Foi et Contemplation

Jeanne Jugan

Jeanne Jugan

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Jeanne Jugan,
Fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres

11. Sagesse de Sœur Marie de la Croix
(1865-1879)

Les longues années de La Tour Saint-Joseph ne comportent pas beaucoup d'événements.

Seulement, de loin en loin, une image : le chapelet à la main, Sœur Marie de la Croix, " droite, appuyée sur un grand bâton (...), parcourait les prés et les bois en remerciant Dieu (...) ; quand elle revoyait de ses vieux amis qui avaient connu quelque chose des commencements de l'œuvre (...), elle chantait son Magnificat. (Elle) était vraiment éloquente en sa simplicité. "

Et puis, égrenées au fil des jours, des paroles de sagesse, souvent imagées, parfois drôles. Un jour, par exemple, elle expliqua aux novices comment il faut se comporter quand on vous dit des choses désagréables : " Il faut être comme un sac de laine, qui reçoit la pierre sans résonner... "

" Faire pénitence ", qu'est-ce que ça veut dire ? Elle imagine un cas concret : " Deux Petites Sœurs vont en quête ; elles sont chargées ; c'est la pluie, le vent, elles sont mouillées, etc. Si elles acceptent ces incommodités généreusement, avec soumission à la volonté du bon Dieu, elles font pénitence ! " - Un jour, elle appela une jeune sœur près de la fenêtre ouverte ; elle lui montra des tailleurs de pierre : " Voyez-vous ces ouvriers qui taillent de la pierre blanche pour la chapelle ? Et comment ils font jolie cette pierre ? Il faut vous laisser tailler ainsi par Notre Seigneur ! "

Sœur Claire galopait dans un couloir. Jeanne l'arrête : " Vous laissez quelqu'un derrière vous ! " La sœur se retourne, intriguée : " Pardon, ma bonne Petite Sœur, je ne vois personne... - Mais si, il y a le bon Dieu ! Il vous laisse courir en avant car Notre Seigneur ne marchait pas si vite et ne s'empressait pas comme vous ... "

Les souvenirs de ces années-là apportent ainsi, jusqu'à nous, des brassées de formules savoureuses. Plus rares, aussi, quelques faits marquants. Un jour, par exemple, une mère de famille entra à la chapelle avec ses enfants. L'un d'eux ne marchait pas : il avait déjà 4 ou 5 ans, mais il fallait encore le porter. La maman venait prier : souvent elle demandait la guérison du petit. Elle ressortit, l'enfant dans les bras. Elle rencontra Jeanne. Celle-ci le prit, puis le déposa à terre : " Mon petit, tu pèses lourd ! " Elle lui mit dans les mains son bâton, et voici qu'il se mit à marcher tout seul : " Petit Jean marche ! Il marche avec le bâton de Jeanne Jugan ! "

Les années passaient ; vers 1870, Jeanne quitta la chambre de la cloche pour la chambre de l'infirmerie, qu'elle occupa jusqu'à sa mort, avec trois autres sœurs.

Elle était attentive aux événements douloureux de la guerre de 70, au premier Concile du Vatican, trop vite interrompu, à la prise de Rome par les Révolutionnaires qui combattaient pour l'unité de l'Italie. Elle s'intéressait aussi à la vie apostolique, et les prêtres de la maison venaient volontiers, au retour de leurs voyages, lui raconter leurs activités, confier des intentions à sa prière. Celui d'entre eux qui contribua le plus à l'expansion de la congrégation, hors de France - Ernest Lelièvre, prêtre originaire du Nord - aimait venir se recommander à elle (La Congrégation doit au Père Lelièvre la rapidité de son extension, notamment en Grande-Bretagne et Irlande, aux Etats-Unis, en Italie, à Malte, en Espagne. " Les pauvres eurent-ils jamais plus grand ami que lui ? " écrivit Mgr Baunard dans une biographie de 502 pages (aujourd'hui épuisée) qu'il lui consacra en 1923 et que les Petites Sœurs des Pauvres ont condensée dans une brochure parue pour le centenaire de sa mort : " Ernest Lelièvre, 1826-1889 ", La Tour Saint-Joseph, Saint-Pern, 1989, 80 pages.).

Elle jouissait de ce qu'elle voyait, de la beauté des fleurs du parc... Un jour elle en montra une à une jeune sœur : " Savez-vous qui a fait cela ? " - " C'est Dieu ", répondit la sœur. Jeanne la fixa du regard, et dit avec émerveillement : " C'est notre Époux ! "

La part de la prière devenait de plus en plus grande dans ses journées. Sa piété eucharistique, sa dévotion à la Passion du Sauveur - et au chemin de la croix -, son amour pour la Vierge Marie n'échappaient pas aux novices. Plusieurs ont été frappées de son comportement rayonnant de joie et d'attention aimante, lorsqu'elle faisait le signe de la croix ou s'approchait de la communion sacramentelle. La regarder " faisait désirer d'aimer l'Eucharistie comme elle l'aimait ".

D'autres ont noté sa tendresse évidente pour Marie : " C'était un plaisir de la voir prier avec son chapelet. Elle aimait à dire : " Par l'Ave Maria, nous irons en Paradis ! "

" Elle vivait en présence de Dieu et nous en parlait toujours ", dit une novice de ce temps. Parler de la prière lui était familier. Elle avait des formules pittoresques pour baliser les chemins de la vie spirituelle : " Il faut être bien petite devant le bon Dieu. Quand vous faites oraison, commencez par là. Tenez-vous devant le bon Dieu comme une petite grenouille. " Ou bien, pour les heures difficiles (et il y a là, sans doute, quelque chose comme une confidence) : " Allez le trouver quand vous serez à bout de patience et de force, quand vous vous sentirez seule et impuissante ; Jésus vous attend à la chapelle ; dites-lui : " Vous savez bien ce qui se passe, mon bon Jésus, je n'ai que vous qui savez tout. Venez à mon aide. " Et puis, allez, et ne vous inquiétez pas de savoir comment vous pourrez faire ; il suffit que vous l'ayez dit au bon Dieu, il a bonne mémoire... ".

