
Le Héraut de l'Amour Divin
Les révélations de Sainte Gertrude
Livre IV
1. La nuit qui précède la Vigile de la très sainte Nativité, elle passa avant Matines sans dormir une longue heure, méditant avec délices les paroles de ce Répons : De illa occulta habitatione (1), etc. Elle vit que le Seigneur Jésus jouissait tranquillement du plus doux repos dans 1e sein du Père, tandis que tous les désirs des personnes qui se préparaient à célébrer la fête prochaine montaient vers lui comme de légères vapeurs. Le Seigneur Jésus, plein de charme et de jeunesse, envoyait de son Cœur divin une admirable lumière sur toutes ces petites nuées, et la lumière semblait leur tracer le chemin pour arriver jusqu'à Lui. Tandis que par cette voie elles montaient vers Dieu, celle-ci vit en esprit les âmes qui s'étaient humblement recommandées aux prières des autres, marcher vers Dieu sans dévier, illuminées par la clarté de son Cœur divin : elles paraissaient conduites par la main sur une voie directe garantie à droite et à gauche. Celles qui ne comptaient que sur leurs propres efforts et leurs prières pour se disposer à célébrer la fête, quittaient la route et s'égaraient quelque temps, puis revenaient dans le chemin et s'approchaient du Seigneur à la faveur de la lumière divine.
2. Comme celle-ci désirait beaucoup savoir de quelle manière la divine Bonté accueillait chacune de ces âmes, elle les vit soudain transportées dans le sein même du Père auprès du Fils de Dieu, et là chacune s'enivrait de délices proportionnées à son désir et à sa capacité. L'une n'était en rien gênée par l'autre, mais chaque âme jouissait pleinement de Dieu suivant son désir, et comme si le Seigneur se fût donné à elle seule. Certaines l'embrassaient comme un tout petit Enfant incarné pour nous; d'autres s'adressaient à lui comme à un ami très fidèle à qui elles pouvaient confier tous les secrets de leur cœur ; d'autres enfin comblaient des caresses de leur amour cet Époux plein de charmes et choisi entre des milliers de mille. Enfin il était donné à chacune de se réjouir en Lui, suivant l'attrait de son amour.
3. Celle-ci s'avança, se prosterna humblement selon sa coutume aux pieds du Seigneur et dit : " Maintenant, ô Seigneur très aimé, quelle sera ma préparation, ou quels hommages pourrai-je rendre à votre bienheureuse Mère en cette fête de son très saint Enfantement ? J'ai omis, non seulement à cause de ma santé, mais hélas ! aussi par négligence, de réciter les heures en son honneur, et cependant j'y étais obligée par mes vœux de Religion. " Le Seigneur miséricordieux eut pitié de sa détresse et parut réunir toutes les paroles qu'elle avait dites durant l'Avent pour louer Dieu ou gagner les âmes, soit en les instruisant, soit en dissipant leurs doutes. Il les offrit avec tendresse à sa très douce Mère qui siégeait avec honneur auprès de lui dans 1a gloire, afin de réparer la négligence que celle-ci avait mise à servir et honorer la Reine du ciel. Il y ajoutait tout le fruit que ces paroles pourraient produire en se transmettant d'une personne à l'autre jusqu'à la fin des temps. La Mère du Seigneur accepta volontiers cette offrande qui lui composait une admirable parure. L'âme s'approcha et la pria avec ferveur d'intercéder pour elle auprès de son Fils unique. Aussitôt la tendre Mère s'inclina vers cette âme avec un visage serein et rempli de bonté ; puis embrassant son cher Fils et le couvrant de baisers, elle le pria en ces termes : " Que votre amour, ô mon très cher Fils, uni à mon amour, vous dispose à exaucer les prières de cette bien-aimée. " Celle-ci dit ensuite au Seigneur: " O douceur de mon âme, Jésus très aimant et très désirable, ô vous que j'aime par-dessus tout ! "
4. Après avoir redit plusieurs fois ces exclamations d'amour et d'autres encore, elle interrogea le Seigneur : " Quel peut être le fruit de ces paroles que mon indignité doit vous rendre insipides ? " Le Seigneur répondit : " Peu importe que les parfums proviennent de telle ou telle essence d'arbre, s'ils donnent une odeur également agréable. De même si quelqu'un me dit : ô très Doux, très aimé, etc., bien qu'il s'estime une indigne créature, la douceur essentielle de ma Divinité, émue jusqu'en ses profondeurs, me fait exhaler un arôme d'une merveilleuse suavité, qui embaume des parfums du salut éternel celui qui l'a provoquée par ces paroles de tendresse. "
1. R/. De illa occulta habitatione sua egressus est Filius Dei. *Descendet visitare et consolari omnes qui eum de totocorde desiderabant.
V/. Ex Sion species decoris ejus, Deus noster manifeste veniet. * Descendet….
R/. Le Fils de Dieu est sorti de sa demeure cachée. Il descend visiter et consoler tous ceux qui le désiraient de tout leur cœur.
V/. De Sion apparaît sa splendeur. Notre Dieu viendra visiblement. Il descend…
(Répons de l'ancien office de la Nativité.)
1. Le lendemain, comme elle était encore éveillée un certain temps avant Matines, elle se rappela devant Dieu, dans l'amertume de son cœur, une faute d'impatience où l'avait fait tomber la négligence de celles qui la servaient. Bientôt elle entendit le premier son des Matines et, d'une âme joyeuse, se mit à louer Dieu, car cette cloche annonçait la fête si prochaine de la très douce Nativité de son Seigneur. Alors le Père céleste lui adressa doucement la parole. " J'envoie à ton âme, dit-il, cet amour que j'ai envoyé devant la face de mon Fils unique afin de purifier le monde du péché; (les Sodomites en sont une preuve manifeste, car tous ont subi la mort en cette nuit même de la Nativité, selon la tradition). Je te l'envoie afin que purifiée de toute tache de péché, lavée de toute trace de négligence, tu viennes à la fête dignement préparée. " Après avoir reçu ce don, elle tournait et retournait cependant en son cœur le triste souvenir de sa faute, s'estimant très indigne des grâces divines, puisqu'un si léger oubli avait pu la faire tomber dans une telle impatience. Alors la divine miséricorde éclaira son intelligence par cet enseignement : " Toutes les pensées que l'homme garde au sujet de ses fautes, après la pénitence dont l'Écriture a dit : " In quacumque hora conversas fuerit peccator et ingemuerit, omnium peccatorum suorum non recordabor amplius : A quelque heure que le pécheur se convertisse et gémisse, je ne me souviendrai plus de ses péchés 1 " ; toutes ces pensées n'ont pas un autre but que de le rendre plus apte à recevoir la grâce de Dieu. "
2. Au second son de la cloche, comme elle s'appliquait encore à louer le Seigneur, Dieu le Père lui dit : " Voici que j'envoie de nouveau à ton âme cet amour que j'ai envoyé devant la face de mon Fils pour racheter tous les défauts de la fragile nature humaine ; cet amour corrigera en même temps toutes les défectuosités qui sont en toi et qui ne peuvent te procurer aucun avantage. En effet, certains défauts qu'on voit en soi entretiennent l'humilité et la componction, et font avancer par conséquent dans les voies du salut. Ces défauts-là, je les laisse subsister parfois chez mes plus intimes amis, afin de les exercer dans la vertu. Il y en a d'autres qu'on blâme quand on les reconnaît, mais que l'on défend quelquefois comme on défendrait la justice, parce qu'on ne veut pas s'en corriger. Ce sont ces défauts-là qui mettent l'homme en péril et danger de damnation. Ton âme en est maintenant absolument purifiée. "
3. Au troisième signal, elle s'efforçait encore de louer le Seigneur. Alors le Père céleste lui donna toutes les vertus qu'il avait mises avant la naissance de son Fils unique dans le cœur des anciens pères, c'est-à-dire des patriarches, des prophètes et de ses autres serviteurs fidèles qui ont soupiré après son avènement. Ces vertus sont l'humilité, le désir, la connaissance, l'amour, l'espérance et d'autres encore ; c'est par ces vertus que celle-ci pouvait aussi se préparer à célébrer dignement la fête. Le Seigneur lui en composa donc une sorte de vêtement, une parure semblable à de brillantes étoiles ; puis il la plaça devant sa face et lui dit: " Que choisis-tu, ma fille, ou d'être servie par moi ou de me servir ? " Elle avait en effet pour jouir de Dieu deux manières différentes :
- par la première, elle était si complètement portée en Dieu par l'extase, qu'elle ne pouvait ensuite dire que bien peu de choses pour l'utilité de son prochain ;
- par la seconde, elle pénétrait le sens profond des saintes Écritures ; son intelligence éclairée par Dieu y trouvait une saveur étonnante et délicieuse; il semblait alors, pour ainsi dire, qu'elle jouait devant le Seigneur face à face, comme un ami s'assied dans l'intimité devant son ami pour jouer la partie d'échecs. Dans ce cas, elle pouvait ensuite faire profiter les autres de ce qu'elle avait reçu.
C'est pour cette raison que le Seigneur lui demandait si elle voulait être servie ou le servir. Mais elle, méprisant son avantage pour chercher celui de Jésus son Seigneur, choisit de le servir laborieusement pour sa gloire, plutôt que de goûter passivement combien le Seigneur est doux et de se donner ainsi une agréable satisfaction. Son choix parut plaire singulièrement à Dieu.
4. Au commencement des Matines, elle implora le secours de Dieu par le Deus in adjutorium : Dieu viens à mon aide. Au Domine labia mea aperies : Seigneur, ouvre mes lèvres, trois fois répété, elle salua l'incommensurable puissance de Dieu le Père, l'insondable sagesse de Dieu le Fils, la bonté infiniment douce du Saint-Esprit et adora de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces le Dieu Un dans sa Trinité et la Trinité dans son Unité. Aux cinq premiers versets du Psaume : Domine, quid multiplicati sunt :Seigneur, qu'ils sont nombreux (Ps. III), elle s'approcha des plaies vermeilles de Jésus et les baisa amoureusement. Pendant le sixième verset du même psaume, prosternée aux pieds du Seigneur, elle l'adora et lui rendit ses dévotes actions de grâces pour avoir obtenu la pleine rémission de ses péchés. Pendant le septième, s'adressant aux mains du Seigneur, elle le remercia pour tous les bienfaits reçus de sa gratuite bonté. Pendant le huitième, elle salua la plaie d'amour qui est au sacré côté droit du Seigneur. Pendant le Gloria Patri, elle fit une profonde inclination pour louer en union avec toute créature la radieuse et toujours tranquille Trinité ; enfin au Sicut erat :comme il était.., s'approchant du cœur de Jésus, elle le salua avec une profonde affection et le glorifia de ce qu'il contient en lui-même tous les mystères incompréhensibles de la Divinité.
5. Continuant ainsi, elle se prosterna, pendant le premier verset du psaume Venite exultemus :Venez, crions de joie ..(Psaume XCIII=94), devant la plaie du pied gauche, et implora l'entier pardon de tous ses péchés de pensées et de paroles. A la plaie du pied droit, elle obtint par le second verset le supplément à toutes ses imperfections de pensées et de paroles. A la plaie de la main gauche, elle reçut pendant le troisième verset la rémission de tout ce qu'elle avait commis par actions mauvaises. A la plaie de la main droite, elle obtint pendant le quatrième verset le supplément à toutes ses omissions dans les bonnes œuvres
6. Enfin durant le cinquième verset elle s'approcha de la très sacrée plaie qui est au Cœur de son doux Amant (lequel abonde et surabonde de tous les biens), la baisa avec dévotion et fut purifiée de toute tache dans l'eau mêlée de sang que fit jaillir la lance du soldat. Après être devenue ainsi blanche comme la neige, elle fut ornée de toutes les vertus par le précieux sang et enfin attirée, par les vapeurs embaumées qui s'échappent de cette plaie, jusque dans la source même de tous les biens. C'est ainsi qu'elle chanta le Gloria Patri à l'honneur et gloire de l'adorable Trinité et conclut par le Sicut erat, le disant par le cœur de Jésus, réceptacle de toutes les divines influences.
7. Par l'invitatoire Hodie scietis :aujourd'hui sachez, qui se chante cinq fois pendant le Venite, et se répète deux fois après le psaume, elle reçut de Dieu le Père la purification de ses sept puissances affectives qui, par l'union aux très saintes affections de Jésus-Christ, furent merveilleusement ennoblies. Pendant les psaumes qui suivirent, elle se tint devant Dieu dans son vêtement orné des vertus comme d'étoiles brillantes. Puis elle éleva ses désirs vers Dieu afin d'obtenir qu'en la gloire de la douce Nativité de Jésus, tous ses exercices spirituels et même corporels fussent une louange à l'adorable Trinité. Pendant le coup des Laudes, le Seigneur lui dit : " De même que le son de ces cloches annonce la fête de ma naissance, ainsi je t'accorde que toutes tes œuvres en cette solennité : chant, lectures, prières, méditation et même les exercices corporels comme le travail, le repas, le sommeil, tout enfin résonne à la louange de la sainte Trinité, en union de mes désirs et de mon amour qui jamais ne firent dissonance avec la volonté de Dieu le Père. " Et comme on allumait les sept cierges, le Seigneur orna son âme des sept dons du Saint-Esprit, dans la même mesure (autant que faire se peut) dont le Seigneur Jésus en fut lui-même orné.
8. Elle demanda ensuite au Seigneur, par la condescendance qui l'a fait naître dans une étable, de daigner la préparer selon son bon plaisir. Le très clément Seigneur agréa sa requête et mit dans son cœur, en guise de murs et de toit, sa toute-puissance, sa sagesse et sa bonté. Pendant ce temps, elle se réjouissait au fond de son âme comme si elle eût été dans l'étable, car elle voyait, sous forme de jolies clochettes, suspendues le long du toit et des murs, les œuvres accomplies à l'aide de la puissance, de la sagesse et de la bonté divines par toutes les créatures humaines, et ces œuvres lui étaient données pour l'aider à célébrer la fête d'une manière plus agréable à Dieu. Au milieu de ces douces jouissances, qui ressemblaient à celles du paradis, le Seigneur Jésus lui apparut pour y ajouter encore des dons nouveaux ; puis il daigna, dans son aimable condescendance, s'établir lui-même en ce lieu avec ses serviteurs, les princes célestes. A ce moment, elle récita pour tous les membres de son corps deux cent vingt-cinq fois : Laudo, adoro etc., et il lui sembla que chacune de ces petites prières venait présenter à Dieu, comme une louange, l'hommage de chacun de ses membres. Après quoi le Seigneur parut, par un doux embrassement, purifier tous ses sens, intérieurs et extérieurs, les renouveler en les purifiant, et en les renouvelant les sanctifier efficacement par l'union à tous ses membres sacrés.
