit de Jésus, elle allait reconnaître en eux " sa propre chair " (Is 58, 7). Leur détresse était sa détresse, leur quête était sa quête.

Des motifs pratiques l'ont d'ailleurs amenée à quêter elle-même : si elle avait laissé les bonnes femmes (comme on les appelait gentiment) continuer leurs tournées par les rues de la ville, elle les aurait exposées à bien des misères, surtout celles qui s'adonnaient à la boisson. Alors, elle demanda à chacune, avec respect, de lui indiquer les adresses de ses bienfaiteurs, et elle fit la tournée à leur place. Elle expliquait : " Eh bien, Monsieur, ce ne sera plus la petite vieille qui viendra désormais, ce sera moi. Veuillez bien nous continuer votre aumône. " On aura remarqué ce nous...

Ce ne fut pas facile de prendre cette décision. Jeanne était fière ; certes, elle avait vu jadis à Cancale les femmes de marins s'entraider en tendant la main avec dignité ; mais cela ne suffisait pas pour la faire entrer de gaieté de cœur dans la mendicité. Devenue vieille, elle se rappellera encore cette victoire sur elle-même qu'elle dut bien des fois remporter : " J'allais avec mon panier chercher pour nos pauvres... Cela me coûtait, mais je le faisais pour le bon Dieu et pour nos chers pauvres... "

Elle y fut aidée par un Frère de Saint-Jean-de-Dieu, Claude-Marie Gandet. Les Frères avaient, dès cette époque, à Dinan, une communauté fervente et un hôpital ; ils tiendront une place importante dans la recherche de Jeanne. Un jour donc, le frère Gandet arriva au " grand en-bas " ; il quêtait lui-même pour l'hôpital. Il trouva Jeanne dans une grande perplexité. Ils se comprirent, et il l'aida à s'engager délibérément sur le chemin de la quête. Pour lui donner du courage, il lui promit de la seconder et de l'annoncer dans plusieurs familles où lui-même devait passer. On dit même qu'il lui offrit son premier panier de quête.

Jeanne se fit donc chercheuse de pain. Elle demandait de l'argent, mais aussi des dons en nature : de la nourriture - les restes de repas ou dessertes seront souvent bien appréciés -, des objets, des vêtements... " Je vous serais bien reconnaissante si vous pouviez me donner une cuiller de sel ou un petit morceau de beurre... Nous aurions besoin d'un chaudron pour cuire le linge... Un peu de laine ou de filasse nous rendrait service... " Elle ne craignait pas de dire sa foi ; si elle venait demander du bois pour la fabrication d'un lit, il lui arrivait de préciser : " Je voudrais un peu de bois pour soulager un membre de Jésus-Christ. "

Elle n'était pas toujours bien accueillie. Au cours d'une tournée, elle avait sonné chez un vieil homme riche et avare ; elle avait su le persuader, et il lui avait remis une bonne offrande. Elle y retourne le lendemain : cette fois, il se fâche. Elle sourit : " Mon bon monsieur, mes pauvres avaient faim hier, ils ont encore faim aujourd'hui, et demain, ils auront encore faim... " Il donna à nouveau et il promit de continuer. Ainsi, avec le sourire, savait-elle inviter les riches à la réflexion et à la découverte de leurs responsabilités.

Un trait est resté célèbre. Un vieux célibataire, irrité, l'avait giflée ; elle répond doucement : " Merci ; cela c'est pour moi. Maintenant, donnez-moi pour mes pauvres, s'il vous plaît ! "

Elle allait souvent chercher des secours au Bureau de Bienfaisance de la ville et, dans les premiers temps, on la traitait comme quelqu'un de la maison. Mais un jour, une employée la rudoya, et lui dit de prendre son rang dans la queue parmi les mendiants. Elle obéit, Elle était mendiante, après tout ; c'était sa place.

Quand c'était trop dur, elle s'encourageait. Elle disait à sa compagne : " Marchons pour le bon Dieu ! " Ou bien, un jour de fête, à Saint-Servan, avec un de ces demi-sourires qui lui étaient familiers : " Aujourd'hui, nous allons faire une bonne quête, parce que nos vieillards ont eu un bon dîner. Saint Joseph doit être content de voir que ses protégés sont bien soignés. Il va nous bénir ! "

Il semble qu'elle avait une qualité de présence qui impressionnait les gens, une sorte de charme qui opérait sur eux. Un homme qui l'a bien connue a cette jolie formule : " Elle avait un don de parole, une grâce à demander... Elle quêtait en louant Dieu, pour ainsi dire. "

Vécue ainsi, la quête se transfigurait. Elle aurait pu provoquer une simple démarche d'assistance, par laquelle les riches se seraient donné bonne conscience ; mais Jeanne en faisait une évangélisation, qui mettait la conscience en question, et invitait à un changement de cœur.

