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Jeanne Jugan,
Fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres
10. Pas de revenus fixes !
(1856-1865)
Au printemps de 1856, la vie de Jeanne changea de cadre : elle accompagna le groupe des novices et des postulantes qui vint occuper, avec la maison-mère, un vaste domaine acquis à trente-cinq kilomètres de Rennes : La Tour Saint-Joseph, en Saint-Pern.
Elle y poursuivit son existence toute cachée, et ses humbles tâches. Elle logea, pendant plusieurs années, en compagnie de deux novices, dans une pièce appelée chambre de la cloche.
On la tenait à l'écart de toute responsabilité, de tout honneur. Elle faisait nominalement partie du conseil général de la congrégation, mais jamais on ne l'y appelait.
Et pourtant si, un jour, une seule fois, on l'invita à participer à une délibération. Elle y vint. Sa signature en fait foi. C'était le 19 juin 1865.
Il s'agissait d'un problème grave pour la vie de l'institut, d'une question qui mettait en cause l'essentiel de la vocation des Petites Sœurs : les exigences de la pauvreté dans la congrégation.
Dès le départ, on avait voulu vivre pauvre avec les pauvres, dépendre entièrement, avec eux, de la charité. Donc, on avait exclu toute source fixe de revenus. La seule propriété était celle des bâtiments d'habitation qui assurait indépendance et sécurité.
En réalité, aucun texte ne précisait cette option. Et il était arrivé, dans les premières années, que la congrégation acceptât quelques rentes fixes ou fondations. Mais, c'était exceptionnel.
Or, voici qu'en 1865 un legs de 4 000 F sous forme de rente échut en faveur de la congrégation. Une fois de plus, la question se posa : fallait-il l'accepter ? Tandis que le Conseil hésitait, un laïc ami, qui aidait à la gestion financière, rappela le principe : " Si vous me permettez de dire humblement mon avis, vous ne devez l'accepter qu'avec l'autorisation d'aliéner la rente pour faire servir ce capital au paiement de votre maison (de Paris). Vous ne devez posséder que les maisons que vous habitez et, pour le reste, vivre de la charité quotidienne. Si les Petites Sœurs passaient pour avoir des rentes, elles perdraient leurs droits à cette charité qui faisait vivre les Israélites dans le désert, et si une fois elles amassaient la manne, la manne se corromprait entre leurs mains comme jadis cela arrivait au peuple de Dieu. "
Cette remarque était audacieuse : on était en plein essor du capitalisme naissant ; les grandes banques françaises voyaient le jour ; on inventait le carnet de chèques ; et la comtesse de Ségur elle-même écrivait la Fortune de Gaspard ! On ne parlait que de profit, et l'argent était l'objet d'une espèce de religion.
Mais les Petites Sœurs des Pauvres, sensibles à l'appel qui leur était adressé, allaient choisir le dépouillement.
Elles demandèrent d'abord l'avis de plusieurs évêques. Le conseil général s'assembla.
Et c'est alors que l'on convoqua Sœur Marie de la Croix. Elle en fut surprise, effrayée : " Je ne suis qu'une pauvre fille ignorante ; que puis-je dire ? " On insista. " Puisque vous le désirez, je vais obéir. "
Elle vint donc au conseil. Et elle exprima clairement son avis : il fallait continuer à ne pas accepter de revenus fixes, à dépendre de la charité.
C'est cette orientation qui fut adoptée. La circulaire envoyée aux maisons précisait : " La congrégation ne pourra posséder aucune rente, aucun revenu fixe perpétuel ; " et, par suite, " nous refuserons tout legs ou don consistant en rentes ou grevé de fondation de lits ou de messes ou même de toute autre obligation qui demanderait la perpétuité "...
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| Signature de Sœur Marie de la Croix sur l'acte du 19 juin 1865 engageant la congrégation à " ne posséder aucune rente, aucun revenu fixe à titre perpétuel ". |
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| Chambre de l'infirmerie du noviciat où Jeanne Jugan passa ses dernières années. Elle y mourut le 29 août 1879. |
...Et le conseil écrivit au Garde des Sceaux de l'Empire, ministre de la Justice et des Cultes, pour lui notifier cette décision.
Le gouvernement en prit acte l'année suivante, et par le fait même, du refus du legs de 4 000 F.
Un peu plus tard, nous voyons Jeanne inviter les jeunes sœurs à prier " pour qu'on ne cède pas aux instances de ceux qui voudraient nous donner des rentes ".
On voit ainsi qu'elle veillait, dans la prière, sur cette congrégation qu'elle avait fait naître et sur le choix de pauvreté qui la livrait à l'amour du Père des Cieux.
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