9. Comme on sonnait ensuite le Chapitre, celle-ci loua de nouveau le Seigneur par ce son de cloche, et lui rendit grâces de ce qu'il daignait présider en personne ce chapitre, ainsi qu'il avait daigné le révéler à Dame Mechtilde, d'heureuse mémoire. Elle connut alors en esprit que la dévotion avec laquelle la plupart des membres de la communauté se rendaient à ce Chapitre, à cause de la révélation faite à la susdite Dame Mechtilde 2 ; que cette dévotion, disons-nous, était pour le Seigneur une véritable provocation, de sorte qu'il attendait l'arrivée de la communauté avec une joie immense. Il était assis déjà à la place de la Dame Abbesse, présidait en sa personne et (chose plus extraordinaire) il semblait régner au-dessus d'elle dans la gloire de sa divine Majesté, entouré d'une multitude d'esprits bienheureux des divers ordres, porté sur son siège royal par le ministère des trônes.
10. Lorsque la communauté eut pris place au Chapitre, le Seigneur, incapable pour ainsi dire de se contenir plus longtemps, exprima sa joie par cette exclamation : " Les voilà enfin, mes très chers amis ! " Lorsque la jeune fille 3 chanta Jube domine benedicere :Ordonne, Seigneur, de bénir, l'abbesse répondit : In via mandatorum tuorum, etc.. :ceux qui suivent tes commandements.., et le Seigneur étendit sa main vénérable pour bénir le convent et il dit : " De par la toute-puissance de Dieu mon Père, je donne mon assentiment à ces paroles. " La même jeune fille continua : " Jesus Christus Filius Dei vivi in Bethleern Judæ nascitur : Jésus-Christ Fils du Dieu vivant naît en Bethléem de Judée " ; aussitôt les chœurs des saints anges, entendant proclamer la douce Nativité du Seigneur Dieu leur roi, furent remplis d'une joie inconcevable et par révérence se prosternèrent jusqu'à terre pour l'adorer.
11. Le convent se prosterna aussi selon la coutume pour réciter le psaume Miserere mei Deus (Ps. L=51); et, pendant ce temps, chacun des anges présenta joyeusement au Seigneur le cœur de la personne confiée à sa garde. De chacune de ces âmes qui disaient Miserere mei Deus, le Seigneur semblait recevoir un nœud enroulé4 qu'il plaçait en son sein :
- Lorsque les cœurs présentés étaient plus fervents dans l'amour, le service était dévolu aux anges du chœur des Séraphins, qui soulevaient les bras du Seigneur et fixaient en lui ces cœurs.
- Quand venait le tour des âmes plus éclairées de la divine connaissance, les Chérubins servaient le Seigneur;
- les Vertus venaient les remplacer pour offrir les âmes plus exercées dans les vertus.
Et ainsi de suite les chœurs des anges prêtaient leur ministère pour l'offrande des âmes ayant avec eux une particulière ressemblance. Quant aux sœurs que la révélation citée plus haut n'excitait point à une spéciale dévotion, leurs cœurs n'étaient pas présentés au Seigneur par le ministère des anges, mais leurs corps restaient simplement prosternés contre terre.
12. Alors celle-ci s'approcha du Seigneur, en humilité d'esprit, et lui offrit le premier Miserere mei Deus qu'on a coutume de réciter pour soi, lui disant: " Ah ! mon Époux, je renonce volontiers à ma part tout entière, et je vous offre ce psaume en éternelle louange et gloire ! Daignez vous en servir pour le bien de mes amis particuliers selon le bon plaisir de votre miséricorde." Le Seigneur accepta cette offrande, qui prit alors la forme d'une pierre précieuse de brillante couleur et de très belle eau ; il la mit au milieu d'un collier suspendu à son cou, déjà orné de pierres étincelantes et de fleurs d'or artistement travaillées. Puis il dit : " Cette pierre d'amour que tu viens de me donner, je l'ai mise à la place d'honneur au milieu de mon collier; tous ceux qui se recommandent à tes prières ou pensent seulement à souhaiter ton intervention en recevront le salut, de même que les Hébreux, piqués par les serpents venimeux, étaient guéris en regardant le serpent d'airain que j'avais ordonné à Moise d'élever dans le désert. "
13. Lorsque les psaumes furent terminés, le convent se releva de sa prostration, et deux princes de la cour céleste parurent, apportant une table d'or. Ils la déposèrent devant le Seigneur, qui détacha les nœuds enlacés réunis en son sein. Soudain l'on vit, sur la table d'or, toutes les paroles des psaumes et des oraisons récités par le convent, sous forme de perles précieuses aux couleurs vives et variées. Ces pierres rayonnaient chacune de tous leurs feux et faisaient aussi résonner une douce harmonie ; tous ces rayons venaient se jouer ensemble sur le visage du Seigneur, tandis que la suave mélodie l'invitait à offrir à chacune une double récompense pour le fruit qui revenait à l'Église universelle de toutes les paroles qu'elles avaient prononcées. Celle-ci comprit que le Seigneur avait daigné agir de la sorte à cause de la dévotion spéciale du convent au Chapitre, tenu ce jour-là, comme elle le savait, sous la présidence du Seigneur lui-même.
14. On proclama enfin la liste des sœurs qui devaient lire ou chanter à Matines. Le Seigneur semblait, pendant ce temps, regarder avec amabilité et saluer par un signe de tête les personnes qui écoutaient attentivement les prescriptions à suivre: la langue humaine ne saurait exprimer ces choses. Devant les sœurs qui murmuraient tout bas de ce que tel ou tel Répons ne leur était pas assigné, le Seigneur prenait l'attitude d'un consolateur très caressant, désireux d'adoucir leur peine.
15. Celle qui voyait le Seigneur en esprit dit alors : " Eh bien, Seigneur, si le convent s'apercevait du regard bienveillant dont vous honorez les sœurs qui sont nommées, celles qui n'entendent pas proclamer leur nom seraient bien tristes ! -- Mais si quelqu'une désire lire ou chanter, répondit le Seigneur, et s'afflige parce que cette tâche est au-dessus de ses forces, je la consolerai par les mêmes caresses et je récompenserai sa bonne volonté autant que l'action même. " Il ajouta : " Si chaque sœur, lorsqu'elle s'entend désigner, incline sa volonté en même temps que sa tête, dans l'intention d'accomplir sa tâche à ma louange et de s'en remettre à moi pour l'aider à le faire dignement, elle peut se tenir pour assurée qu'elle s'attirera chaque fois ma tendresse d'une manière si efficace, que je ne pourrai m'empêcher de lui accorder mon baiser. "
16. Enfin les sœurs, selon les statuts de l'Ordre, dirent leurs coulpes, la Prieure en tête, devant la Dame Abbesse, et quand elles s'inclinèrent pour recevoir l'absolution, le Seigneur ajouta avec une douce sérénité : " Et moi je vous absous, par l'autorité de ma Divinité, de toutes les négligences que vous venez d'accuser en ma présence, et je vous promets que si la fragilité humaine vous fait de nouveau commettre les mêmes fautes, vous me trouverez toujours plus miséricordieux et plus prompt à pardonner. " Pendant la récitation accoutumée des sept psaumes pénitentiaux pour réparer les fautes et les négligences, tous les mots apparurent sous forme de perles fines, mais sans éclat, rangés sur la table dont nous avons parlé, autour des pierres d'un éclat vif et brillant. L'esprit de celle-ci comprit bien pourquoi les psaumes étaient représentés par des perles ternes et obscures : le convent ne les avait acquittés que par routine, sans spéciale dévotion. Ce fait nous apprend que les suffrages acquittés par habitude sont présentés au Seigneur pour l'accroissement de nos mérites, mais que les prières faites avec une dévotion actuelle sont infiniment plus nobles et plus agréables à Dieu.
17. Pendant l'hymne des Vêpres, au Gloria tibi Domine, elle aperçut une grande multitude d'anges qui volaient autour des sœurs, et faisaient résonner joyeusement avec elles ce même verset. Elle s'enquit auprès du Seigneur du profit qui revient aux hommes de ce que les saints anges s'unissent à eux dans la divine louange et psalmodient avec eux. Mais le Seigneur la laissait sans réponse et elle continuait à chercher laborieusement, cette solution, lorsqu'elle comprit enfin, par une inspiration divine, comment les anges présents à nos solennités de la terre, demandent au Seigneur de donner à ceux qui les imitent dans leur dévotion l'égalité avec eux, par la véritable pureté du corps et de l'esprit.
18. La crainte lui vint alors (crainte bien naturelle aux humains) que cette lumière procédât non du divin Esprit, mais de son propre sens. A ce doute répondit une parole consolante: " Ne crains plus, dit le Seigneur, car ta volonté est tellement unie à ma divine Volonté qu'elle ne peut faire d'autre choix que le mien. Par conséquent, tu désires en toutes choses, premièrement et par-dessus tout ma gloire ; dès lors les esprits angéliques sont soumis à ta volonté de telle sorte que s'ils n'avaient pas prié pour vous comme tu viens de le comprendre, ils le feraient à l'heure même, uniquement parce qu'il te plairait qu'ils le fissent. Oui, depuis que moi, qui possède le titre suprême d'Empereur, je t'ai faite Impératrice, tous mes célestes princes s'inclinent devant ta volonté au point que si tu leur commandais ce qu'ils n'ont jamais accompli, ils agiraient aussitôt selon tes ordres et voleraient à l'instant pour accomplir en hâte ton bon plaisir. "
19. Après les vêpres, pendant qu'on portait en procession selon l'usage les reliques et l'image de la bienheureuse Vierge, elle se rappelait avec peine comment la maladie l'avait empêchée pendant l'Avent de multiplier ses hommages et ses prières afin de les offrir à la Vierge Mère en une fête qui lui est si chère. Mais instruite soudain par l'onction du Saint-Esprit, elle sut ce qu'elle devait faire et offrit à la Vierge sans tache le très noble et très doux Cœur de Jésus-Christ pour suppléer à toutes ses négligences. La bienheureuse Vierge l'accepta avec grande joie et reconnaissance et y trouva des délices qui l'emportent sur tous les honneurs et les services, car ce Cœur très noble qui contient en lui seul tous les biens, lui offrait l'ensemble de tout ce que la dévotion et la prière des fidèles pourront jamais faire pour honorer sa divine Maternité.
1. Ezéchiel. XVIII, 21-22. C'est le sens et non le texte exact.
2. Livre de la grâce spéciale, Livre I, chap. VII.
3. Puella : Ce mot pourrait désigner une jeune religieuse, mais nous préférons le traduire littéralement -- jeune fille ", puisqu'il y avait évidemment des enfants confiées à Helfta pour y être élevées. C'était une coutume bien connue dans les monastères que de donner aux jeunes filles une part active à l'office divin, par exemple le chant des répons ou du Martyrologe en certaines fêtes.
4. Nexum quemdam convolutum. L'idée renfermée sous ce symbole est celle d'un gage de mutuelle affection. Nous verrions donc ici les " cordelières " ou " lacs d'amour " employés dans la langage héraldique en France, en Allemagne et ailleurs, pour embellir l'écusson des abbesses et même des veuves de distinction. Ces cordelières se mettaient aussi parfois autour de l'écu d'une abbaye de moniales. D'après le contexte du chapitre, le symbole ici nommé nous semble bien coïncider avec l'emblème héraldique dont nous venons de parier.
1. À Matines, comme elle s'efforçait de pratiquer les exercices de la nuit précédente, le Seigneur voulut récompenser sa fidélité, et il l'attira en lui-même avec une telle puissance que, par un très doux écoulement de Dieu en cette âme, et par un reflux de gratitude de l'âme vers Dieu, son esprit jouit d'une incomparable douceur pendant le chant des psaumes et des répons. Tandis qu'elle goûtait ces délices, elle vit le Seigneur, Roi des rois, assis sur le trône de sa Majesté, et le convent, rangé respectueusement autour de lui, célébrait avec grande dévotion les Matines en son honneur.
2. Elle se souvint alors de plusieurs personnes qui s'étaient dévotement recommandées à ses prières, et dans l'humilité de son âme elle dit au Seigneur : " Convient-il que moi qui suis si indigne, je prie pour ces personnes qui se tiennent devant vous et célèbrent vos louanges avec zèle et dévotion, tandis que, retenue par l'infirmité, je ne puis les imiter ? " Le Seigneur répondit : " Tu peux très bien prier pour elles, parce que je t'ai choisie parmi ces âmes et je t'ai placée dans le sein de ma bonté paternelle pour que tu demandes et obtiennes tout ce que ton cœur désire. " Elle reprit : " Seigneur, s'il vous plaît que je prie pour ces personnes, veuillez me fixer un moment où je sois fidèle à le faire afin de procurer votre gloire et le bien de ces âmes, sans me priver des douceurs du céleste festin auquel vous daignez me donner part en ce moment. " Le Seigneur répondit : "Recommande chacune d'entre elles à cette science divine et à cet amour, qui m'ont fait sortir du sein de Dieu le Père et descendre sur la terre pour sauver les hommes. " Elle obéit à cet avis et recommanda chaque personne en prononçant simplement son nom. Le Seigneur céda au doux mouvement de sa tendresse, et connaissant en sa science divine les besoins de ces âmes, il les secourut l'une après l'autre avec une amoureuse compassion.
3. La Vierge Mère apparut aussi dans la gloire des cieux, elle siégeait avec honneur auprès de son Fils. Pendant le Répons " Descendit de cælis : Il descendit des cieux ", le Seigneur sembla se souvenir de cette ineffable condescendance qui l'avait arraché du sein du Père et fait descendre dans le sein d'une Vierge sans tache, pour habiter cette terre misérable de notre exil. II se sentit alors comme liquéfié par l'amour et attacha sur la Vierge sa Mère un regard souriant, plein d'une si tendre affection, que cette Vierge bénie tressaillit jusqu'au fond de son être. II déposa ensuite sur ses lèvres un baiser divin, pour renouveler, avec une force redoublée, les joies que cette Vierge sainte avait puisées sur la terre dans la très sainte Humanité.
4. Elle aperçut aussi la personne immaculée de la glorieuse Vierge, transparente comme un pur cristal, à travers lequel son chaste sein, pénétré et rempli de la Divinité, brillait comme un lingot d'or enveloppé dans un fin tissu de soie aux couleurs variées. Il lui sembla que le petit Enfant, Fils unique du Père, trouvait ses délices à puiser avidement sa vie au sein de la Vierge sa Mère. Cette vue lui fit comprendre que si l'Humanité du Christ fut nourrie d'un lait virginal, sa Divinité fut réjouie par le festin que lui offrit la pureté du cœur le plus innocent et le plus tendre qui ait jamais existé.
5. Au Répons XII°, " Verbum caro factum est : le Verbe s'est fait chair " les sœurs s'inclinèrent profondément, et celle-ci entendit le Seigneur dire ces paroles: " Chaque fois qu'en prononçant ces mots une personne s'incline avec reconnaissance et me remercie de ce que j'ai daigné m'incarner par amour pour elle; autant de fois, excité par ma bonté, je m'incline à mon tour, et, dans tout l'amour de mon cœur, j'offre à Dieu le Père le fruit double pour ainsi dire de ma bienheureuse Humanité, afin d'augmenter la béatitude éternelle de cette âme.