Grâce à la quête, l'action de la petite société put s'amplifier. On s'installa sans crainte dans la Maison de la Croix, et au mois de novembre 1842, il y avait là vingt-six vieilles femmes, dont certaines étaient bien malades. Cela demandait beaucoup de travail.

Madeleine Bourges vint rejoindre les associées. Elle et Virginie Trédaniel cessèrent leur travail professionnel pour se consacrer entièrement au service des personnes qu'elles avaient accueillies. Peu après, Marie Jamet en fit autant. On ne compta plus que sur la quête pour assurer la subsistance... et achever de payer la maison.

Un médecin, qui avait connu Jeanne à l'hôpital du Rosais, fut heureux de la retrouver à la tête de la Maison de la Croix : il accepta de soigner gratuitement les pauvres vieillards, et jusqu'en 1857 il y dépensa un immense dévouement.

Un événement important survint durant l'hiver 42-43 : l'entrée du premier vieillard. On avait signalé à Jeanne ce vieux marin, seul et malade dans un caveau humide ; elle le trouva en effet dans un état lamentable, en haillons, sur de la paille pourrie, le visage exténué. Emue de la plus vive compassion, Jeanne s'en fut confier ce qu'elle avait vu à une personne bienfaisante, et revint peu après avec une chemise et des vêtements propres. Elle le lava, le changea et le transporta à la maison. Il y retrouva ses forces. Il s'appelait Rodolphe Laisné. D'autres hommes, sans tarder, sont venus le rejoindre.

Parfois, un nouveau concours ou des besoins nouveaux relançaient la quête, ou l'élargissaient. Un jour une certaine Mlle Dubois s'offrit à accompagner Jeanne pour la quête dans la campagne avoisinante. C'était une personne honorablement connue qui se compromettait ainsi en mendiant avec Jeanne. Sa présence frappa l'opinion et les bourses s'ouvrirent plus largement. Outre l'argent, les quêteuses reçurent du blé, du sarrasin, des pommes de terre ; et puis du fil, de la toile... Et des amitiés nouvelles se nouèrent.

On fit plus assidûment la quête des dessertes. Parfois on organisait une grande collecte de linge. On instaura la quête des marchés, et aussi, au port de Saint-Malo, celle des navires. On avait contracté, en achetant la Maison de la Croix, une lourde dette de vingt mille francs. Au bout de deux ans et demi, fin 1844, avec sept années d'avance, Jeanne avait tout remboursé.

Parfois un don inattendu survenait. Ainsi en fut-il lorsque le neveu d'une ancienne poissonnière de fort mauvaise réputation constata le prodige : accueillie à la Maison de la Croix, elle était devenue une autre femme, avait retrouvé sa dignité. Dans son émerveillement, le brave neveu légua sept mille francs à la maison ; il mourut peu après.

Cette somme arriva à temps pour payer la toiture d'un nouveau bâtiment dont la construction avait été entreprise sans aucune réserve : juste une pièce de cinquante centimes qu'on déposa au pied d'une statue de Notre-Dame. Tout le monde s'y mit. Les uns donnèrent des pierres, d'autres du ciment, d'autres des charrois gratuits, d'autres des heures de travail. Les sœurs manièrent la pelle ou la truelle. Et, pour acquitter les trois mille francs qui manquaient, le Prix Montyon survint juste à point.

C'était un prix attribué chaque année par l'Académie Française à un Français pauvre, auteur de l'action la plus méritante. Les amis de la maison insistèrent auprès de Jeanne, et elle finit par accepter qu'on le demandât pour elle. Le maire de Saint-Servan et les principaux notables de la ville signèrent une adresse à l'Académie, et le 11 décembre 1845, devant un illustre auditoire où figuraient Victor Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Thiers et bien d'autres célébrités, M. Dupin aîné fit un vibrant éloge de l'humble Jeanne. Les journaux en parlèrent. Le discours fut publié.

Jeanne se rendit compte que ce discours pourrait lui rendre service : là où elle irait quêter, elle emporterait, comme elle disait, la brochure à i'Académie, et ce serait pour elle une recommandation efficace. Elle allait l'utiliser, de fait, au cours de ses quêtes sur de nouveaux terrains : Rennes, Dinan, Tours, Angers et bien d'autres villes de France.

Cette vie de quêteuse, Jeanne la mena presque sans discontinuer de 1842 à 1852, pendant dix ans. Et jamais elle ne fut déçue par Celui en qui elle avait mis toute sa confiance. A l'étonnement de tous, le nombre des pauvres vieillards croissait sans cesse ; ils étaient bien traités et heureux ; on agrandissait la maison et on allait en acquérir d'autres... avec rien, sans aucune ressource assurée. Aucune autre explication que l'inlassable quête de Jeanne, l'effort collectif de toute une cité stimulée par elle, et sa foi en l'indéfectible amour de Dieu pour ses pauvres.

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