À propos de prière, elle invitait aussi à la discrétion dans la récitation des formules. Lorsqu'elle priait avec les novices, ‘elle insistait souvent pour que, plus tard, nous veillions à ne pas trop multiplier ces prières de dévotion : " vous lasserez vos vieillards, disait-elle, ils s'ennuieront, et ils s'en iront fumer... même pendant le chapelet ! "’

Elle aimait, ainsi, faire part aux jeunes de son expérience dans le service des personnes âgées. " Mes petites, il faut toujours être de bonne humeur ; nos petits vieillards n'aiment pas les figures tristes ! "

Quand elle parlait des pauvres, " son cœur débordait... " " Mes petits enfants, disait-elle, aimons beaucoup le bon Dieu, et le Pauvre en Lui... Il faut, dans nos bons vieillards, voir Jésus avec esprit de foi ; car c'est les porte-voix du bon Dieu. "

Elle donnait aux sœurs des conseils très simples, et pourtant si denses : " Il ne faut pas craindre sa peine pour faire la cuisine comme pour les soigner quand ils sont malades. Etre comme une mère pour ceux qui sont reconnaissants et pour ceux qui ne savent pas reconnaître tout ce que vous faites pour eux. Dites en vous-mêmes : ‘C'est pour Vous, mon Jésus !’ Regardez le Pauvre avec compassion, et Jésus vous regardera avec bonté à votre dernier jour... "

Et souvent, elle revenait à la quête : " N'ayez pas peur de vous dévouer et de mendier comme je l'ai fait pour les pauvres, car ils sont les membres souffrants de Notre Seigneur. "

Elle avait toujours agi avec réflexion, et elle en savait le prix. " Mes petites, il faut prier et réfléchir avant d'agir. C'est ce que j'ai fait toute ma vie. Je pesais toutes mes paroles. " Elle qui a si peu parlé d'elle-même, nous livre là un de ses secrets.

Un autre secret, c'est l'amour de la petitesse : " Soyez petites, petites, petites ; si vous deveniez grandes et fières, la congrégation tomberait ! " - " Seuls les petits plaisent à Dieu... "

À 80 ans, elle gardait fière allure. Une jeune femme anglaise l'a décrite alors, " marchant d'un pas ferme, une main appuyée sur l'épaule d'une jeune sœur, l'autre sur un solide bâton, si droite et si alerte (...) dans les belles allées. Ce qui nous frappa surtout, ce fut la grande douceur de son sourire... "

Parfois, avec les novices, elle commentait en souriant une lecture. Il avait été question des saintes larmes ; elle fit fermer le livre, et dit aux sœurs : " Il y en a qui ont peut-être de la peine à entendre cela, et qui disent : ‘moi, je ne peux pas pleurer... Je ne voudrais pas non plus être toujours à pleurer...’ Ne vous inquiétez pas pour les saintes larmes ! Il n'est pas nécessaire d'en verser et de mouiller ses yeux. Mais faire un sacrifice de bon cœur, recevoir une réprimande en paix, cela compte pour de saintes larmes. Je suis sûre que vous en avez déjà pleuré ainsi plusieurs fois aujourd'hui... " Sagesse, équilibre, bienveillance : Jeanne Jugan est là.

Peu à peu, sa vue s'affaiblissait, ses paupières se paralysaient. Dans ses dernières années, elle était presque aveugle. Elle disait : " Quand vous serez vieilles, vous ne verrez plus rien. Moi, je ne vois plus que le bon Dieu. " Ou encore : " Le bon Dieu me voit, cela suffit ! "

Cela ne l'empêchait pas d'être gaie, de raconter des histoires drôles, des souvenirs amusants. Elle racontait, par exemple, comment un lapin, un jour, bondit hors de son panier et comment des gamins le rattrapèrent à la course : elle leur donna deux sous pour prix de leur peine !

Un jour de Pâques, elle s'approcha d'un groupe de sœurs qui répétaient des chants. " Allons, mes petites, chantons la gloire de notre Jésus ressuscité ! " Et la voilà qui, des deux bras, donnait le rythme en chantant Alleluia avec une telle ardeur qu'elle paraissait vouloir " quitter son vieux corps pour suivre son Jésus ! "

Quel entrain, quelle jeunesse ! Elle était habitée par une action de grâce continuelle : " En tout, partout, en toute circonstance, je répète : Dieu soit béni ! "

Jusqu'à la fin, elle a aimé chanter : des chansons, ou des espèces de comptines qu'elle avait peut-être composées elle-même :

" Le pauvre nous appelle
De la voix et du cœur ;
O la bonne nouvelle !
Partons avec bonheur. "

Ou bien :

" Montrez-vous toujours faciles,
Ne refusez rien.
Pour des petites cherche-pain
Tout est toujours bien ! "

Ou encore :

" Ô Jésus,
Roi des Élus,
Qui vous aimera le plus ? "

Il semble que l'union profonde et simple qu'elle vivait avec Dieu de plus en plus, dans le dépouillement croissant de l'âge, avait en elle libéré la joie.

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