6. À ces mots : " et veritatis : et de vérité ", qui se disent à la fin de ce répons, la Vierge Marie s'avança, admirablement parée de la double gloire de la virginité et de la maternité. Elle vint d'abord à la première sœur du chœur de droite, l'entoura de son bras droit, et la serrant étroitement contre elle, déposa dans son âme ce noble petit Enfant, beau par-dessus tous les fils des hommes. Puis elle fit le tour du chœur et par un très doux embrassement, déposa de même dans l'âme de chacune l'aimable et tendre enfant. Tandis que toutes le tenaient spirituellement dans les bras de leur âme, certaines paraissaient lui soutenir la tête avec grande précaution, comme si elles la posaient sur un très doux coussin ; d'autres, moins soigneuses à soutenir la tête du petit Enfant, la laissaient retomber d'une manière incommode pour lui. Celle-ci comprit par cette vision que les âmes qui offraient de tout cœur à Dieu leur volonté pour la soumettre à son bon plaisir, posaient la tête du très aimé Jésus sur un mœlleux coussin ; mais celles dont la volonté conservait de la raideur et demeurait imparfaite laissaient tomber au contraire très incommodément la tête de l'Enfant.
7. O mes bien-aimées, bannissons donc de nos cœurs et de nos consciences tout obstacle et toute contradiction, et d'une volonté libre et entière, offrons-nous à Dieu pour l'accomplissement de son bon plaisir, car il désire par-dessus tout le progrès de nos âmes. Puissions-nous ne jamais troubler, ne fût-ce que pour un instant, le repos d'un si doux et si petit Enfant qui a daigné s'incliner vers nous et se laisser déposer au plus profond de notre âme.
8. À la Messe Dominus dixit..: le Seigneur m'a dit : tu es mon fils.., le Seigneur combla l'âme de celle-ci d'une douceur incomparable, à propos de chacune des paroles saintes. Au Gloria in excelsis, lorsqu'on en vint à ces mots : primogenitus Mariæ Filius1, elle trouva que le Seigneur serait appelé plus exactement unigenitus, fils unique, que primogenitus, premier-né, puisque la Vierge immaculée n'eut pas d'autre enfant que ce Fils unique qu'elle mérita de concevoir par l'œuvre du Saint-Esprit. La bienheureuse Vierge, la regardant avec bonté, lui dit : " Mon très doux Jésus n'est pas unigenitus, fils unique, mais bien primogenitus, parce que je l'ai conçu d'abord dans mon sein ; mais après lui, ou plutôt par lui, je vous ai tous conçus en vous adoptant dans les entrailles de mon amour maternel, afin que vous fussiez ses frères en même temps que mes enfants. "
9. À l'offertoire elle connut en esprit que les sœurs de la Congrégation offraient chacune au Seigneur les prières qu'elles avaient récitées pendant l'Avent. Quelques-unes déposaient leur offrande dans le sein même du divin Enfant qui avait établi sa demeure dans leurs âmes. La bienheureuse Vierge, venant les trouver à leur place, s'occupait de chacune, et préparait avec affection la poitrine et les mains de son Fils bien-aimé afin qu'il reçût leurs présents. D'autres paraissaient s'avancer vers l'autel, au milieu du chœur, et là elles offraient leurs prières à la Vierge Mère, qui tenait son divin Fils entre ses bras. Mais comme l'Enfant n'était pas tenu par sa Mère de façon à les recevoir commodément, il semblait ne pouvoir les porter à cause de sa délicatesse. Elle comprit alors que les sœurs qui déposaient leur offrande dans le sein du Seigneur étaient celles qui le contemplaient, né spirituellement au fond de leur cœur, et la bienheureuse Vierge les aidait à présenter leurs hommages, tout en se réjouissant de leur amour et de leur progrès. Mais les sœurs qui se bornaient à considérer seulement le Seigneur dans sa naissance à Bethléem, ainsi que nous le montre la sainte Église, celles-là paraissaient simplement venir au milieu du chœur et remettre leur offrande à la Vierge Mère.
10. Celle dont nous parlons s'approcha ensuite du Roi de gloire et lui offrit les prières récitées par quelques personnes avant la fête, et aussi la bonne volonté de quelques autres. qui eussent volontiers présenté ce même tribut d'amour si des travaux indispensables n'avaient occupé leur temps. Elle vit donc en esprit que les prières récitées avec dévotion étaient rangées comme des pierres précieuses sur la table dont nous avons parlé. La bonne volonté de celles qui n'avaient pu offrir leurs prières, en éprouvaient du regret et s'en humiliaient, cette bonne volonté, dis-je, paraissait trouver place dans l'admirable collier que le Seigneur portait sur la poitrine. Ces âmes obtenaient par là un accès facile auprès du divin Cœur comme une personne qui tient la clef d'une cassette a le pouvoir de l'ouvrir et d'y choisir ce qui lui plaît.
1. Ces mots, " primogenitus Maniæ Filius : Fils premier né de Marie " font partie des tropes qu'on avait coutume d'intercaler dans les chants liturgiques.
1. Un jour, au temps de l'Avent, tandis qu'elle priait l'apôtre et évangéliste saint Jean, celui-ci lui apparut portant des vêtements jaunes tout parsemés d'aigles d'or. Ces vêtements signifiaient que, pendant sa vie mortelle, saint Jean, élevé au-dessus de lui-même par les ravissements de la contemplation, s'efforçait toujours cependant de s'abaisser dans la vallée de l'humilité par la vue de son propre néant. En regardant avec plus d'attention les vêtements de l'apôtre, elle remarqua un liséré rouge qui débordait un peu autour des aigles d'or. Cètte couleur signifiait que saint Jean, pour s'élever dans la contemplation, prenait toujours son point de départ dans le souvenir de la Passion du Seigneur dont il avait été témoin oculaire et qu'il avait ressentie jusqu'au fond du cœur par une compassion très intime. C'est ainsi que montant peu à peu, il s'envolait jusque dans les hauteurs de la Majesté divine, et là, fixait de son regard d'aigle le centre du vrai soleil. Il portait aussi deux lis d'or l'un à l'épaule droite, l'autre à l'épaule gauche. Sur celui de droite, ces mots étaient admirablement gravés : " Discipulus quem diligebat Jesu : le disciple que Jésus aimait a (Jean xiii, 23), et sur le lis de gauche : " Iste custos Virginis 1, etc. : Celui-ci est le gardien de la Vierge ", témoignage du privilège qu'il eut de recevoir le nom et d'être en vérité, parmi les apôtres, le Disciple que Jésus aimait; d'être ensuite jugé digne par le Seigneur mourant sur la croix, d'avoir en sa garde le lis très pur, c'est-à-dire la Vierge Mère.
2. Il portait aussi sur la poitrine un rational merveilleux, pour rappeler le privilège qu'il avait eu de reposer à la cène sur le très doux sein de Jésus. On y lisait ces mots gravés en lettres d'or brillantes : In principio erat Verbum : Au commencement était le Verbe, ce qui indique la force pleine de vie des paroles sublimes par lesquelles il débute en son Évangile. Celle-ci dit alors au Seigneur : " Pourquoi, ô Seigneur, me présentez-vous votre disciple bien-aimé, à moi qui suis si indigne ? " Le Seigneur répondit : " Afin d'établir entre vous une amitié spéciale ; puisque tu n'as point d'apôtre pour protecteur, je te donne celui-ci qui te sera un très fidèle patron auprès de moi dans les cieux. " Elle reprit: " Enseignez-moi, très aimé Seigneur, quels hommages je puis lui rendre ? " Le Seigneur répondit: " Chacun pourra dire tous les jours un Pater noster en l'honneur de son apôtre, pour lui rappeler les sentiments de douce fidélité qui jaillirent de son cœur lorsque j'enseignai cette prière ; on lui demander aussi d'obtenir à son client la faveur de persévèrer dans mon amour jusqu'à la fin de la vie. "
3. En la fête du même apôtre, comme elle assistait aux Matines avec plus de dévotion, le disciple que Jésus aimait si tendrement, et qui pour cela doit être aimé de tous, lui apparut et la combla de marques d'amitié. Elle lui recommanda alors plusieurs membres de la Congrégation qui s'étaient confiés à elle, et le saint reçut avec bienveillance les vœux de tous en disant: " Je ressemble à mon Seigneur, j'aime ceux qui m'aiment. " Celle-ci lui dit : " Et quelle grâce pourrai-je obtenir en votre très douce fête, moi pauvre petite ? " Il répondit : "Viens avec moi, tu es l'élue de mon Dieu, reposons ensemble sur le sein du Seigneur, dans lequel sont cachés les trésors de toute béatitude. " Et la prenant avec lui, il la conduisit en la douce présence du Seigneur notre Rédempteur, la plaça à droite et se plaça lui-même à gauche. Tandis que tous deux reposaient ainsi doucement sur la poitrine du Seigneur, le bienheureux Jean toucha du doigt avec une respectueuse tendresse cette poitrine sacrée et dit : " Voici le Saint des saints qui attire à lui tout le bien du ciel et de la terre. " Alors elle demanda à saint Jean pourquoi il avait choisi pour lui le côté gauche sur la poitrine du Seigneur et l'avait placée au côté droit. Il lui répondit : " Parce que j'ai vaincu toutes choses et suis devenu un même esprit avec Dieu, je puis pénétrer avec subtilité là où la chair ne peut atteindre, c'est pourquoi j'ai choisi le côté fermé. Mais je t'ai placée à l'ouverture du divin Cœur parce que, vivant encore sur la terre, tu n'aurais pu comme moi pénétrer ce qui est caché, tandis que là il te sera facile de puiser la douceur et la consolation que la force du divin Amour répand sans cesse en tous ceux qui les désirent. " Comme elle éprouvait une ineffable jouissance en écoutant battre le Cœur sacré du Sauveur, elle dit au bienheureux Jean : " O bien-aimé de Dieu, j'éprouve maintenant de si grandes délices en écoutant les battements de ce très doux Cœur : n'en avez-vous pas ressenti de semblables lorsque vous reposiez à la Cène sur la poitrine du Sauveur. " Il répondit : " En vérité, je les ai senties, profondément ressenties, et leur suavité a pénétré en moi comme l'hydromel parfumé imprègne de sa douceur une bouchée de pain frais; de plus, mon âme en est devenue aussi ardente que pourrait l'être un vase placé au-dessus d'un feu violent. " Elle reprit : " Pourquoi donc avez-vous gardé sur ce sujet un silence aussi absolu, et n'en avez-vous rien écrit pour le profit de nos âmes ? " Il répondit : " Ma mission était de manifester à l'Église nouvelle, par une seule parole, le Verbe incréé de Dieu le Père; et cette unique parole peut servir jusqu'à la fin du monde pour satisfaire l'intelligence de la race humaine tout entière, bien que personne ne parvienne jamais à la comprendre pleinement. La douce éloquence des battements du Cœur sacré est réservée pour les derniers temps, afin que le monde vieilli et engourdi se réchauffe dans l'amour de son Dieu. "
4. Tandis qu'elle admirait la beauté de saint Jean, qui lui avait apparu, reposant sur la poitrine du Seigneur, le saint apôtre lui dit : " Jusqu'à ce jour je me suis montré à toi en cette forme que j'avais sur la terre, lorsque je reposai sur le sein du Sauveur, mon ami et mon unique bien-aimé. Si tu le désires, j'obtiendrai que tu me voies tel que je suis à présent où je goûte dans les cieux les délices de la Divinité. "
5. Celle-ci désira jouir de cette faveur. Aussitôt elle vit l'océan sans limite de la Divinité renfermé dans le sein de Jésus, et dans cet océan le bienheureux Jean, sous la forme d'une abeille, nageait comme un petit poisson, avec une liberté et des délices ineffables. Elle comprit aussi qu'il se tenait habituellement au lieu où le courant de la Divinité se porte avec plus d'efficacité vers les hommes. L'apôtre bien-aimé, tout rempli et enivré de ces torrents de délices, semblait projeter de son cœur une sorte de canal, duquel coulait abondamment sur toute la surface du monde les gouttes de la suavité divine : c'étaient les enseignements de sa doctrine salutaire et particulièrement de l'Évangile: In principio erat Verbum.
6. Une autre fois encore, en la même fête, elle trouvait de grandes délices à entendre si souvent célébrer par des paroles plus douces que le nectar l'intégrité de la virginité chez saint Jean. Elle se tourna enfin vers cet insigne ami de Dieu et le supplia. de nous obtenir par ses prières de garder si fidèlement la chasteté que, selon la mesure de nos forces, nous puissions nous associer, dans la vie éternelle, aux louanges qu'il fait entendre lui-même avec tant de douceur à la gloire de Dieu. Elle reçut de saint Jean cette réponse : " Celui qui voudra partager avec moi le prix de la victoire dans la béatitude éternelle doit fournir pendant sa vie une carrière semblable. " II ajouta: " Au cours de mon existence, je me suis fréquemment souvenu de la tendre familiarité avec laquelle mon très aimable Maître et Seigneur Jésus a jeté sur moi son regard, et comment il a récompensé cette chasteté qui me fit abandonner une épouse et quitter les noces pour le suivre 2. Ensuite dans mes paroles et mes actions, j'ai toujours veillé avec le plus grand soin à ne pas porter la moindre atteinte, ni en moi ni dans les autres, à cette vertu qui plaît tant à mon Maître. Les autres apôtres se contentaient d'éviter tout ce qui aurait pu être suspect, et agissaient avec plus de liberté en tout ce qui ne l'était pas : Erant cum mulieribus et Maria Mater Jesu : tous étaient assidus à la prière avec quelques femmes et la Mère de Jésus, disent les Actes des apôtres (Act. 1,14). Pour moi, je me conduisais avec tant de circonspection que, sans refuser de subvenir aux nécessités corporelles ou spirituelles d'une femme, cependant jamais je n'omis de m'entourer de précautions. J'avais coutume, chaque fois qu'une occasion se présentait de rendre quelque service, d'invoquer la divine Bonté; c'est pourquoi on chante de moi : In tribulatione invocasti me et exaudivi te : dans la détresse tu as crié, je t'ai sauvé(Ps. Lxxx=81, 8), car le Seigneur ne permit jamais que mon affection blessât la pureté de personne. Pour récompenser cette chasteté, mon bien-aimé Maître a voulu que cette vertu fût louée en moi plus qu'en tout autre saint, et il m'a donné dans le ciel une place d'une dignité spéciale. Là, assis au milieu d'une gloire et d'une splendeur éclatantes, je reçois plus directement et avec une enivrante volupté le rayonnement de cet amour qui est le miroir sans tache et la splendeur de la lumière éternelle (Sag., vii, 26). Chaque fois que dans l'église on fait mémoire de ma chasteté, le Seigneur qui m'aime me salue par un geste plein d'amour et de tendresse, et remplit mon cœur d'une joie ineffable. Cette joie, comme une douce liqueur, pénètre les parties les plus intimes de mon âme, c'est pourquoi on chante à ma louange : Je le placerai comme un sceau en ma présence (Livre d'Aggée, II, 24), c'est-à-dire comme le réceptacle qui doit recevoir les émissions de mon amour le plus ardent et le plus suave. "
7. Celle-ci, élevée ensuite à une connaissance d'un ordre plus élevé, comprit que d'après ces paroles du Seigneur: " In domo Patris mei mansiones multæ sunt : Il y a beaucoup de demeures en la maison de mon Père " (Jean. xiv, 2), il existait plus spécialement trois demeures dans lesquelles ceux qui gardent l'intégrité de la pureté virginale jouissent de la béatitude :
-La première demeure est pour ceux qui, comme il a été dit des apôtres, fuient ce qui est suspect et accueillent raisonnablement ce qui ne l'est pas. Si quelque tentation vient assaillir leur âme, ils en triomphent par une lutte généreuse ; s'ils succombent par suite de la faiblesse humaine, leur faute est aussitôt effacée par la pénitence.
