Foi et Contemplation

Jeanne Jugan

Jeanne Jugan

Sommaire - « précédent - suite »

Jeanne Jugan,
Fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres

4. Jeanne donne son lit
(1839-1842)

Vers la fin de 1839, peut-être aux premiers froids de l'hiver, Jeanne prit une décision : avec l'accord de Fanchon et de Virginie, elle amena à la maison une vieille femme, Anne Chauvin (veuve Haneau), aveugle et infirme. Jusque-là, cette personne vivait assistée par sa propre sœur ; mais celle-ci, malade, venait d'être hospitalisée : situation désespérée.

On raconte que Jeanne, pour lui faire gravir l'étroit escalier de la maison, la porta sur son dos... Ce qui est sûr, c'est qu'elle lui a donné son propre lit, et est montée s'installer elle-même au grenier. Et elle " l'adopta pour sa mère ".

Peu après, une autre femme âgée, Isabelle Cœuru, vint rejoindre Anne Chauvin. Elle avait servi jusqu'au bout ses vieux maîtres tombés dans la misère, avait dépensé pour eux ses propres économies, puis avait mendié pour les faire vivre. Ils étaient morts, et elle demeurait épuisée et infirme. Jeanne apprit cette belle histoire de fidélité et de partage. Et sans plus tarder, elle l'accueillit au logis ; cette fois, c'est Virginie qui donna son lit et monta s'installer au grenier.

Le soir, après avoir soigné leurs deux protégées et dit bonsoir à la bonne Fanchon, Jeanne et Virginie montaient l'échelle qui menait à leur grenier ; et, ôtant leurs souliers pour ne pas faire de bruit, elles achevaient leurs tâches et leurs prières avant de se coucher.

Elles étaient trois à travailler (Virginie était couturière) pour l'entretien de cinq personnes, dont deux âgées et malades ; parfois, le soir, après le travail, il fallait veiller pour le raccommodage ou la lessive. Peut-être, dès ce temps, Jeanne commença-t-elle à tendre la main aux familles qu'elle connaissait bien.

Virginie avait une amie, à peu près de son âge, Marie Jamet, qui ne tarda pas à faire connaissance avec Jeanne et sa maisonnée. Elle-même vivait chez ses parents et travaillait avec sa mère : elles tenaient un petit commerce.

Marie venait souvent retrouver son amie, et elle aussi voua à Jeanne affection et admiration. Toutes trois - et parfois Fanchon avec elles - parlaient de Dieu, des pauvres, des questions que leur posait la vie. Jeanne fit connaître à ses deux jeunes amies son appartenance au tiers ordre eudiste. Elles étaient trop jeunes pour y entrer, mais elles se firent, avec l'aide de Jeanne, un petit règlement de vie inspiré de celui du tiers ordre.

Marie et Virginie parlèrent de leur amitié et de leur entraide spirituelle à un jeune vicaire de Saint-Servan, l'abbé Auguste Le Pailleur, qui était leur confesseur. Il les approuva et promit de les aider.

Il fit la connaissance de Jeanne, s'intéressa au groupe et à son action bienfaisante. Entreprenant, ingénieux, habile, il était lui-même attentif aux pauvres gens ; il pensa qu'il fallait soutenir ce qui pouvait être le commencement d'une œuvre. Son appui allait être efficace, mais aussi source de quelles épreuves !

Le 15 octobre 1840, avec son aide, les trois amies formèrent une association de charité qui adopta pour loi le petit règlement élaboré par Marie et Virginie.

Ce groupe allait rapidement compter un nouveau membre. Une jeune ouvrière de 27 ans, très malade, fut recueillie par Jeanne. Elle pensait mourir... mais elle guérit, et dès lors, participa à l'effort commun. Elle s'appelait Madeleine Bourges.

Ainsi, autour des deux femmes âgées accueillies par Jeanne, une petite cellule était née : c'était déjà l'embryon d'une grande congrégation qui s'appellerait, bien plus tard, les Petites Sœurs des Pauvres.

En 1840, Jeanne et ses compagnes ne le savaient pas. Mais, déjà, elles rêvaient d'accueillir d'autres misères, d'offrir à d'autres personnes réconfort, sécurité et tendresse. L'argent, Dieu ne le refuserait pas. Mais la maison était pleine : elles décidèrent d'en changer.

Chambre de cet appartement, situé rue du Centre
Chambre de cet appartement, situé rue du Centre.
Jeanne y accueillit Anne Chauvin en 1839.

Un ancien cabaret, dans le voisinage, fut mis en location : une grande salle basse, sombre, avec deux petites pièces adjacentes. On en demandait cent francs par an : l'affaire fut conclue. Et le déménagement se fit à la Saint-Michel de l'an 1841. Ce logement s'est appelé, pour la postérité, le " grand en-bas ".

Douze femmes âgées, en comptant celles déjà recueillies, l'occupèrent. Jeanne, Fanchon et Virginie s'installèrent dans la petite pièce du fond. Marie et Madeleine apportaient leur aide, et un peu d'argent. Et puis les vieilles femmes, autant qu'elles pouvaient, filaient la laine ou le lin : on vendait le fruit de leur travail, et cela aidait à la subsistance du groupe.

On ne resta pas longtemps au " grand en-bas " : il n'était pas encore assez grand. Un ancien couvent était en vente : avec l'aide de quelques dons généreux et dans l'espoir de quêtes fructueuses pour éteindre la dette, la Maison de la Croix fut achetée en février 1842 ; le déménagement eut lieu au mois de septembre suivant.

Le 29 mai 1842, les associées s'assemblèrent avec l'abbé Le Pailleur : elles voulaient s'organiser plus fermement, en vue de l'avenir. Elles complétèrent un peu leur règlement de vie, prirent le nom officiel de Servantes des Pauvres, choisirent Jeanne pour supérieure et lui promirent obéissance. Ainsi, par un développement insensible comme celui d'un bourgeon, la petite société prenait peu à peu figure de communauté religieuse. Jeanne se laissait guider par les appels de la vie, où elle reconnaissait des appels de l'Esprit.

Sommaire - « précédent - suite »