8. La seconde demeure est pour ceux qui, en toute occasion suspecte ou non, fuient absolument ce qui pourrait leur être un sujet de tentation. Ils châtient leur chair et la réduisent en servitude au point qu'elle pourrait à peine regimber contre l'esprit. Dans cette seconde demeure semblent être saint Jean-Baptiste et quelques autres saints personnages : d'une part, la bonté de Dieu les a sanctifiés gratuitement, et, d'autre part, ils ont coopéré activement à la grâce en fuyant le mal et en pratiquant le bien.
9. La troisième demeure est pour ceux qui, prévenus de la douceur des bénédictions divines, semblent avoir l'horreur naturelle du mal. Cependant, lorsque les circonstances les mettent en rapport soit avec les bons, soit avec les méchants, ils gardent avec fermeté la même répugnance pour le mal et le même attachement pour le bien, et travaillent à conserver sans tache leur âme et celle des autres. Ces hommes connaissent toutefois la faiblesse de la nature, mais ils en retirent un profit, lorsque dans l'exercice des devoirs de la charité, ils sentent qu'ils doivent se défier de leur propre cœur. Ils trouvent là une occasion de s'humilier et s'excitent à veiller davantage sur eux-mêmes, selon cette parole de saint Grégoire 3 : " C'est le propre des âmes vertueuses de craindre une faute là où il n'y en a pas. " Parmi ceux-ci, saint Jean l'Évangéliste a le premier rang. C'est pourquoi on chante à sa fête : Celui qui sera vainqueur 4 , c'est-à-dire qui sera vainqueur de l'affection humaine; je ferai de lui une colonne de mon temple, c'est-à-dire la base très fertile qui supportera l'abondance des délices divines. Et j'écrirai sur lui mon nom : je manifesterai que je l'ai marqué de la douceur de ma divine familiarité. Et le nom de la cité, la nouvelle Jérusalem: c'est-à-dire, il recevra intérieurement et extérieurement une récompense spéciale pour chaque personne dont il aura cherché le salut sur la terre.
10. À ceci se rattache une autre vision qu'elle eut plus tard : elle se demandait pourquoi on exaltait à ce point 1a virginité de saint Jean, puisqu'on dit que le Seigneur l'appela à lui au moment de ses noces, tandis que saint Jean-Baptiste, qui n'avait connu aucun des désirs terrestres, était cependant moins loué pour cette vertu. Le Seigneur, qui scrute les pensées et distribue les dons, lui montra ces deux saints dans la vision suivante : saint Jean-Baptiste semblait assis sur un trône très élevé, placé au-dessus d'une mer déserte; tandis que l'Évangéliste se trouvait debout au milieu d'une fournaise si ardente que les flammes l'entouraient de toutes parts. Celle-ci regardait et admirait ce spectacle. lorsque le Seigneur daigna lui en donner l'explication : " Que trouves-tu de plus admirable, ou que Jean l'évangéliste ne s'embrase pas, ou que JeanBaptiste ne soit pas submergé ? " Elle comprit alors que la récompense est très différente, selon que la vertu a été fortement combattue ou tranquillement conservée dans la paix.
11. Une nuit où elle s'adonnait à la prière et s'efforçait avec une particulière dévotion de s'approcher du Seigneur, elle vit le bienheureux Jean appuyé sur son Maître : il le tenait étroitement embrassé et lui donnait mille marques de tendresse. Alors elle se prosterna humblement aux pieds du Seigneur afin d'obtenir le pardon de ses fautes. Saint Jean lui adressa la parole avec bonté: " Que ma présence, dit-il, ne t'éloigne pas : voici le cou qui suflit aux embrassements de mille et mille amants, la bouche qui offre tant de charmes à leurs baisers, les oreilles qui gardent fidèlement les secrets qu'on leur a confiés. "
12. Pendant l'office des Matines, comme on chantait " Mulier ecce fllius tuus: Femme, voilà ton fils " (Jean, xix, 26), elle vit sortir du Cœur de Dieu une splendeur merveilleuse qui se dirigea sur le bienheureux Jean, attirant aussi vers lui les regards et la respectueuse admiration de tous les saints. La bienheureuse Vierge, qui s'entendait nommer la Mère de ce disciple bien-aimé, lui en témoigna avec joie toute sa tendresse ; et le disciple, à son tour, la salua avec des marques d'un amour tout particulier. Lorsqu'on parlait dans l'office des privilèges spéciaux dont saint Jean avait été honoré, tels que: Celui-ci est Jean qui se reposa sur la poitrine du Seigneur pendant la cène. C'est le disciple qui fut digne de connaître les secrets du ciel. C'est le disciple que Jésus aimait, etc., le saint apôtre paraissait revêtu d'une nouvelle gloire aux yeux de tous les saints. Ceux-ci alors louaient Dieu avec plus d'ardeur afin de glorifier le Disciple bien-aimé qui en ressentait d'ineffables délices.
13. À cette parole : " Apparuit charo suo Joanni 5, etc. : il apparut à Jean qu'il aimait ", elle comprit que dans cette visite qu'il fit au bienheureux Jean, le Seigneur lui renouvela les douces et familières tendresses dont l'apôtre avait fait l'expérience durant sa vie. Le bienheureux Jean fut alors comme changé en un autre homme et parut goûter déjà les délices du festin éternel, principalement par trois faveurs pour lesquelles il rendit grâces à Dieu à l'heure de sa mort. Il exprima la première par ces paroles: " J'ai vu votre face, et il m'a semblé que je sortais du sépulcre ". De la seconde il dit: " Vos parfums, ô Seigneur Jésus, ont excité en moi le désir des biens éternels ". Enfin de la troisième: " Votre voix pleine d'une douceur comparable au miel etc. " La douce présence du Seigneur lui avait conféré pour ainsi dire la joie de l'immortalité; par la vertu de l'appel divin il avait reçu l'espérance des plus douces consolations, enfin la tendresse des paroles divines lui avait fait ressentir la joie des délices suprêmes.
14. À ces mots : " Jean se leva à l'appel du Seigneur et se mit à marcher comme s'il voulait suivre son Maître au Ciel ", elle comprit que le bienheureux Jean avait une confiance assurée dans la. bonté du Seigneur, et croyait que ce divin Maître l'enlèverait de ce monde sans lui faire ressentir les douleurs de la mort: ce fut parce que l'amour lui inspira cette audace qu'il mérita d'en voir la réalisation. Celle-ci alors s'étonna de voir écrit que Jean s'en alla en l'autre monde sans passer par la mort, pour la raison qu'au pied de la croix il avait souffert dans son âme la Passion de son Maître, et aussi parce qu'il avait gardé intacte sa virginité ; comment alors pouvait-elle comprendre que cette faveur avait récompensé la confiance de Jean ? Le Seigneur répondit: " J'ai récompensé par une gloire spéciale l'intégrité virginale de Jean et sa compassion à mes douleurs et à ma mort. Mais il m'a plu de reconnaître dans la vie présente cette confiance assurée, qui l'engageait à croire que ma bonté infinie ne pouvait rien lui refuser. Aussi je l'ai retiré triomphalement de son corps sans qu'il ressentît les douleurs de la mort, et j'ai glorifié d'une manière spéciale ce corps virginal en lui donnant l'incorruptibilité et une sorte de glorification. "
1. De la séquence : Verbum Dei Deo natum, tirée des anciens missels d'Allemagne. (Voir l'Année liturgique de dom Guéranger, au temps de Noël, t. 1, p. 517.)
2. D'après une tradition reçue au moyen âge saint Jean, à l'appel du Seigneur, aurait abandonné son épouse le jour même des noces.
3 Reg. Epist. Lib. xi., Ind iv Epist 64 ad 10 interrog.
4. Répons du II° Nocturne de la fête de saint Jean l'Évangéliste.
5. Cette antienne, jadis en usage dans beaucoup d'églises, et spécialement dans l'église d'Halberstadt, est ainsi conçue: " Apparuit charo suo Johanni Dominus Jesus Christus cum discipulis suis, et dixit illi : Veni, dilecte meus, ad me, quia tempus est ut epuleris in convivio meo cum fratribus meis (Histoires apostoliques d'Abdias. 1. V) : Le Seigneur Jésus-Christ apparut à Jean son bien-aimé et lui dit: Viens à moi, mon bien-aimé, le temps est venu de t'asseoir à ma table avec mes frères. "
1. Au saint jour de la Circoncision, elle offrit au Seigneur quelques courtes salutations du très doux nom de Jésus que plusieurs personnes avaient récitées pour le louer. Ces salutations apparurent aussitôt sous la forme de roses blanches suspendues pour ainsi dire à la voûte du ciel en présence du Seigneur. De chaque rose pendait une clochette d'or dont le son harmonieux ne cessait d'exciter un sentiment ineffable dans le Cœur divin, en lui rappelant sa bonté, sa douceur et ses autres perfections exprimées par les saluts adressés à son saint nom ; c'était par exemple: Je vous salue, ô Jésus très aimant, très désirable, très clément, et autres appellations. Elle voulut alors trouver pour le nom de Jésus des qualifications si excellentes que le Cœur divin en fût pénétré plus profondément et avec plus de douceur encore. Tandis qu'elle travaillait avec amour à faire ce choix, elle ressentit une subite défaillance; et le Seigneur, attiré ou plutôt vaincu par l'ardeur de sa tendresse, s'inclina vers elle avec bonté.
2. Dans un élan de son divin amour il déposa sur les lèvres de son épouse un baiser plus doux que la coupe d'hydromel et lui dit : " Voici que j'ai imprimé sur ta bouche mon nom très saint. Je veux que tu le portes devant tous, et chaque fois que tu remueras les lèvres pour le prononcer, tu feras résonner à mon oreille la plus agréable mélodie. " Par ces mots elle comprit que le nom de Jésus était profondément gravé, d'une manière ineffable, sur la lèvre supérieure de son âme en lettres brillantes comme l'or, étincelantes comme les astres. Sur la lèvre inférieure se trouvait écrit en lettres également brillantes comme l'or le mot Justus. Par l'inscription du mot Jésus, c'est-à-dire Sauveur, elle devait annoncer la miséricorde et le salut à tous ceux qui en auraient le désir, et par le mot Justus elle devait représenter les vengeances rigoureuses de la divine justice et effrayer par des menaces sévères les âmes dures qui n'avaient pas voulu être amenées vers Dieu par de doux avertissements.
3. Ensuite elle dit au Seigneur : " O très doux Ami, daignez, comme un amoureux époux, souhaiter la bonne année à cette communauté qui vous est si chère. " Le Seigneur répondit : " Renovamini spirite mentis vestræ : Renouvelez-vous dans l'esprit de votre âme. " (Ephes. iv, 23.). Elle reprit : " Que votre tendresse n'oublie pas, ô Père très miséricordieux, en ce jour, de votre très sainte Circoncision, de retrancher tous nos défauts. " Le Seigneur répondit encore : " Que l'observance de votre Règle vous serve de circoncision. " Elle dit alors : " O très aimé Seigneur, pourquoi répondez-vous avec une sorte de sévérité, comme si vous ne vouliez pas pour cela nous offrir le secours de votre grâce et que nous fussions réduites à nos propres forces, quand cependant, selon votre parole, nous ne pouvons rien faire sans vous ? " Le Seigneur, profondément touché par la douceur de ces paroles, fit reposer l'âme sur son sein, et la caressant avec tendresse : " Je veux si bien, dit-il, vous accorder mon secours que si quelqu'un, pour ma gloire et mon amour, s'applique en ce premier jour de l'année à repasser avec componction tous ses manquements à la Règle, et se propose de les éviter à l'avenir, je veux être pour lui comme un bon maître qui prend sur ses genoux son petit élève, lui apprend les lettres en les montrant du doigt, corrige ses fautes et répare ses omissions. De même je corrigerai miséricordieusement les défauts de celui-là, et ma bonté paternelle suppléera à ses négligences. Si, en enfant distrait, il a commis quelque oubli, je le remarquerai à sa place et je le réparerai. " Le Seigneur ajouta : " Celui qui détournera sa volonté de tout mal pour ne chercher que mon bon plaisir, recevra de mon Cœur divin la lumière de la connaissance, et je dirigerai ses doigts pour qu'il me prépare les étrennes les plus conformes à ma gloire et à ma dignité et les plus utiles à son salut. Ainsi chaque année l'âme pourra, comme une épouse fidèle, m'offrir ce présent, c'est-à-dire m'offrir les arrhes de l'union, à moi qui suis son Époux brillant de beauté. "
4. Ensuite elle se mit en prière pour une personne qui désirait ardemment obtenir de Dieu, par sa recommandation et comme étrenne, une fidélité parfaite dans l'adversité comme dans la prospérité. Le Seigneur répondit avec bonté : " Puisqu'elle a la volonté de m'adresser cette demande, c'est moi qui reçois d'elle des étrennes de prix. Mais comme il est convenable de lui rendre un présent afin d'exaucer sa prière, je désire lui offrir des étrennes qui nous soient communes, c'est-à-dire profitables pour elle et agréables pour moi : je trouverai dans ma part une gloire nouvelle, tandis qu'elle pourra travailler, avec le secours de ma grâce, à embellir la sienne d'heure en heure. Quand une mère enseigne sa fille, elle la laisse exécuter elle-même le travail, mais elle la dirige par son expérience ; de même mon éternelle sagesse préparera les étrennes avec l'aide de cette personne. "
5. Elle comprit aussi que les perles et les pierreries qui devaient orner ces étrennes étaient l'amour et les saints désirs, les pensées qui avaient Dieu pour objet et procédaient de la crainte ou de l'amour, de l'espérance, de la joie, etc., car loin de négliger une seule pensée, Dieu les fait toutes servir au salut éternel. Alors elle pria pour plusieurs personnes, et spécialement pour l'une d'elles à qui elle avait jadis involontairement donné une occasion de trouble. Le Seigneur lui répondit : " Par ce trouble j'ai dilaté son âme et préparé sa main afin qu'elle soit en état de recevoir mes dons avec plus d'abondance et d'une manière plus digne. " Elle répondit : " Hélas ! Seigneur, pour purifier cette personne que vous aimez, j'ai été, moi misérable, comme un fléau dans votre main ! -- Pourquoi, dis-tu : hélas ! reprit le Seigneur, puisque celui lui purifie mes élus sans avoir l'intention de leur nuire et en compatissant au contraire à leur souffrance, est entre mes mains comme un fléau léger, dont le mérite s'accroît tandis qu'il sert à purifier les autres ? "
1. En la fête de l'Épiphanie du Seigneur, elle voulut, à l'exemple des rois, présenter à Dieu son oblation. Afin de satisfaire pour tous les péchés des hommes, depuis Adam jusqu'au dernier de ses fils, elle offrit comme myrrhe le corps du Christ avec toutes les souffrances qu'il endura, et spécialement les douleurs de sa Passion. Pour encens, elle présenta l'âme très sainte du Christ afin que les ardentes prières qui s'élevèrent de cet encensoir, suppléassent à toutes les négligences des créatures. Enfin elle offrit comme or, pour réparer l'imperfection de tous les êtres créés, la très parfaite Divinité et les délices dont elle est la source. Le Seigneur Jésus lui apparut portant cette offrande même, comme un trésor infiniment précieux, afin de la présenter à l'adorable Trinité. Tandis qu'il s'avançait ainsi au milieu du ciel, toute la cour céleste, pénétrée de respect, paraissait fléchir le genou et s'incliner profondément, selon la coutume des personnes dévotes lorsque le Corps. du Seigneur passe devant elles.
2. Elle se souvint alors que plusieurs personnes, dans un sentiment d'humilité, lui avaient demandé d'offrir à Dieu pour elles, et en mémoire des présents des Mages, certaines petites prières qu'elle avait récitées avant la fête. Comme elle le faisait avec toute la dévotion possible, le Seigneur Jésus lui apparut de nouveau traversant le ciel avec cette seconde offrande pour la présenter à Dieu le Père. Toute la cour céleste accourait au-devant de lui et célébrait les louanges de ce merveilleux présent. Elle comprit alors que si une personne offre à Dieu ses prières et ses travaux, toute la cour céleste exalte ce don comme une étrenne très précieuse aux yeux du Seigneur. Et lorsque, non content d'apporter son propre bien, on y ajoute les œuvres plus parfaites du Fils de Dieu, les saints, comme nous l'avons dit, témoignent tant de révérence à ce présent, qu'il semble que rien ne l'égale en grandeur, si ce n'est l'unique et adorable Trinité, qui est au-dessus de tout.
3. Une autre fois, tandis qu'on lisait en la même fête, ces paroles de l'Évangile: " Et procidentes adoraverunt eum : et se prosternant ils l'adorèrent ", elle fut excitée par l'exemple des bienheureux Mages, se leva en esprit dans une grande ferveur et se prosterna aux pieds sacrés du Seigneur avec la plus humble dévotion, pour les adorer au nom de tout ce qui existe au ciel, sur la terre et dans les enfers. Comme elle ne trouvait cependant aucune offrande digne de Dieu, elle se prit à parcourir le monde avec un désir anxieux, cherchant dans toute la création quelque chose qui pût être offert à son unique Bien-Aimé. Tandis qu'elle courait dans la soif de ses fervents désirs, haletante et brûlante d'amour, elle trouva des choses méprisables, que toute créature aurait rejetées, comme ne pouvant pas contribuer à la louange et à la gloire du Sauveur. Elle s'en empara cependant avec avidité, afin de les rapporter à Celui que toute créature doit seul servir :
-Elle attira donc dans son cœur toutes les peines, les douleurs, les craintes et les anxiétés que les créatures ont pu souffrir, non pour la gloire du Créateur, mais par suite de l'infirmité humaine, et les offrit au Seigneur comme une myrrhe de choix
-En second lieu elle rassembla toute la fausse sainteté, la dévotion de parade qu'ont affectée les hypocrites, les pharisiens, les hérétiques et gens de même sorte, et la présenta au Seigneur comme le sacrifice d'un encens d'agréable odeur.
-Pour la troisième offrande, elle s'efforça de recueillir l'affection naturelle et même l'amour faux et impur dépensé en vain par tant de créatures, afin de les présenter à Dieu comme un or très précieux. En vertu de son ardent et amoureux désir qui s'efforçait de ramener toutes choses à la gloire de son Bien-Aimé, ces misérables offrandes devinrent comme l'or purifié dans la fournaise et séparé par la fusion de toutes ses scories. Elle les présenta ainsi au Seigneur après leur avoir communiqué cette valeur merveilleuse.
4. Le Seigneur trouva ses délices dans la variété de ces offrandes qu'il estimait comme des étrennes de grand prix. Il les recueillit sous forme de pierres précieuses et les attacha à son diadème royal: " Voici ces pierreries que tu viens de m'offrir, dit-il, je les accepte avec joie à cause de leur rareté. En souvenir de ton amour très spécial, je les porterai toujours sur le diadème qui orne ma tête, et je me glorifierai devant toute la milice céleste de les avoir reçues de toi, ô mon épouse: c'est ainsi que l'empereur de la terre fixe sur sa couronne la pierre appelée vulgairement ein Besant 1 ; il la porte à cause de sa beauté, car il ne s'en trouve pas de semblable dans tout l'univers.
5. Elle se souvint alors d'une personne qui maintes fois l'avait priée d'offrir quelque chose pour elle au Seigneur en ce jour ; et lorsqu'elle eut demandé à Dieu ce qui lui serait agréable, il répondit : " Offre-moi ses pieds, ses mains et son cœur :
-Les pieds désignent les désirs : puisque cette personne voudrait me dédommager pour les douleurs de ma mort, qu'elle s'applique à supporter toutes ses propres douleurs physiques et morales. Qu'elle les souffre en union avec ma Passion, pour la louange et la gloire de mon Nom, l'utilité de l'Église mon Épouse; j'accepterai ce présent comme une myrrhe choisie
-Les mains symbolisent l'action ; qu'elle ait soin d'accomplir ses œuvres corporelles et spirituelles en les unissant aux œuvres très parfaites de ma sainte Humanité. Cette intention ennoblira, sanctifiera tous ses actes et me sera aussi agréable que le sacrifice d'un encens parfumé.
-Enfin le cœur désigne la volonté : que, pour connaître mon bon plaisir, elle ait soin de consulter humblement un homme prudent, et se tienne pour assurée que toutes les paroles de ce conseiller seront l'expression de ma volonté. Si elle s'applique à suivre ses avis, j'accepterai tous ses actes comme la parfaite oblation d'un or très pur. Pour cette humble confiance qui l'a portée à rechercher mes désirs par un intermédiaire, sa volonté sera unie à ma divine volonté, aussi étroitement que l'or et l'argent soumis ensemble à l'action du feu forment un alliage indissoluble. "
6. Comme elle voulait offrir à Dieu ensuite les prières que certaines personnes lui avaient dévotement confiées, elle vit le Seigneur porter à son côté gauche, quoique dissimulée sous son bras et à portée de sa main droite, une bourse dans laquelle étaient déposées les prières que ces personnes lui avaient adressées : le Seigneur puisait souvent dans cette bourse pour combler de bienfaits ses amis particuliers. Lorsque, selon la demande de ces personnes, elle offrit ces mêmes prières, elles apparurent placées devant le Seigneur sous la forme de présents et de bijoux variés, et il les distribuait à ceux qui se présentaient moins préparés et moins ornés. Elle comprit que le Seigneur acceptait ces prières d'une double manière, pour récompenser la confiance avec laquelle ces personnes les avaient remises à celle-ci, leur libéralité estimant chose égale qu'elle les présentât en son propre nom ou de leur part, pourvu que le Seigneur daignât les avoir pour agréables.
1. Différentes éditions ont conservé ce mot, ainsi écrit dans l'allemand. C'est en réalité le nom d'une monnaie byzantine, dont on peut supposer qu'on donnait le nom et la forme à cette pierre réservée à la couronne impériale. (Note de l'édition latine.)
1. Au dimanche Omnis terra, vers le soir, et selon la coutume des fidèles de Rome (2) qui désirent vénérer l'image de la très aimable Face du Seigneur, elle se prépara à cet acte par une confession spirituelle. Le souvenir de ses péchés la fit paraître si méprisable à ses propres yeux qu'elle se prosterna aux pieds du Seigneur Jésus pour y déposer sa misère et implorer le pardon de ses fautes. Le Seigneur, élevant la main, la bénit par ces paroles : " Par les entrailles de ma bonté toute gratuite, je te donne le pardon et la rémission de tous tes péchés." Il ajouta : " Pour l'amendement de tes fautes, tu accompliras la satisfaction que je t'impose : chaque jour de l'année tu pratiqueras une bonne œuvre quelconque, en t'unissant à la tendresse infinie par laquelle je t'ai remis tous tes péchés. "
2. Elle accueillit d'abord cette pénitence avec gratitude, mais la faiblesse humaine la fit ensuite hésiter quelques instants : " Que ferai-je, ô mon Dieu, dit-elle, si j'omets d'accomplir cette bonne œuvre quand l'occasion s'en présentera ? " Le Seigneur répondit : " Pourquoi négligerais-tu une chose si facile ? Car ma bonté acceptera un seul pas fait à cette intention, un fétu ramassé à terre, une parole un signe d'amitié, même un Requiem que tu auras dit pour les défunts ou toute autre prière récitée pour les pécheurs ou les justes. " Rassurée par cette réponse, elle se mit à prier pour ses plus intimes amis, afin qu'ils reçussent de la divine miséricorde la même consolation. Le Seigneur en accédant à sa demande, lui dit: " Tous ceux qui voudront accomplir avec toi la pénitence que je t'ai imposée, recevront également la rémission de leurs péchés en vertu de ma bénédiction. " Puis, étendant de nouveau sa main adorable, il donna sa bénédiction.
3. Le Seigneur dit ensuite : " Avec quelle bienveillante affection je recevrais celui qui viendrait m'apporter les fruits des œuvres de son amour au bout d'une année, en si grand nombre, qu'il dépasserait celui des fautes commises ! " Mais elle objecta : " Comment cela serait-il possible, ô mon Dieu, puisque l'homme est tellement enclin au mal, qu'il lui arrive de pécher plusieurs fois dans une heure ? " Le Seigneur répondit : "Pourquoi serait-ce si difficile, puisque moi Dieu j'y prévois tant de joie que si l'homme voulait y apporter le moindre zèle, je l'aiderais par ma toute-puissance ? Ma divine sagesse prévaudrait. " Celle-ci ajouta : " Que donneriez-vous, ô mon Dieu, à celui qui aurait accompli ces choses avec le secours de votre grâce ? " Le Seigneur répondit : " Je ne peux te l'exprimer que par ces paroles : Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté dans le cœur de l'homme. " (I Cor. ii, 9.) Oh quel bonheur goûterait celui qui aurait pratiqué cet exercice de l'amour au cours de sa vie pendant une seule année ou même un seul mois ! Assurément il pourrait espérer recevoir de la bonté du Seigneur cette récompense.
4. Le lendemain, comme elle priait pour celles qui s'approchaient de la sainte communion d'après ses avis, malgré l'absence du confesseur, le Seigneur parut les revêtir d'une robe éclatante de blancheur qui symbolisait sa pureté divine. Cette robe était ornée de pierres précieuses ayant la forme et le parfum des violettes, pour marquer l'humilité que ces âmes avaient montrée en suivant le conseil de celle-ci. Elles reçurent ensuite un vêtement rose parsemé de fleurs d'or, pour figurer la Passion que le Seigneur a subie pour notre amour et qui procure à tout homme le mérite d'une digne préparation. Le Seigneur dit : " Que l'on place pour elles des sièges auprès de moi, et toutes les créatures sauront que ses âmes occupent les premières places, non par hasard, mais de par ma volonté. Car de toute éternité il a été prévu qu'elles recevraient aujourd'hui. en vertu de leur humilité et par ton intervention, les dons les plus précieux. " Les personnes qui, n'ayant pu se confesser, s'approchaient aussi de la communion, non pour suivre les conseils de celle-ci, mais parce que la grâce de Dieu et la confiance en sa bonté les y engageaient, recevaient seulement un vêtement rose parsemé de fleurs d'or, mais elles s'asseyaient aussi à table avec le Seigneur. Celles qui s'étaient abstenues de la communion, avec humilité et tristesse, se tenaient debout devant la table, et goûtaient cependant encore de grandes délices.
5. Ensuite le très doux Seigneur, entraîné par sa bonté naturelle, leva sa main sacrée pour bénir, en disant : "Tous ceux qui, attirés par le désir de mon amour, garderont le souvenir de la vision de ma face, recevront par la vertu de mon Humanité l'impression vivante et lumineuse de ma Divinité. Cette lumière éclairera toujours les profondeurs de leur âme, et dans la gloire éternelle la Cour céleste admirera sur leurs traits plus de ressemblance avec ma divine face. "
1. Second Dimanche après l'Epiphanie. Omnis terra est le début de l'Introït = Chant d'Entrée : Que la terre entière se prosterne devant toi…
2. Voir Livre de la Grâce spéciale, L 1, chap. x.
1. Durant l'office de la nuit où la sainte Église fêtait Agnès, la vierge aimée de Dieu, celle-ci trouvait ses délices à voir le Seigneur se glorifier avec un extrême plaisir dans la louange, par laquelle toute la cour céleste exaltait les paroles de cette Bienheureuse, redites alors par l'Église. Mais son infirmité la contrista soudain et elle dit au Seigneur : " Hélas ! ô mon Dieu, quelles joies m'auraient fait goûter ces douces paroles, si mon infirmité n'y avait mis obstacle ! " Le Seigneur répondit : " J'ai recueilli pour toi ces grâces en moi-même, tu pourras les y puiser et goûter d'autant plus leur suavité, que tu y mêleras moins la fadeur de ta volonté propre. " D'où elle comprit qu'un obstacle involontaire ne peut enlever aucun mérite à l'homme, puisqu'il ne le rend coupable d'aucune faute. Comme on lisait dans la sixième leçon 1 : " Un accusateur vint dire que la bienheureuse Agnès était chrétienne depuis son enfance et si adonnée aux arts magiques, qu'elle appelait le Christ son fiancé, " celle-ci s'écria en gémissant : " Hélas, Seigneur Dieu, quelles injures votre infinie Majesté ne supporte-t-elle pas de la part de l'homme ! " Le Seigneur répondit : " Les délices surabondantes de mon union avec Agnès me dédommagent de cette injure. - Ah ! Dieu de bonté, reprit-elle aussitôt, donnez à tous vos élus de s'attacher à vous avec tant d'amour et de fidélité, que vous ne teniez aucun compte des injures que vos ennemis vous adressent ! "
2. Le jour de saint Augustin, comme les mérites de plusieurs saints lui avaient été révélés, elle désira connaître aussi quelque chose des vertus de cette chère petite vierge qu'elle avait tendrement aimée dès l'enfance. Le Seigneur exauça aussitôt sa demande et lui montra la bienheureuse Agnès sous des traits doux et aimables. Il la tenait serrée contre son divin Cœur afin de manifester et de prouver l'incomparable pureté de cette Vierge ; il est dit de la pureté : " Incorruptio proximum facit esse Deo : la parfaite pureté rapproche l'homme de Dieu ". (Sag. VI, 20.) Cette illustre enfant lui parut donc si proche de Dieu, qu'on pouvait à peine trouver dans le Ciel une autre sainte comparable à la douce Agnès, pour l'innocence et la tendresse de l'amour. Elle comprit ensuite comment à chaque instant le Seigneur attirait à lui toutes les délices qui ont jamais rempli et remplissent encore les cœurs, les excitent à l'amour et à la dévotion, lorsqu'on redit les paroles plus douces que le miel prononcées par cette bienheureuse vierge et dont l'Église fait un fréquent usage dans ses offices. Toutes ces consolations, en passant par le Cœur du Seigneur, se trouvaient ennoblies et distillaient ensuite comme les gouttes d'un doux nectar dans l'âme de la bienheureuse Agnès étroitement serrée contre le cœur de Dieu. La vierge alors paraissait ornée de parures nouvelles et variées, et répandait une merveilleuse splendeur sur les âmes dont la dévotion lui procurait tant de joie.
1. Ces leçons se trouvent dans les anciens bréviaires. Elles sont tirées des actes de la bienheureuse Agnès qui furent longtemps attribués à saint Ambroise.
1. En la douce fête de la Purification de la bienheureuse Vierge Marie, celle-ci au premier coup de Matines, sentit la joie spirituelle se répandre dans son âme, et dit au Seigneur : " Voici que mon cœur et mon âme vous saluent, ô mon très aimé Seigneur, à ce premier signal qui annonce la fête de la Purification de votre très chaste Mère. " Le Seigneur daigna lui répondre : " Et tout ce qu'il y a de tendresse en moi frappe en ton nom à la porte de ma divine miséricorde, afin d'obtenir la pleine rémission de tes péchés. " Au dernier coup des Matines, le Seigneur voulut lui rendre au centuple la salutation qu'elle lui avait faite au premier son et il lui dit: " Ma Divinité toute entière te salue, ô joie de mon âme ; elle envoie au-devant de toi tous les mérites de ma très sainte Humanité qui te prépareront à cette fête, de la manière qui me sera le plus agréable. "
2. Un peu plus tard, elle désira savoir ce que l'on chantait au chœur mais on n'en pouvait rien entendre où elle se trouvait retenue sur sa couche; aussi, toute attristée, elle dit au Seigneur: " O mon Seigneur, si je n'étais pas aussi éloignée du chœur, j'aurais pu entendre quelques paroles des chants sacrés, et je me serais délectée en vous ! " Le Seigneur répondit : " Si tu ignores, ô ma Bien-Aimée, ce qui se chante maintenant au chœur, tourne-toi vers moi, et considère avec attention ce qui se passe en mon être, car il contient tout ce qui pourra jamais te procurer une jouissance. "
3. Aussitôt elle connut en esprit ce qui va suivre : de même qu'une personne épuisée de fatigue aspire l'air fréquemment, ainsi chacun des membres du Seigneur aspire sans cesse toutes les bonnes œuvres qui s'accomplissent dans l'Église, les purifie, les ennoblit et les offre à l'adorable Trinité en louange éternelle. Mais les œuvres que l'homme accomplit avec l'intention de procurer la gloire de Dieu sont aspirées par le Cœur sacré lui-même, d'une manière ineffable et merveilleuse, et y sont recouvertes de noblesse et de perfection. Sans doute les bonnes œuvres attirées par les très saints membres du Seigneur servent à procurer le salut de l'âme d'une façon admirable et qui surpasse toute intelligence humaine; mais ces œuvres que le Cœur sacré veut bien absorber en lui et rendre parfaites par cette union divine, sont plus nobles et par conséquent plus salutaires. L'homme ou l'animal vivant ne l'emportent-ils pas en valeur sur un être privé de vie ?
4. Ensuite, comme elle écoutait chanter le second répons et regrettait de n'avoir pas entendu le premier : Adorna : Orne, elle dit au Seigneur : " Enseignez-moi, très aimé Seigneur, comment je dois orner le lit nuptial de mon cœur afin qu'il vous plaise davantage. " Le Seigneur lui dit : " Ouvre ton cœur comme autrefois on étalait des tables d'or dans les temples des idoles pour inviter le peuple à venir sacrifier dans les fêtes païennes ; puis montre-moi, peintes sur ce cœur, des images où mon âme puisse trouver un ineffable et merveilleux plaisir. " Ces paroles lui firent comprendre que le Seigneur trouve ses délices dans le cœur qui s'ouvre et se déploie par le souvenir perpétuel de ses misères et des bienfaits gratuits de Dieu.
5. Au second nocturne, on chantait l'antienne : " Post partum virgo : Vierge après l'enfantement ". A ces mots : Intercede pro nobis, elle vit la bienheureuse Vierge balayer avec son manteau tout ce qui souillait les âmes de la communauté entière, repousser ces balayures dans un coin et se placer devant elles, afin de les dérober aux yeux de la divine justice. Ensuite, comme on chantait l'antienne : Beata Mater, ces mots intercede revenant encore, la Vierge pleine de grâce parut donner à son Fils le Roi des rois, près de qui elle était assise sur un trône de gloire, un très suave baiser qui exprimait la dévotion de tout le convent. Cette dévotion unie au très pur amour de la Vierge-Mère acquérait une valeur merveilleuse.
6. Celle-ci se plaignit de nouveau des obstacles suscités par la maladie, et le Seigneur lui dit : " Siméon et Anne, (c'est-à-dire l'infirmité), t'empêchent d'entrer dans le temple pour prendre part à l'office divin, viens donc à l'écart, au mont du Calvaire, là tu trouveras gisant étendu un jeune et bel amant. " Elle s'y rendit en esprit, et après avoir pendant quelque temps goûté de grandes délices dans le très doux souvenir de la Passion du Seigneur, il lui sembla qu'elle se dirigeait ensuite par une porte vers le nord pour entrer dans un temple magnifique.
7. Là elle vit le bienheureux vieillard Siméon, debout devant l'autel. Il disait avec dévotion cette prière : "Quand viendra-t-il ? Quand le verrai-je ! Crois-tu que je vivrai encore ? Crois-tu que je verrai le jour de sa naissance ? "
8. Tandis qu'il répétait ces paroles et d'autres semblables, son esprit fut rempli de joie, et se retournant tout à coup, il vit la Bienheureuse Vierge debout devant l'autel. Elle tenait dans ses bras son petit Enfant Jésus, le plus beau parmi les fils des hommes. Dès que Siméon l'aperçut, il fut illuminé par le Saint-Esprit et le reconnut pour le Rédempteur du monde. C'est pourquoi, le prenant dans ses bras avec une grande joie, il s'exclama et dit : " Nunc dimittis: Maintenant, Seigneur, laissez aller en paix voire serviteur " (Luc. 11, 22); puis à ces mots : "Quia viderunt : Parce que mes yeux ont vu le Sauveur ", il le baisa tendrement. A cette autre parole: " Quod parasti : Que vous avez préparé ", il l'éleva devant l'arche de l'autel, l'offrant à Dieu le Père pour le salut des peuples. Alors l'arche de l'autel resplendit comme un miroir transparent ; et l'on vit s'y former l'image du tendre et aimable Enfant Jésus tout enveloppé de lumière. Par ce signe le divin Enfant affirmait et déclarait ouvertement que c'était bien de lui que toute offrande, tant du nouveau que de l'ancien Testament, recevait son achèvement et sa perfection. A cette vue Siméon s'écria avec un ardent amour : " Lumen ad revelationem gentium : I1 est la lumière qui éclairera les nations " (Luc. 11, 32). Ensuite il rendit l'Enfant à sa Mère en disant ces paroles : " Et tuam ipsius animam pertransibit gladius : et un glaive transpercera votre âme " (Ibid. 35). La Vierge-Mère déposa son divin Fils sur l'autel, et offrit pour lui deux petits de colombes d'une blancheur éclatante, que le royal Enfant sembla présenter lui-même de sa petite main. Ces colombes figuraient la vie simple et innocente des fidèles qui agissent avec discrétion, à la manière des colombes, rejetant ce qui est mauvais, et choisissant le bon grain, c'est-à-dire cherchant à imiter les plus beaux exemples de la vie des saints. S'il est permis de le dire, les fidèles semblent de cette manière racheter le Seigneur, c'est-à-dire que, dans leur sainte vie, ils réalisent des choses comprises dans la doctrine du Seigneur, et qu'il a eu dessein de ne pas accomplir par lui-même.
9. Pendant le chant du verset du huitième Répons : " Ora pro populo, etc.: Priez pour le peuple ", etc., la Reine des vierges s'avança, fléchit les genoux avec respect, et se présenta comme Médiatrice entre Dieu et la Congrégation, priant très dévotement pour chacun. Mais le Roi son Fils la releva avec grande déférence, et la plaçant à ses côtés sur le trône de sa gloire, lui donna puissance illimitée de commander à son gré. Aussitôt elle ordonna aux Puissances célestes d'entourer promptement le convent et de le défendre d'une main forte contre les mille embûches de l'antique ennemi. Les anges obéirent sur l'heure à la Reine des cieux, et, rapprochant leurs boucliers les uns des autres, ils entourèrent le convent de toutes parts. Celle-ci dit à la Bienheureuse Vierge : " O Mère de miséricorde, est-ce que cette grâce puissante ne protège pas aussi celles qui ne se trouvent pas au chœur en ce moment ? " La douce Mère répondit: " Cette protection ne s'étend pas seulement à la communauté réunie au chœur, mais bien à tous ceux qui se trouvent représentés par elle, et désirent avec ardeur la conservation et l'augmentation de l'observance religieuse en ce lieu et partout. Quant à ceux qui se préoccupent moins de la conservation de la religion et négligent de la garder eux-mêmes ou de la promouvoir chez les autres, ceux-là n'ont aucune part à la protection des saints anges. " Le Seigneur ajouta ces paroles : " Si quelqu'un désire une telle protection, il considérera que ces boucliers sont petits et étroits dans leur partie inférieure, tandis qu'ils s'élargissent dans la partie supérieure; que de même l'âme s'humilie et se fasse petite à ses propres yeux, mais qu'elle s'élève vers moi par une ferme confiance, qui lui fera tout attendre de ma bonté infinie. "
10. À la procession dans la chapelle, comme on chantait le verset : Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix : Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, la glorieuse Mère déposa son Fils sur l'autel, se prosterna devant lui avec révérence, et le pria pour la Congrégation. Le royal Enfant à son tour s'inclina vers elle pour montrer que non seulement il recevait ses prières, mais qu'il accomplissait volontiers tous les désirs de cette Mère bien-aimée.
1. En la fête solennelle de cet homme de grand mérite, le bienheureux pape Grégoire, elle s'appliqua pendant la Messe à lui rendre les hommages de sa vénération. Ce digne pontife de Dieu lui apparut entouré d'une gloire incomparable : il semblait réunir en lui-même les mérites de tous les saints et ne le céder à aucun. Sa prévoyance paternelle et les soins diligents dont il entourait l'Église de Dieu l'égalaient aux patriarches. Il était comparable aux prophètes, parce que dans ses écrits salutaires se trouvent prédites les diverses embûches que l'ennemi a préparées au genre humain, et parce qu'il y avait joint des avis très utiles sur les précautions à prendre pour lui résister : aussi recevait-il plus de gloire qu'aucun autre prophète. Il égalait en mérites les saints apôtres par son fidèle attachement au Seigneur dans l'adversité comme dans la prospérité, et parce qu'il avait répandu largement dans toute l'Église la semence de la parole de Dieu. Il était encore assimilé aux martyrs et aux confesseurs pour sa rigoureuse mortification, sa dévotion et la perfection de sa sainteté. Il ne se distinguait pas moins par la virginale dignité de sa chasteté. Toutes les pensées, les paroles et les actions par lesquelles il avait veillé à conserver l'intégrité de son corps et de son âme, et enseigné aux autres dans ses avis ou ses écrits une vigilance semblable, venaient augmenter encore sa gloire suréminente.
2. Le Seigneur dit ensuite à celle-ci : " Considère à quel point ce passage des psaumes convient à mon élu : " Quod secundum multitudinem dolorum in corde hominis, consolationes divinæ lætificent animam fidelem : Les consolations divines réjouissent l'âme fidèle, en proportion de la multitude des douleurs du cœur de l'homme " (Ps. xciii=94, 19), car pour chaque acte, chaque parole ou chaque pensée qui lui furent pénibles, le voilà comblé d'inestimables délices. A l'approche du jour de son trépas que nous célébrons aujourd'hui, il n'éprouvait aucun repos dans son corps, car ce corps qui traversait le torrent de la mort, était en proie à l'angoisse et à la douleur. Tous ceux qui l'entouraient, l'Église même tout entière, se voyant privée d'un tel père et d'un si sage administrateur, déploraient avec douleur ce jour de deuil ; et maintenant, chaque fois que le cycle ramène cet anniversaire, on le célèbre avec une immense vénération et des concerts de louange, comme un jour de bonheur et de solennité. "
3. Celle-ci dit à son tour : " Seigneur, quelle récompense a-t-il reçue pour avoir enrichi et éclairé l'Église par tant d'écrits salutaires ? " Le Seigneur répondit : " Ma Divinité se complaît merveilleusement dans chacun de ses écrits, et tous les sens de mon Humanité y goûtent de suaves délices. Lui-même partage avec moi cette jouissance : chaque fois qu'un passage de ses écrits est lu dans l'Église, et qu'une âme en est touchée de componction, excitée à la dévotion ou enflammée d'amour, il reçoit autant d'honneur et de gloire en présence de la Cour céleste, qu'un soldat auquel on remet la même décoration qu'à son chef, ou qu'on assied à la table de son maître pour prendre part au même festin. " Le Seigneur ajouta : " Les deux saints Augustin et Bernard que tu aimes particulièrement, jouissent aussi de cette prérogative spéciale ; les autres docteurs de l'Église également, chacun selon l'importance et l'utilité de sa doctrine. "
4. Ensuite on chanta le répons XII° : O Pastor 1, et le bienheureux Grégoire parut se lever, puis fléchir les genoux, élever les mains et prier avec dévotion pour la sainte Église. Le Seigneur, avec une douce bonté, lui ouvrit son divin Cœur afin qu'il y prît à profusion tout ce qui serait nécessaire à l'Église et qu'il le distribuât avec. largesse. Le Bienheureux, puisant des deux mains la grâce des consolations célestes dans ce Cœur divin, se préparait à la répandre sur la surface de la terre, lorsque le Seigneur parut l'entourer comme d'une ceinture d'or éclatante. Cet acte signifiait que la divine justice retenait pour ainsi dire la céleste consolation suspendue dans les airs, en sorte que, ne descendant pas sur la terre, elle ne pût se répandre sur des indignes et des ingrats. Celui qui voulait l'obtenir devait la mériter, en s'élevant le plus haut possible, par l'ardeur de son désir.
1. R/. O Pastor Apostolice, Gregori sanctissime, tuo posce precamine incrementum Ecclesiæ. * Tuo rigatæ dogmate ac defensatæ opere
V/. Memor esto Congregationis Catholicæ, et dextra Dei plantatæ vineæ.* O Pastor
R/. O pasteur apostolique, ô Grégoire très saint; demandez par votre prière l'accroissement de l'Église arrosée par votre doctrine et défendue par votre labeur.
V/. Souvenez-vous de l'Église catholique, de la vigne plantée par la droite de Dieu.
1. En la glorieuse fête de notre très saint Père Benoît, tandis qu'à Matines elle s'appliquait à Dieu avec plus de ferveur, pour l'honneur et la révérence d'un si grand saint ; elle vit en esprit ce glorieux Père dans une attitude pleine de majesté; debout en présence de la resplendissante et toujours tranquille Trinité. A chaque articulation de ses membres, on voyait germer et s'épanouir d'une façon merveilleuse de très belles roses, dont la vigueur et la fraîcheur étaient incomparables et le parfum délicieux. Chacun de ses membres produisait donc comme un rosier magnifique, car du centre de chaque rose germait une autre rose, de celle-ci une troisième. Ainsi, d'une seule rose en sortaient plusieurs. et la dernière semblait toujours l'emporter sur la précédente, autant par sa beauté, sa vigueur et sa fraîcheur que par la suavité de son parfum. Ainsi fleuri et plein de charmes, ce Père très saint, vraiment Benedictus (c'est-à-dire béni) par la grâce et par le nom, était pour la Trinité toujours adorable et pour la milice céleste un sujet de délices incomparables et provoquait les saints à le féliciter de la béatitude dont il jouissait.
2. Les roses épanouies sur ses membres désignaient les divers exercices par lesquels il avait dompté sa chair pour la soumettre à l'esprit, et tous les actes de vertu de sa très sainte vie. Elles figuraient encore les œuvres de ses disciples qui, stimulés par son exemple et sa doctrine, ont renoncé au siècle pour le suivre dans cette voie royale de l'observance régulière et sont déjà arrivés au port de la céleste patrie ou doivent y parvenir dans la suite des siècles. Pour chacun de ces élus, le vénérable Père reçoit une gloire spéciale, l'assemblée des saints prend part à son triomphe et à sa joie, et loue le Seigneur éternellement.
3. Le bienheureux Benoît portait aussi en guise de crosse un sceptre magnifique, orné sur ses deux faces de pierres brillantes et très précieuses. Tandis qu'il le tenait à la main, les pierres qui se trouvaient sur la partie du sceptre tournée de son côté faisaient rayonner sur lui la félicité de tous ceux qui se son amendés et perfectionnés en suivant la règle de son Ordre, et par un effet de la bonté divine, il en recevait une douceur incomparable. L'autre partie du sceptre tournée du côté du Seigneur, redisait la grandeur de la divine justice, qui avait condamné aux supplices éternels, par un équitable jugement, ceux qui, après avoir été admis par un don gratuit dans les rangs d'un si grand Ordre, s'en étaient rendus indignes par leurs fautes. En effet, plus le Seigneur élève une âme par une vocation supérieure, plus il la condamne justement lorsqu'elle vit d'une manière indigne.
4. Comme celle-ci présentait au bienheureux Père, au nom de la Congrégation, un psautier récité en son honneur ; il se leva et offrit avec joie au Seigneur les fleurs qui ornaient ses membres, car selon ce qui a été dit plus haut, ces fleurs semblaient s'épanouir pour le salut de tous ceux qui ont recours à sa protection et désirent marcher sur ses traces par l'observance de la Règle.
5. Tandis qu'on chantait le répons : Grandi Pater fiducia 1, celle-ci lui dit: " Père saint, quel honneur avez-vous reçu au ciel, après avoir quitté la terre par une mort si glorieuse ? " Il répondit : " J'ai exhalé mon dernier soupir en même temps que ma dernière prière, de sorte que mon souffle exhale un parfum plus suave que celui de tous les saints, et leur procure à tous une grande douceur. " Elle lui demanda ensuite, en vertu de ce glorieux trépas, de vouloir bien assister fidèlement à l'heure de la mort chaque membre de la Congrégation. Le vénérable Père répondit : " Quiconque me rappellera cette dignité par laquelle le Seigneur a voulu m'honorer et me béatifier en me donnant une mort si glorieuse, je l'assisterai fidèlement à l'heure du trépas et je m'opposerai à toutes les attaques que l'ennemi dirigera contre lui. Protégé par ma présence, il sera en sécurité malgré les pièges du tentateur, et s'élancera heureux vers les joies éternelles. "
1.R/. Grandi Pater fiducia morte stetit pretiosa. * Qui elevatis manibus cœlos scandit in precibus. V/ Fecit, Christe, quod jussisti, te secutus spe prœmii. * Grandi Pater.
R/. Plein de confiance, le bienheureux Père reçut debout la mort précieuse (des saints), lui qui les mains levées monta au ciel dans la prière. V/. Il a accompli vos préceptes, ô Christ, il vous a suivi dans l'espoir de la récompense.
1. En la vigile de l'Annonciation du Seigneur, comme on sonnait le Chapitre et que celle-ci élevait son âme vers Dieu, elle vit en esprit le Seigneur Jésus avec la Vierge-Mère dans la salle capitulaire. II occupait le siège abbatial, attendant avec tranquillité l'arrivée des sœurs, et il accueillait chacune avec une ineffable bonté.
2. Comme le calendrier prescrivait de proclamer l'Annonciation du Seigneur, Jésus se tourna vers sa Mère et la salua par une affectueuse inclination de tête, qui renouvelait en quelque sorte pour cette Vierge bénie les ineffables délices qu'elle avait ressenties. lorsque l'incompréhensible Divinité, prenant chair dans son sein, daigna s'unir à la nature humaine.
3. Le couvent se mit ensuite en prière et récita le psaume Miserere mei Deus, etc. Le Seigneur en recueillit toutes les paroles et les déposa dans les mains de la Vierge-Mère sous forme de perles de diverses couleurs. La royale Vierge paraissait tenir sur son cœur des petits flacons pleins de parfums qu'elle ornait avec ces perles, c'est-à-dire avec les prières récitées par le convent et que son Fils lui avait offertes. Celle-ci comprit que ces flacons de parfums désignaient une épreuve venue la veille frapper le monastère d'une façon inattendue, et sans qu'il y eût donné lieu. Cette peine avait été confiée à la Mère de Miséricorde. Comme celle-ci s'étonnait et recherchait pourquoi cette épreuve était symbolisée de cette manière, le Seigneur répondit: " Les femmes élégantes portent des flacons remplis de parfums plus volontiers que d'autres petits ornements, parce que ces senteurs leur sont très agréables. De même je prends mes délices dans les cœurs de ceux qui confient avec humilité, patience et reconnaissance, les misères de leur vie à ma bonté paternelle, laquelle transforme en biens pour ceux qui l'aiment, les prospérités ou les adversités de ce monde. "
4. Elle se demandait ensuite pourquoi le Seigneur, cette fois comme tant d'autres, l'instruisait par des images si matérielles. Il lui fit remarquer alors que l'on rappelait, dans les chants de cette fête, la porte fermée que le prophète Ézéchiel avait aperçue en esprit, et il lui dit : " Comme les prophètes ont vu d'avance l'ordre et le mode de l'Incarnation, de la Passion et de la Résurrection, sous des symboles mystiques, des formes et des images, de même les choses invisibles et spirituelles ne peuvent encore maintenant être exprimées à l'entendement humain que par des images connues. C'est pourquoi il ne faut pas rejeter ce qui est révélé sous des formes matérielles, mais s'efforcer plutôt de goûter les délices spirituelles cachées sous le symbole des choses sensibles.
5. À Matines, pendant le chant de l'Invitatoire : Ave Maria, elle vit trois ruisseaux impétueux jaillir comme de leur source du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et couler dans le cœur de la Vierge Mère pour remonter avec la même rapidité à leur source divine. Or cette influence de 1a sainte Trinité avait donné à la bienheureuse Vierge de devenir toute-puissante après le Père; après le Fils et le Saint-Esprit toute remplie de sagesse et de bonté. Celle-ci apprit encore qu'à chaque Ave Maria récité dévotement par les fidèles, ces trois ruisseaux venaient cerner de toutes parts la bienheureuse Vierge, traverser son cœur très saint et remonter vers leur source première en produisant d'admirables effets. Car ce flux et ce reflux se transforment en sources de joie, de délices et de bonheur sans fin qui jaillissent sur les anges et les saints, tandis que les fidèles, en répétant cette salutation, sentent se renouveler en eux tout le bien qui leur est venu par le mystère de l'Incarnation.
6. Toutes les fois aussi qu'on récitait un texte concernant la pureté de la bienheureuse Vierge, comme : Hæc est quæ nescivit thorum, etc : Elle est celle qui n'a pas connu le lit nuptial ; Domus pudici, etc :Demeure de pureté ; Clausa parentis viscera, etc :Entrailles maternelles toujours scellées ; les saints de Dieu se levaient et offraient leurs respects à la Vierge et Dame souveraine, rendant au Seigneur de dévotes actions de grâces pour les dons accordés à sa bienheureuse Mère en vue du salut du monde. Saint Gabriel archange semblait aussi recevoir un nouveau rayon de la divine lumière, à chaque récitation des paroles qu'il prononça au jour de l'Annonciation. Lorsqu'on nommait le bienheureux Joseph, époux de la Vierge Mère, tous les saints inclinaient la tête en signe de respect, dirigeaient leurs regards vers lui et témoignaient la joie qu'ils ressentaient de sa dignité.
7. Pendant la messe où celle-ci devait communier, elle vit la glorieuse Mère du Seigneur ornée de l'éclat de toutes les vertus. Elle se prosterna humblement à ses pieds, et la supplia de vouloir bien la préparer à la réception du Corps et du Sang adorable de son Fils. La bienheureuse Vierge lui mit sur la poitrine un joyau splendide orné de sept pointes portant chacune une pierre précieuse. Ces pierres désignaient les principales vertus par lesquelles la bienheureuse Vierge avait plu au Seigneur : son attrayante pureté, son humilité féconde, son ardent désir, sa science lumineuse, son amour inextinguible, la jouissance suréminente qu'elle trouvait en Dieu et sa paisible tranquillité. L'âme, ornée de ce joyau, se montra aux regards divins, et le Seigneur fut tellement charmé et attiré par l'éclat de ces vertus, qu'il s'inclina vers cette âme avec la puissance de sa Divinité, l'attira tout entière à lui, la serra dans ses bras et lui prodigua les plus douces caresses.
8. Comme on chantait à Tierce, l'antienne : " Arte mira : Par un art merveilleux ", l'Esprit-Saint parut sortir du Cœur du Seigneur sous le symbole d'un souffle très léger, qui effleurait et caressait pour ainsi dire les sept pierres précieuses incrustées dans le pectoral offert à l'âme comme joyau. Pour la gloire de la Trinité sainte, le souffle divin se jouait à la surface de ces pierres, et y faisait résonner l'harmonie de cette même antienne comme sur un instrument de musique.
9. Tandis qu'on lisait dans l'Évangile: Ecce ancilla Domini : Voici la servante du Seigneur, celle-ci salua la Mère de Dieu avec grande dévotion, lui rappelant la joie ineffable qu'elle avait ressentie, lorsqu'elle prononça ces paroles pour abandonner avec pleine confiance à la divine volonté sa personne et tout ce qui devait s'opérer en elle. La bienheureuse Vierge lui répondit avec une douce bonté: " A celui qui m'invoquera au nom de cette joie, je montrerai ce qui est demandé par ce vers de l'hymne d'aujourd'hu i: Monstra te esse Matrem : Montre que tu es Mère ; je lui apparaîtrai vraiment comme Mère du Roi et du Pontife suprême : du Roi, par la puissance; du Pontife, par l'excès de tendresse et de miséricorde dont j'userai à son égard. "
10. Pendant vêpres, à l'antienne : Hæc est dies 1, on chanta : Hodie Deus homo factus est, et le convent se prosterna pour vénérer le grand mystère de l'Incarnation du Seigneur. Le Fils de Dieu, le Roi suprême, touché de ces paroles, comme si elles lui rappelaient l'amour qui l'a forcé à se faire homme pour nous, se leva en hâte de son siège royal, et se tenant debout avec respect devant Dieu le Père, lui dit: " Fratres mei venerunt ad me: Mes frères sont venus vers moi. " (Gen. XLVI, 30.) Oh ! quel sentiment de douceur dut éprouver Dieu le Père, en entendant cette parole sortir de la bouche de ce Fils bien-aimé en qui il a mis toutes ses complaisances ! Avec quel empressement dut-il faire part de ses dons les plus riches aux frères de ce Fils unique, et voulut-il dépasser de beaucoup le Pharaon d'Égypte qui, d'après le récit de la Genèse, félicita Joseph et combla de bienfaits tous ses frères !
11. Celle-ci voulut connaître ensuite quelle prière serait la plus agréable à la bienheureuse Vierge en cette fête. Elle apprit de la Vierge-Mère elle-même que si chaque jour de l'octave on récitait avec dévotion quarante cinq Ave Maria, en mémoire des jours que le Seigneur Jésus mit à croître dans son sein, elle accepterait cet hommage aussi favorablement que si on l'avait servie et assistée de tout cœur, à partir du jour où elle conçut le Seigneur jusqu'à celui où elle l'enfanta. Et comme elle n'aurait pu rien refuser alors à ceux qui l'auraient servie; de même il lui serait impossible de ne pas exaucer ceux qui lui rendent cet hommage. Celle-ci comprit, par une lumière spéciale, comment il fallait réciter l'Ave Maria :
-A ce premier mot Ave, on devait demander le soulagement des personnes qui sont dans la peine ;
-au suivant, Maria, qui signifie mer d'amertume, prier pour la persévérance des pénitents;
-à ces mots : gratia plena, demander la saveur de la gràce pour ceux qui ne la goûtent pas;
-à : Dominus tecum, implorer le pardon des pécheurs ;
-à : benedicta tu in mulieribus, l'avancement de tous ceux qui entrent dans la bonne voie;
-par les mots : Jesus qui est splendor paternæ claritatis, demander la vraie science;
-par : Christus et figura substantiæ ejus, l'amour divin pour ceux qui ne le possèdent pas.
Car à chaque Ave Maria il fallait ajouter ces mots : " Jesu splendor paternæ claritatis et fgura substantiæ ejus : Jésus splendeur de la gloire du Père et figure de sa substance. "
1. Antienne: Hæc est dies quam fecit Dominus. Hodie Dominus afflictionem populi sui respexit et redemptionem misit. Hodie, mortem quam femina intulit, femina fugavit. (Genuflexion) Hodie, Deus homo factus id quod fuit permansit, et quod non erat assumpsit. Ergo exordium redemptionis devote recolamus, et exultemus dicentes : Gloria tibi Domine.
C'est le jour que le Seigneur a fait. Aujourd'hui le Seigneur a regardé l'affliction de son peuple et lui a envoyé la rédemption. Aujourd'hui la femme a mis en fuite la mort qu'une femme a apportée. (On se met à genoux.) Aujourd'hui le Dieu fait homme demeura ce qu'il fut toujours et se revêtit de ce qu'il n'était pas. Souvenons-nous donc avec amour du commencement de notre Rédemption et tressaillons disant: Gloire à vous S'igneur.
1. Le dimanche Circumdederunt, quoique se trouvant encore extrêmement faible, elle désira recevoir la sainte communion et s'y prépara le mieux possible. Cependant, sa mère spirituelle ayant été d'avis qu'elle ne pouvait communier sans manquer de discrétion, elle consentit à s'abstenir, mais elle offrit cette privation à Dieu en louange éternelle, et il lui sembla être debout devant le Seigneur, tandis que lui-même se penchait vers elle avec bonté et la recevait dans le sein de sa paternelle tendresse. Après l'avoir caressée comme une mère caresse son petit enfant, il lui dit : Parce que c'est uniquement pour me plaire que tu as consenti à t'abstenir de me recevoir, je veux te réchauffer sur mon sein, afin que tu ne te fatigues pas à me rechercher par un labeur extérieur.
2. Tandis qu'elle goûtait d'ineffables délices dans le sein du Seigneur, elle lui dit : " O très doux ami, en ces temps où le monde tout entier est sous l'empire du malin: totus in maligno positus est (I Jean. v, 19), où il outrage plus que jamais votre honneur par l'ivresse et la débauche, je désire de tout cœur, pour expier ces crimes, promouvoir votre gloire en notre Congrégation. C'est pourquoi, si vous voulez, tout indigne servante que je suis, me recevoir à vos ordres et faire de moi votre héraut, j'annoncerai par quelle dévotion particulière les âmes pourraient en ces jours apaiser votre colère. " Le Seigneur répondit : " A celui qui sera mon héraut, je céderai comme récompense tous les biens qu'il aura acquis pour moi. " Elle comprit alors que si une personne écrit ou enseigne avec intention de procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain, le bien que tous ces travaux produisent durant la suite des âges augmente les mérites de cette âme, à cause de l'intention surnaturelle qui l'animait dès le début.
3. Le Seigneur dit aussi : " Que celui qui, pour obéir aux exigences de sa nature, mange, boit ou dort, ait soin de me dire de bouche ou de cœur : " Seigneur, je prends cette nourriture ou ce soulagement, uni à l'amour par lequel vous l'avez de toute éternité préparé pour mon bien, et à l'amour par lequel vous l'avez sanctifié, lorsque votre très sainte Humanité daigna se soumettre à ressentir la même nécessité pour la gloire de Dieu et le salut du genre humain. Je vous demande qu'en union de votre divin amour, ces actes servent à accroître la gloire des élus et à procurer le bien des habitants de la terre et des âmes du purgatoire. " Chaque fois qu'une personne jouira d'un bien-être quelconque avec cette pure intention, ce sera comme si elle étendait devant moi un bouclier très ferme qui me protégera contre les attaques des mondains. "
4. Pendant la Messe, tandis que le convent communiait, le Seigneur la fit reposer avec une incroyable tendresse sur la blessure amoureuse de son sacré Côté, disant: " Parce que tu t'abstiens aujourd'hui par discrétion de me recevoir corporellement, viens t'abreuver à la source mystique de mon Cœur sacré, d'où s'écoule l'abondance très efficace de la suavité divine. " Lorsqu'elle se fut désaltérée à ce torrent d'ineffables voluptés et qu'elle eut rendu grâces, elle vit en esprit tous ceux qui devaient communier ce jour-là se tenir debout devant Dieu. Le Seigneur donnait à chacun une robe splendide qui semblait avoir été formée de la préparation à la communion faite par celle-ci, et à ce vêtement la divine Bonté avait attaché un don spécial qui devait préparer ces âmes à recevoir le Corps du Seigneur. Après avoir été enrichis d'un tel bienfait par les mérites de cette élue, tous s'approchèrent et offrirent à leur tour au Seigneur ce qu'ils avaient reçu par ces mêmes mérites, afin que Dieu en retirât sa gloire, et celle-ci une augmentation de biens et de béatitude éternelle. Elle comprit alors que si, après s'être préparé à la communion par des prières spéciales et autres dévotions, on s'abstient de communier par discrétion, humilité et obéissance, le Seigneur permet néanmoins que l'âme se désaltère au torrent de sa divine grâce, et les autres personnes qui reçoivent ce jour-là le Corps du Seigneur recueillent le fruit de cette préparation, en ce sens qu'elles sont rendues moins indignes d'un si grand mystère. Toutefois le bien que chacun en retire doit être attribué à celui qui, n'ayant pu communier, s'était cependant disposé de son mieux à le faire.
5. Celle-ci dit alors : " O Seigneur, si celui qui ne fait pas la sainte communion reçoit tant de biens, n'est-il pas mieux de s'en abstenir ? " Le Seigneur répondit : " Aucunement ; car celui qui, pour l'amour de ma gloire, se nourrit du divin sacrement, reçoit en vérité la très salutaire nourriture de mon corps déifié avec le nectar embaumé de la Divinité ; de plus, il est orné par l'incomparable splendeur des vertus divines. " Elle reprit : "Qu'en sera-t-il de ceux qui s'abstiennent de communier à cause de leurs négligences et afin de ne pas s'obliger à abandonner, même un seul jour, leurs légèretés et leurs infidélités ? " Le Seigneur répondit : " Celui qui néglige de se préparer à la Communion et l'omet afin de suivre librement sa volonté, n'en devient que plus indigne et se prive en quelque sorte du fruit que ce sacrement communique chaque jour à l'Église. " Elle dit encore : " Comment se fait-il, ô mon Seigneur, que certains, bien qu'ils s'estiment indignes et se préparent très peu, éprouvent cependant un si puissant attrait pour votre divin sacrement qu'ils ne s'en abstiennent jamais sans peine aux jours où la communion leur est permise ? " Le Seigneur répondit : " C'est parce que, enrichis d'une grâce spéciale, ils sont conduits par la douceur de mon esprit, comme le roi, accoutumé aux honneurs de son rang, trouve plus naturellement son plaisir à être entouré de cette gloire, qu'à errer dans les rues et sur les places publiques comme un enfant du peuple. "
1. Dimanche de la Septuagésime. Chant d'entrée : Les râles de la mort m'étouffaient…
1. Au dimanche Exurge, tandis qu'elle était encore retenue sur sa couche, elle entendit chanter à Matines Benedicens ergo 2 :Dieu, en bénissant Noé; et, se souvenant de la dévotion et des délices que ce répons lui avait procurées maintes fois, elle dit au Seigneur : " Oui, Seigneur, j'ai souvent chanté ce répons et d'autres avec une telle ferveur, que je semblais élevée au-dessus de moi-même et debout en face du trône de votre gloire : là, me servant de votre Cœur sacré comme d'un instrument mélodieux, je faisais résonner chaque parole et chaque note. Maintenant, hélas ! accablée par la maladie, je néglige beaucoup de choses. " Le Seigneur reprit: " Ainsi que tu le dis, ô ma Bien-Aimée (et j'atteste que cela est vrai), tu as chanté souvent par l'organe de mon Cœur sacré; je veux en retour te récompenser et te chanter moi-même une douce mélodie. " Il ajouta : " Comme j'ai juré à mon serviteur Noé de ne plus amener les eaux du déluge sur la terre pour la détruire, de même je te jure par ma Divinité, que pas un de ceux qui auront écouté tes paroles avec humilité et les auront pratiquées ne pourra jamais errer 3 ; mais s'avançant dans une voie droite et sûre, il arrivera jusqu'à moi qui suis la voie, la vérité et la vie: Ego sum via, veritas et vita (Jean. xiv, 6). Je confirme ce serment par le sceau de ma très sainte Humanité (que je ne possédais pas en ce temps-là parce que je ne m'étais pas encore fait homme). "
2. Elle reprit: "O Sagesse éternelle qui prévoyiez toute chose, et qui connaissiez comme si elles eussent été passées ou présentes, les offenses que ce monde devait commettre, pourquoi avez-vous ajouté le serment à votre promesse de ne plus engloutir le monde dans les eaux du déluge ? " Le Seigneur répondit : " J'ai voulu donner aux hommes un exemple très utile qui leur apprît à profiter du temps de la paix pour régler sagement leur conduite et s'engager en quelque sorte au bien. C'est ainsi qu'au jour de l'adversité ils seront obligés, ne fût-ce que par question d'honneur, à maintenir leur volonté dans la voie droite. "
3. Elle dit encore : " O Seigneur Dieu, j'ai un grand désir d'apprendre de vous, pendant le cours de cette semaine, à servir dignement votre Majesté en lui construisant une arche. " Le Seigneur répondit : " Tu me construiras dans ton cœur une arche très agréable. Remarque bien que l'arche de Noé avait trois étages les oiseaux occupaient la partie supérieure, les hommes le milieu, et les animaux la partie inférieure. Partage donc ainsi tes journées : " depuis le matin jusqu'à None tu me rendras du fond du cœur, au nom de toute l'Église, des louanges et des actions de grâces pour tous les bienfaits dont j'ai comblé les hommes, depuis le commencement du monde jusqu'à présent, et spécialement pour cette immense miséricorde par laquelle chaque jour, depuis le matin jusqu'à None, je m'immole sur l'autel pour le salut du monde. Cependant les hommes ingrats semblent mépriser tous ces biens, pour s'adonner à l'ivresse et à la satisfaction de leurs goûts dépravés. En suppléant à leur ingratitude par les sentiments de reconnaissance que tu m'offrira en leur nom, j'estimerai que tu réunis les oiseaux dans la partie supérieure de l'arche.
4. " Depuis None jusqu'au soir, exerce-toi en toutes sortes de bonnes œuvres, en union des actes très saints que pratiqua mon Humanité. Agis dans l'intention de suppléer à la négligence universelle, par laquelle le monde répond à mes bienfaits. En faisant cela, tu rassembleras pour moi tous les hommes au centre de l'arche.
5. " Au soir, souviens-toi dans l'amertume de ton cœur de l'impiété du genre humain ; car non seulement il m'a refusé les hommages de sa reconnaissance, mais il a encore provoqué ma colère par toutes sortes de péchés. En expiation de tous ces crimes, offre-moi tes peines unies aux amertumes de ma Passion et de ma mort; c'est ainsi que tu enfermeras les animaux dans la partie inférieure de l'arche. "
6. Elle dit au Seigneur : " Comme le désir de cette instruction est le fruit de mon impulsion personnelle, je n'oserais affirmer en sécurité que je l'ai reçue de vous, ô le plus savant des Maîtres ! - Et pourquoi, dit le Seigneur, mes faveurs seraient-elles moins estimées, lorsque je fais coopérer à les obtenir ce que j'ai créé en toi pour mon service, puisqu'on admet bien et on admire même le conseil que j'ai pris en moi-même avant de créer l'homme en disant : Faisons l'homme à notre image, etc. (Gen. I, 26). Pour les autres créatures, tu sais que je me suis contenté de dire : Que la lumière soit. Que le firmament soit " (Gen. I. 36). Elle objecta : " Si j'invoquais cette autorité, d'autres pourraient travailler d'après leur sens personnel à introduire bien des nouveautés, et les appuyer sur cette même autorité, sans les avoir reçues sous l'influence de votre grâce. " Le Seigneur répondit : " Voici comment il faut discerner en ce cas : une âme qui a expérimenté que sa volonté est unie à la mienne en toutes choses, et tellement unie qu'en aucune bonne ou mauvaise fortune elle ne s'écarte de mon bon plaisir ; une âme qui de plus, dans tous ses actes personnels ou dans ceux qui lui sont imposés, cherche mon honneur et ma gloire, au point de renoncer en tout à son propre avantage, celle-là peut affirmer sans crainte tout ce que l'exercice de ses facultés lui fera connaître et goûter dans le secret de son cœur, pourvu que tout cela soit conforme au témoignage des Écritures et utile au prochain. "
7. Le Seigneur se présenta de nouveau avec de grandes démonstrations de tendresse, et lui dit : " Ma Dame et Reine, prodiguez-moi vos caresses, comme si souvent je vous ai prodigué les miennes ". En disant ces paroles, le Dieu tout-puissant, amant passionné de l'âme fidèle, s'inclinait vers elle avec un amour infini comme pour en recevoir un baiser. Mais l'âme, stupéfaite par la proposition de cette faveur inouïe, répondit avec humilité ces paroles qui jaillissaient des profondeurs intimes de son être : " Mais n'êtes-vous pas Dieu ! Créateur ! et moi créature ? " A ces mots, une admirable opération de la vertu divine attira son âme pour la faire jouir en Dieu et avec Dieu d'une douce félicité. Elle lui dit alors : "O Père très miséricordieux, permettez à votre servante de goûter un moment le repos du sommeil, après avoir pris des aromates qui me rendront un peu vigueur pour recevoir le Sacrement de vie. " Le Seigneur répondit : " L'union qui joint maintenant ton âme à la mienne restaurera beaucoup mieux tes forces que ne le ferait un sommeil corporel. "
8. Pendant la messe où elle devait communier, il lui sembla qu'elle se tenait devant le Seigneur et se plaignait de ne pouvoir assister à cette messe à cause de sa maladie. Le Seigneur lui dit : " Récite le Confiteor." Quand elle l'eut achevé avec une humble dévotion, le Seigneur ajouta : " Que ma Divinité ait pitié de toi et te remette tous tes péchés ". Puis il étendit sa main droite et la bénit. L'âme s'inclinait pour recevoir cette bénédiction, lorsque le Seigneur la reçut dans ses bras, et la tenant étroitement embrassée sur son Cœur il chanta : " Ad imaginem quippe Dei factus est homo: L'homme a été fait à l'image de Dieu " (Gen. I, 27). Ensuite il lui baisa les yeux, la bouche et le cœur, les pieds et les mains; et à chaque fois il redisait et chantait avec douceur ces mêmes paroles, pour renouveler en elle la dignité de l'image et de la ressemblance divine.
9. Le jeudi suivant, où les mondains s'adonnent le plus à la débauche et à l'ivrognerie, comme on sonnait à la cuisine aussitôt après Laudes, pour annoncer le déjeuner des serviteurs de la maison, elle dit au Seigneur en gémissant : " Hélas ! Seigneur, que les hommes se lèvent de bonne heure pour vous offenser par leurs festins !" Le Seigneur sourit de cette réflexion et lui dit : " Ne te mets pas en peine, ma très chère : ceux pour qui la cloche sonne ne sont pas du nombre des gens qui m'offensent par leur gloutonnerie : ce repas va leur donner des forces pour le travail ; aussi ai-je autant de plaisir à les voir assis à cette table, qu'un homme en trouve à donner de l'avoine au cheval qui doit le porter. "
1. Dimanche de la Sexagésime : Lève-toi, Seigneur…
2. On trouvera ce répons au Livre III, chap. XXX. paragraphe 11
3. Voir Livre I, chap. XVI.
1. Le samedi qui précède le dimanche Esto mihi, après s'être éloignée des choses extérieures pour se recueillir en son âme, elle fut transportée dans le sein de la divine Bonté et y goûta l'abondance des célestes douceurs dans une paix si profonde, qu'elle semblait gouverner avec son Seigneur tous les royaumes du ciel et de la terre. Après avoir passé toute cette journée dans la joie spirituelle, un incident la jeta vers le soir dans un tel trouble, que toutes ses jouissances s'évanouirent. Elle s'efforça de faire diversion; mais tout en voyant que cette peine n'avait aucune importance, elle ne put cependant triompher de sa disposition et resta privée, dans une certaine mesure, du calme et de la sérénité dont elle avait auparavant joui.
2. Avant les Matines, et après avoir passé presque toute la nuit sans sommeil à cause de ce trouble d'esprit, elle pria le Seigneur d'écarter cet obstacle, et de lui accorder, pour l'honneur et la gloire de Dieu, d